juin 3, 2009

Comment j’ai appris à aimer le réchauffement climatique

Pouvons-nous contrarier le réchauffement climatique? Alors qu’un consensus semble s’imposer dans les pays développés sur l’urgence du problème, on peine à voir la démocratie transformer cette volonté populaire en politiques à la mesure de l’évènement et qui renverseraient la vapeur (de Co2 bien sur). C’est que la solution ne réside pas dans le système politique mais bien dans l’opposition aux fondements même du capitaliste consumériste. La nature véritable de la lutte contre le réchauffement climatique est avant toute chose un anti-capitalisme. La fin peu probable de ce mode d’échange rend caduque la question des mesures à prendre contre la déstabilisation climatique, elle pose par contre celle de la préparation à un monde instable et précaire à de nombreux niveaux.

L’année sans été

En Avril 1815 le mont Tambora sur l’île de Sumbawa en Indonésie entre en éruption. Il s’agit du plus grand évènement volcanique de tous les temps enregistrés par l’Homme: l’équivalent de 100 bombes atomiques lancées sur Hiroshima. Dans l’immédiateté de la catastrophe naturelle, des milliers d’autochtones furent pulvérisés sur place, d’autres plus lointain furent rendus sourds par la puissance de la détonation: plus de 180 décibels. La secousse provoqua un tsunami qui balaya plusieurs îles alentours, et dévasta des côtes habitées à des kilomètres de l’épicentre. Des centaines de milliards de mètres cubes d’une nuée ardente furent éjectés du volcan et dévastèrent à grande vitesse toute la zone alentour de gaz brulant et de lave incandescente. Au total, des dizaines de milliers de victimes comme conséquence directe de la colère des profondeurs terrestres.

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De cette éruption et de toute cette matière, une grande quantité de dioxyde de souffre (SO2) va notamment se répandre dans la stratosphère (entre 10 et 50 km d’altitude) et provoquer un changement climatique planétaire. En effet, à cette altitude, le SO2 se couple avec les particules d’eau (H2O) pour former de fines particules d’acide sulfurique (H2SO4). Ces dernières voyagent d’un bout à l’autre de la planète, et réfléchissent les rayons incident du soleil. En conséquence, cela provoqua en 1815-1816 un abaissement du rayonnement reçu à la surface de la Terre. En Europe et aux Amériques, l’année 1816 fut connue comme l’année sans été: gelées tardives, des tempêtes de neige en Juin et inondations détruisirent ou endommagèrent les cultures, provoquant “la dernière grande crise de subsistance du monde occidental”. Certaines estimations font référence à environ 200 000 morts du fait de cette famine provoqué par cet Hiver volcanique (Source: BBC Timewatch documentary: Year Without Summer). Le bilan est probablement plus élevé du fait des nombreux lieux affectés où toute évaluation chiffrée est globalement impossible a posteriori (mousson perturbée en Inde, épidémie de choléra, etc…)

Cet événement nous permet d’illustrer un point important qui est que des catastrophes locales peuvent avoir des conséquence globales. Loin d’être une problématique nouvelle donc, l’inter-connexion des différentes régions du monde est évidente. Si la prise de conscience d’une destinée planétaire commune potentiellement tragique est récente, les exemples qui la démontre ne datent pas d’hier.

L’auto-flagellation est contre productive

Le réchauffement climatique par effet de serre fonctionne sensiblement sur le même mécanisme que le phénomène précédent. Le dioxyde de carbone (CO2) en augmentation dans l’air provoque un changement global dans le rayonnement solaire arrivant jusqu’à la Terre. La cape de CO2, contrairement au Dioxyde de Soufre du Tambora, ne provoque pas de refroidissement mais un réchauffement global parce qu’il conserve la chaleur dans l’atmosphère. La différence fondamentale entre la catastrophe globale du mont Tambora et l’effet de serre réside dans son origine: la première est évidemment naturelle et l’autre “très probablement” d’origine anthropique (Le GIEC estime la probabilité qu’il soit d’origine humaine à 90%). Si il est bien inutile de s’inquiéter de ce qui ne dépend pas de nous, comme les catastrophes naturelles, nous aurions la responsabilité première dans le réchauffement climatique. Des débats intenses font rage pour savoir si le réchauffement est d’origine humaine ou pas. Pouvons nous veritablement provoquer un tel bouleversement? Même si les preuves tendent à montrer que nous en sommes effectivement en grande partie responsable, il est aussi, contre toute attente, completement inutile d’avoir une réponse à cette question. En effet, comme le montre la vidéo suivante (en anglais), ce qui est important ce n’est pas de savoir qui est responsable, mais si l’on doit agir ou non contre le réchauffement climatique.

How it all ends – Greg Craven

Adieux donc les doutes stériles, les débats interminables et le pouvoir des lobbies basé sur ces 10% d’incertitude. Peu importe finalement de savoir si nous en sommes responsables, la véritable question semble donc se résumer à agir ou non contre le réchauffement climatique. Une fois que l’option d’agir semble raisonnablement plus intéressante que celle du risque de la non action, se pose alors la question de savoir comment prendre au plus tôt les mesures efficaces à l’échelle globale contre le réchauffement climatique?

La démocratie en panne?

Pour Greg Craven qui a réalisé ce travail basé sur les principes du “risk managment“, la solution réside dans la diffusion de son message afin d’atteindre une masse critique pour influencer les preneurs de décision “spread the word around [...] to influence policy makers” [passez le mot pour influencer les décideurs]. En d’autres termes, c’est la confiance dans la démocratie qui rendrait possible une action collective décisive. Or dans les nations européennes on remarque que l’opinion publique est déjà majoritairement consciente du thème et l’érige en problème majeur. Par exemple, pour une majoritée de Français “le réchauffement climatique est l’enjeu du siècle”. Comment expliquer alors que les mesure prisent soient aussi marginales? Un autre sondage Suisse révèle que “65% des Suisses jugent que les hommes politiques et les autorités n’en font pas assez pour prévenir les changements climatiques”. La conclusion serait donc sans appel: déni de démocratie et dirigeants incompétents seraient les éléments qui empêcheraient l’articulation entre les attentes démocratiques des individus et les décisions politiques souhaitées.

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Une telle conclusion serait bien trop simpliste car il faudrait alors conclure sur la nature profondément anti-démocratique dans tous les pays et les dirigeants qui se prétendent comme tel. En fait, contre toute attente et contre toute doxa anti-politicienne, la faible considération de cette attente est preuve d’un bon fonctionnement démocratique.

En effet, dans son ouvrage de référence De la démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville nous rappelle que les sociétés démocratiques visent à l’égalité entre les citoyens, et qu’en conséquence elles tendent naturellement vers l’individualisme et vers un gout prononcé pour le bien être matériel. Hors, c’est bien dans ces éléments essentiels des sociétés démocratiques que réside la contradiction essentielle. La formalisation simplifiée d’un système de normes permet de bien comprendre ce qui se passe. En référence aux travaux d’Arne Naess sur les systèmes normatifs, celles-ci sont indiquées avec un point d’exclamation. Dans le cas qui nous intéresse nous avons donc une société avec deux normes:

N1: Bien être matériel!

N2: Lutte contre le réchauffement climatique!

Comme on a pu le voir, ces deux normes sont en place dans nos sociétés démocratiques actuelles. Dans la réalité, elles sont en opposition du simple fait que la plupart de nos biens de consommation et notre mode de vie sont basés sur le pétrole, et que ce dernier est une source importante de gaz à effet de serre. Or, dans un système démocratique, la norme N1 est bien plus fondamentale que la norme N2. Par conséquent, aucune action sérieuse ne peut être entreprie dans une société démocratique contre le réchauffement climatique, et les politiques mises en place font logiquement la part belle à la poursuite du “bien être matériel!”. En effet cette dernière norme est bien plus à même d’obtenir le soutien d’une majoritée dans le cas où les deux normes devraient être mises formellement en compétition. Seules les actions satisfaisant N1 et N2 sont éligibles en tant que mesure. Un tel système de valeur limite ainsi terriblement les possibilités des politiquess, ce qui explique bien les faibles avancés en matière de lutte contre le réchauffement climatique.

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Grenelle de l’environnement – 2007

Innocentons la démocratie

Qu’est-ce à dire alors? Qu’il faut se débarrasser de la démocratie pour avoir les moyens de contrecarrer ce risque? Une telle conclusion éco-fachiste doit tout de suite être corrigée. Ce que Tocqueville étudie c’est la démocratie américaine de 1830. En ce sens, il est important de dissocier deux éléments: la démocratie qui est son mode décisionnel basé sur la majorité et le capitalisme qui est un mode de production basé sur la recherche du profit maximum. Pendant longtemps, à l’image des états-unis de Tocqueville, capitalisme et démocratie allaient de pair, comme conditions mutuellement nécessaires pour la prospérité socio-économique. (le fameux “developpement” théorisé plus tard). La norme “bien être matériel!” est donc dans la société démocratique occidentale bien plus la conséquence du mode de production: le capitalisme. Si capitalisme, démocratie et prospérité économique semblaient intimement liés dans les nations industrialisées, il convient aujourd’hui de bien dissocier le mode de production du système d’organisation politique. En effet, à la vue d’un pays comme la Chine, il est évident que le développement capitaliste est tout à fait possible en faisant l’économie de la démocratie.

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Edward Burtynsky – Manufacturing #18 – China

Il faut donc bien se rendre à l’évidence que ce n’est pas tant la démocratie qui est en cause que son adhésion aux principes fondamentaux du capitalisme dans les sociétés occidentales. La possibilité d’une lutte contre le réchauffement climatique réside donc dans l’anti-capitalisme. Ceci d’autant plus que les démocraties capitalistes occidentales se trouvent aujourd’hui dans une compétition au sein même du monde capitaliste. En effet, les acquis sociaux de la démocratie et de l’état providence se trouvent être des désavantages comparatifs par rapport à des sociétés où le prélèvement sur les profits pour financer les services sociaux est peu important. A ce titre, on note depuis les années 80 et l’accélération de la mise en compétition des différentes nations capitalistes, une diminution notable des profits se dirigeant vers les salariés. C’est le fameux “dumping social”, concept occidental supposant par la même qu’un capitalisme sans démocratie serait une abbération. Elle suit au contraire la loi de la maximisation des profits inhérente au capitalisme.

Atac - valeur ajoutée pour salaires

La baisse tendencielle de la part salariale – 2007 – Michel Husson – Conseil scientifique d’Atac

Cette compétition, ou dumping social, est donc sans appel et peut s’étendre sur d’autres sphères. Alors que la Chine est aujourd’hui un des pollueurs majeurs de la planète, elle est exemptée des mesures environnementales du protocole de Kyoto au titre de pays en voie de développement. De même, le premier pollueur planétaire, les états-unis n’ont toujours pas ratifié le protocole signé par 172 pays au Japon. Constat effrayant si l’on considère que Kyoto ne consiste même pas une réduction suffisante de la pollution atmosphérique pour enrayer le phénomène. “Dumping social” et “dumping environnemental” marchent sur la même logique d’accroissement des profits.

La fin du capitalisme?

La fin du Capitalisme a été tant de fois prophétisée que je ne vais pas en rajouter une couche. La réalité montre bien plutôt une coriacitée monumentale du ce mode d’échange, une capacité de métamorphose et d’adaptation sans précédents. Un des derniers avatars était le capitalisme consumériste, apparu dans les trente glorieuses aux États-unis et en Europe et toujours majoritaire dans le monde. La recherche de profits a alors abouti à une commercialisation de ce qui était jusqu’alors considéré comme non marchandisable (biens publics mondiaux, principes éthiques divers, organes…).

Zapping – Capitalisme consumériste

Mais voilà qu’aujourd’hui, le capitalisme a évolué et semble n’avoir besoin que de consommateurs solvables et et aucun cas de citoyens; cela rend alors possible le découplage entre démocratie et capitalisme, observable aujourd’hui en Chine. Le nouvel horizon et référence à venir en terme de compétitivité économique pour les autres nations:

Capitalisme Chinois – Zapping – 2008

Même en plein cœur d’une crise majeure du capitalisme, le système semble tenir debout, preuve de son incroyable résilience. Ainsi, la fin du capitalisme ne semble pas pour aujourd’hui. Les alternatives sont encore d’une ampleur bien modeste et bien fragile pour pouvoir mettre en doute ce système. Ainsi, le capitalisme semble devoir continuer sa route et trouvera bien dans le réchauffement climatique quelques nouvelles sources de profits

Tirer la bonne conclusion

Ainsi si la crise écologique liée au réchauffement climatique semble devoir petit à petit s’imposer dans nos vies, la véritable question aujourd’hui n’est donc pas “que fait-on pour limiter le réchauffement climatique?” mais bien “comment fait-on pour y faire face ?”. Bien sur, l’expérimentation anti-capitaliste doit continuer plus que jamais, mais l’urgence est avant tout de se préparer intelligemment à faire face aux incertitudes dues à la déstabilisation climatique. Quelle alimentation, quelle société et rapports sociaux seront les mieux à même de limiter les désagréments d’une accentuation des risques climatiques? Pourrons nous continuer à laisser isolées les personnes âgées si les canicules s’accentuent, pourrons nous continuer à dépendre de la monoculture lorsque celle-ci fait preuve d’une faible résilience écologique, pourrons nous obtenir des fûts de bois très longs si les arbres subissent plus de tempêtes, continuerons nous à vivre dans des zones inondables si des pluies abondantes plus fréquentes viennent endommager les habitats, etc?

Nous pouvons des lors faire confiance aux hommes politiques pour ce saisir de cette question de l’action dans l’urgence. Voilà comment j’ai réussi à aimer le réchauffement climatique…

Docteur Folamour ou : comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer la bombe – Stanley Kubrick – 1964


mai 22, 2009

Bill Mollison – Le jardinier Planétaire – Les climats tempérés

En guise d’introduction de la Permaculture, voici un épisode d’une série de documentaire visant a en expliquer les principes et approfondir les applications possibles. Il est présenté par Bill Mollison lui-même, un des co-fondateurs de la Permaculture avec David Holmgren, qui apparaît également dans cet épisode. Le premier volet proposé est celui consacré aux climats tempérés.

Global Gardener – 1ere partie

Global Gardener – 2eme partie

mars 19, 2009

Des abeilles et des Hommes

Les abeilles sont malades. Ces dernières années, les agriculteurs sont démunis devant un phénomène dont l’origine semble incertaine. Les ruches se vident, ou plus exactement, elles ne se remplissent plus au printemps venu. Les hypothèses abondent pour désigner le coupable mais on peine à le mettre sous les verrous. Les écologistes ont même probablement bannis des innocents au nom de la nouvelle morale écologique. Alors que nous regardons les populations d’abeilles se réduire sous nos latitudes, et que certains tirent la sonnette d’alarme pour sauver ce sympathique hymenoptere besogneux, il convient de condamner la vision pathologique que nous avons de nous-même. La coupable? Cette vision étriquée qui consiste à nous considérer comme des individus par nature égoïstes et calculateurs, légitimant par là-même les dérives du monde capitaliste, et l’exploitation à outrance de la nature. Homo Economicus contre Apis Melifera? Voyage dans les ruches apicoles et humaines, accrochez vos ceintures et vos jabots. Les hommes sont malades.

Abeille mon ami

Tout allait bien au monde de Maya l’abeille, jusqu’à ce que cette dernière meurt de façon étrange. Ce placide insecte strié de jaune et de noir est un bio-indicateur particulièrement sensible. Même a faible intensité de pollution, les populations d’abeilles en pâtissent et indiquent ainsi que leurs environnement est menacé. En 2008, aux États-unis, un tiers des ruches est atteint du CCD (Colony Collapse Disorder ou Syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles) dont le symptôme, relativement explicite sur le degré de malaise, est l’abandon total d’une ruche par ses anciens habitants.

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Maison abandonnée n°1 – Kevin Bauman – 100 Abandoned Houses

Le problème est d’importance car au-delà du simple fait qu’elles nous fournissent en délicieux miel, ces petits êtres ailés se chargent de la pollinisation de plus de 20000 espèces végétales, dont certaines stratégiquement très importantes comme le kiwi, le melon, le concombre, la courgette, la pêche, l’abricot, les poires pour ne citer que certaines parmi d’innombrables autres. En l’an 2000, des psychopathes des chiffres ont estimé que l’apport de l’abeille pour l’économie des États-unis s’élevait à 15 milliards de dollars, soit l’équivalent de la production annuelle de richesses d’un pays comme la Jordanie. Les habitants des ruches sont donc nos amis car ils nous rapportent, une sorte d’insecte aux pollens d’or…

C’est la faute aux nazis bien sur!

La suite de l’histoire est aujourd’hui presque banale et n’étonnera personne dans ces premiers développements. Chez les humains, on se penche donc sur la question et on identifie surtout deux suspects, à savoir deux pesticides, le Gaucho et le Régent, respectivement commercialisés par les multinationales Bayer et BASF. Ces entreprises sont pour l’écologiste moyen que je suis des criminels multi-recidivistes en liberté conditionnelle. Tous deux ont trempé dans le nazisme et sont régulièrement épinglé pour leur débouchés commerciaux aux conséquences environnementales désastreuses. En “honneur” à la présomption d’innocence, les suspicions pesant sur ces aspirateurs à profits se transforment d’elles-mêmes en preuves irréfutables de leur culpabilité. Les produits incriminés, des insecticides systémiques qui tuent sans distinction et qui n’ont donc a priori pas les faveurs de la ménagère de moins de cinquante ans ni de l’altermondialiste moyen. Sous la pression du SEAPM (Syndicat Européen des Abeilles Productrices de Miel) la France et l’Allemagne en interdisent assez rapidement l’utilisation. La veuve et l’orphelin peuvent dormir sur leurs deux oreilles…

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La fable écologique aurait du se terminer ici, mais voilà, coup de théâtre! Une étude rendue publique par l’AFSSA (Agence Française de Sécurité SAnitaire) révèle que ces produits ne sont pas à incriminer dans la désertion des ruches. Même si l’indépendance de cette institution laisse franchement à désirer par ces liens parfois suspects avec les intérêts de l’industrie agro-alimentaire, force est de constater que les interdictions formulées en 1999 (Régent) et 2006 (Gaucho) n’ont pas du tout enrayé le déclin des ruches françaises jusqu’à aujourd’hui. Comme des meurtres qui continueraient une fois l’assassin arrêté, il y a matière à s’interroger … Ainsi, malgré que ces produits soient aujourd’hui absents de l’armement chimique des agriculteurs et que les fleurs pullulent sur un territoire très orienté vers l’agriculture, la production française de miel continue de s’effondrer et l’on importe environ 50% de nos besoins. Le coupable court donc toujours.

Bas les masques!

L’histoire est celle d’un bon roman d’Agatha Christie en partance d’Istanbul à bord de l’orient express. Hercule Poirot scrute les cadavres d’abeilles et soupçonne alternativement tous les témoins et parties prenantes. Dans un méli-mélo de preuves et de recoupements il semble qu’une hypothèse incroyable mais plausible se dessine: et si tous les suspects dans le train étaient coupables? L’impossibilité à résoudre cette histoire d’abeilles vient bien plutôt du système agricole, industriel et idéologique en place dans notre civilisation. Ce ne sont pas les pesticides le problème, ni les OGMs, ni les grandes exploitations agricoles, ni la monoculture, ni la déstabilisation climatique, ni la qualité nutritionnelle et immunitaire des plantes, ni la logique du profit, ni la fertilité des sols, mais c’est bien tout cela la fois.

Petit cours accéléré du complexe agro-chimique et industriel par Claude bourguignon

Cette vicieuse d’abeille

On cite souvent à propos des abeilles, et on attribue surement à tord, cette inquiétante citation d’Albert Einstein: “Si l’abeille venait à disparaître, l’espèce humaine n’aurait que quatre années à vivre”. Hormis le fait que je fais beaucoup plus confiance au découvreur de la théorie de la relativité restreinte en tant que physicien de génie qu’en tant que prophète éclairé à tendance catastrophiste, il est toutefois exact que nous avons avec les abeilles une relation intime, une inter-dépendance inscrite dans les siècles qui doit nous interpeller. Les abeilles menacées, nous sommes egalement sur la sellette. C’est bien de notre capacité à avoir une relation responsable et saine avec nous même qui nous rendra capable de prendre soin de notre planète.

“La nature est invincible, au contraire, c’est l’homme, et surtout l’homme capable de liberté qui est fragile et qui peut disparaitre”

Bernard Charbonneau

Tout le problème et l’erreur des écologistes, c’est d’accuser tel ou tel pesticide ou tel OGM, tel type d’agriculteur ou tout autre chose. Dans le fond, c’est notre propre vision de nous-même qui est à la source de tout ce système et qui nous fait accepter cette course à l’intérêt égoïste comme un fondement indépassable du vivre ensemble et une tendance naturelle de l’homme. Coïncidence intéressante, la pensée libérale de notre époque, qui est à la source de cette vision absurde de nous-même, a été influencé entre autres par La fable des abeilles écrite par Bernard Mandeville en 1714. La thèse de cet auteur, qui a notamment fortement influencé le père du libéralisme économique Adam Smith, est que la bonne marche d’une société, ce qu’il appelle la ruche prospère, se base particulièrement sur les vices de ses membres.

C’est ainsi que, chaque partie étant pleine de vice,
Le tout était cependant un paradis.
Cajolées dans la paix, et craintes dans la guerre,
Objets de l’estime des étrangers,
Prodigues de leur richesse et de leur vie,
Leur force était égale à toutes les autres ruches.
Voilà quels étaient les bonheurs de cet état ;
Leurs crimes conspiraient à leur grandeur,
Et la vertu, à qui la politique
Avait enseigné mille ruses habiles,
Nouait, grâce à leur heureuse influence,
Amitié avec le vice. Et toujours depuis lors
Les plus grandes canailles de toute la multitude
Ont contribué au bien commun.

Bernard Mandeville – La fable des abeilles (Extrait) – 1714

Plus encore, s’opposant ainsi frontalement au paradigme grec de la bonne marche de la société par l’appel aux vertus des individus et à la mesure en toute chose, Mandeville décrit l’effondrement de cette même société si l’armée de démons que nous serions se transformait en communauté d’anges. Par la même, on trouve contre toute attente que les vices sont acceptables (voir à promouvoir?) en ce qu’ils garantissent la prospérité et que la vertu mène à l’effondrement de la ruche.

Encore et toujours, le capitalisme et sa sainte croissance

Toutefois, la réalité est bien cruelle pour notre ami Mandeville, dont on entend encore régulièrement les délires d’un autre age lorsqu’un être humain, plein de sagesse, semble vouloir déclarer “qu’il n’y a rien de mieux qu’une bonne guerre pour relancer une économie”, que “jeter un papier par terre c’est créer de l’emploi pour des balayeurs”… Bref creusons des trous pour rien c’est bon pour la croissance…Les abeilles sont, parmi d’autres, les victimes de cette idéologie qui veut que nous supposions l’homme mauvais pour le plus grand bonheur (matériel) possible. Et comme il était possible de le prévoir, porter en exemple de tels individus promeut bien une société partiellement prospère mais egalement une société à leur image, calculatrice, égoïste et individualiste.

Prospère à court terme et malheureuse, voilà la prophétie de Mandeville réalisée dans nos sociétés. L’idéologie libérale et capitaliste actuelle est aujourd’hui incapable de résoudre la contradiction entre une stabilité politique par la production toujours croissante de marchandises et les limites non négociables de notre environnement. Les économistes libéraux sont en sueurs lorsqu’ils doivent trancher entre la protection des abeilles et la croissance de la production végétale. Dans le doute on continue à produire, on pourra peut-être affamer un peu plus de gens pour continuer a sur-consommer négocier une planète supplémentaire si on le demande gentiment.

“Si seulement on pouvait soumettre les abeilles!”. Mais voila, l’économie découvre que la limite de l’exploitation de l’esclave c’est sa destruction dans l’acte de production. Le grand écart impossible, l’icône sacrée, le mantra absolu, la cérémonie et le rituel censé ramener les ressources, le développement durable, sera bientôt visible pour tout le monde pour ce qu’il est, une imposture, le grigri d’une religion qui hypnotise, une contradiction dans les termes, et donc aussi un oxymore à occire.

“Toute personne croyant qu’une croissance exponentielle peut durer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste.”

Kenneth E. Boulding

Le problème est en chacun de nous

Il serait bien trop simple et stérile de blâmer seulement l’économie, la croissance ou le libéralisme. Ces entités abstraites n’existent que parce que nous les faisons vivre d’une manière ou d’une autre: en consommant de manière excessive, ostentatoire ou compensatrice, en calculant nos choix, en maximisant notre intérêt, en ayant peur de notre voisin et en ayant un a priori négatif sur un inconnu. Pour reprendre les termes de Serge Latouche, nous avons un véritable imaginaire à décoloniser, une liberté à se réapproprier, pour enfin construire un monde meilleur.

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Cerveau décolonisé – El Puerto Rican Embassy

Toutefois, il faut dans ce projet de réhabilitation de la volonté de changer le monde, être conscient de la tension qui existe entre la liberté pleine et entière qui est le moteur de ces changements et les dérives potentielles de cette force. Isaiah Berlin a théorisé cette tension entre la liberté négative, celle au cœur du projet libéral qui consiste en l’absence de contraintes, et la liberté positive, celle de l’action volontaire et de l’auto-détermination. Pour lui, la deuxième forme de liberté est trop dangereuse et mène inévitablement à des dérives violentes, voir totalitaires. Pour cela il promeut la liberté négative, censée nous protéger de nous-même, de notre tendance “naturelle” à la violence et, pour le dire crument, aux massacres de nos semblables au nom d’un monde meilleur. La séquence suivante est tirée de l’excellent documentaire d’Adam Curtis, the trap, qui montre comment notre vision de nous-même comme des êtres fondamentalement égoïstes rend impossible la réalisation d’un monde meilleur. Sauver les abeilles n’en est alors qu’un exemple anecdotique.

The Trap – Adam Curtis – 2007 – Le piège de la liberté négative

Il faut réenchanter le monde, et promouvoir un monde meilleur en pleine conscience des risques potentiels du total exercice de notre liberté. Cet appel au réalisme magique n’est pas un mince projet, il est l’objet essentiel de notre époque, un champ de bataille en chacun de nous. les fronts sont marginaux mais innombrables. Ils faut les étendre et faire des jonctions lorsqu’ils se rencontrent. Common decency pour les uns, utopie pour d’autres, idéal Grecque ou simplicité volontaire pour d’autres, toutes tendent à supposer l’homme capable du meilleur au nom d’une idée plus vaste de la liberté. Seulement à ce prix nous retrouverons l’espoir d’un monde meilleur…


février 1, 2009

Puquios, lignes et génie Nazca

De précédents articles ont été l’occasion de parcourir quelques pratiques agricoles précolombiennes. La terra preta d’Amazonie, mais aussi les Waru-waru de Bolivie, ou encore les Chinampas du Mexique. Ces pratiques ingénieuses ont été mises en place pour subvenir aux besoins d’une large population. Rappelons qu’au XV siècle, Tenochtitlan, la capitale des Aztèques construite sur canaux comme Amsterdam, est la citée la plus peuplée du monde avec un quart de million d’habitants. Ces techniques agricoles sont donc a priori soutenables tant au niveau de la quantité de nourriture produite que de l’entretien de la fertilité. Elles sont donc, pour notre planète qui sera peuplée d’un nombre inédit d’humains, des sources d’inspirations à ne pas négliger. Domaine peu encore exploré sur ce site, les pratiques sociales et agricoles des civilisations du Pérou -dont les célèbres Incas- sont des réponses fascinantes qui ont permis de soutenir l’épanouissement de grandioses civilisations. Notre première étape se posera sur les Nazca de la côte désertique, je chercherais à montrer comment cette exceptionnelle civilisation a développé une compréhension fine de son environnement, jusqu’à mettre en place des solutions “pharaoniques” pour faire prospérer sa culture. Des ouvrages hydrauliques titanesques puisant l’eau au cœur des montagnes jusqu’aux lignes Nazca et leurs fonctionnalités diverses. Et si ces étranges dessins visibles du ciel nétait qu’un livre à taille de paysage qui nous raconterait les aléas de l’eau et du temps.

Les Nazca, entre océan Pacifique et la cordillère Andes

Le Pérou s’est battis entres quatre grands ensembles parallèles, orientés Nord-Sud. L’océan pacifique, d’où le regard ne rencontre rien avant l’Asie, un désert côtier, puis les Andes et en contrebas vers l’ouest du continent Sud-Américain, l’Amazonie luxuriante et infinie. Situé sur la côte désertique Nazca est à la fois le nom d’une ville actuelle et celle d’un peuple et d’une civilisation qui s’épanouit entre le III siècle avant JC et le IV siècle après JC.

carte-perouCarte du Pérou – Principales villes et géographie physique

Dans cette zone sableuse battue par les vents, les populations vivaient des produits de la mer et de vallées irriguées par les eaux descendant depuis les Andes à l’ouest. On ne connaît pas de villes du peuple Nazca, mais ila été découvert par contre un gigantesque centre religieux encore peu exploré, la cité de Cahuachi. L’archéologue Italien Giuseppe Orefici mène des recherches sur l’ancienne capitale des Nazca, un travail de fourmi pour comprendre ce peuple mystérieux né en plein désert, connu presque exclusivement pour ses énigmatiques lignes géantes tracées dans la pampa, les géoglyphes de Nazca, visibles uniquement du ciel, que je décrirais plus en détail plus loin.

L’énigme des Nazca – Thierry Ragobert et Michel Abescat – 1999

(2eme partie, 3eme partie)

Les Nazca étaient un peuple probablement très religieux, et qui, si l’on en croit certains chercheurs, passaient leur vie à préparer leur mort. Le pouvoir sacerdotal était fondamental, ce qui est en général, assez caractéristique des civilisations précolombiennes. En effet, les climats et les environnements durs auxquels ils devaient faire face, déserts, hautes montagnes, jungles épaisses, imposaient une organisation minutieuse de la production et des rapports humains, sans laquelle il n’y avait pas de reproduction sociale globale possible. Sans un pouvoir pour assurer une cosmogonie fonctionnelle, la civilisation se serait effondrée. C’est pour cela que ces sociétés sont souvent notablement conservatrices, et l’individu fortement soumis corps et âmes à une élite qui semble toute puissante et qui règle la vie communautaire dans ses principaux évènements : semailles, irrigation, fêtes, sacrifices, travail collectif…

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Tête rituelle et/ou trophée Nazca – Musée de Lima – Photo personnelle

Comme dans beaucoup de civilisations hydrauliques, c’est à dire dépendantes de l’irrigation à grande échelle pour subvenir aux besoins de sa population, deux connaissances sont essentielles et assurent ainsi le pouvoir: le temps et l’eau. Le temps tout d’abord, parce qu’une organisation minutieuse des travaux agricoles et des fêtes qui y sont liées, assurent une production satisfaisante pour toute la société. De plus, dans un monde où, il ne faut pas l’oublier, la démocratisation du temps tel que nous la connaissons aujourd’hui était encore bien lointaine, le savoir des cycles astrales garanti à ceux qui le possèdent la démonstration d’un pouvoir divin. Double efficacité donc, celle de la réaffirmation cyclique du pouvoir qui garantit ainsi une population docile, et celle de pouvoir offrir des conditions matérielle d’existence satisfaisante et à la mesure du statut social offert par chaque classe. L’eau ensuite, parce qu’il est l’élément rare dans cette région et nécessaire pour étendre les terres agricoles, étancher les divers besoins de la population et ainsi garantir la bonne santé de la société. L’eau c’est la vie semble une rengaine un peu vieillotte à nous qui pouvons faire couler à la demande de l’eau à volonté, mais elle n’en reste pas moins essentielle et un instrument de pouvoir gigantesque. Pour remettre au gout du jour, nous pourrions dire que chez les Nazca, l’eau c’est le pouvoir.

Les Puquios, l’eau au cœur des montagnes

Désertique certes, le site d’établissement Nazca n’en est pas dénué de certains avantages pour autant. Comme on peut le voir dans la carte suivante, la zone d’extension Nazca se situe sur la course de nombreuses rivières qui confluent vers le Rio Grande, formant ainsi un réseau vaste pour l’irrigation.

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Foyer et zone d’influence Nazca – The Nasca de Helaine Silverman et Donald A. Proulx

De ces rivières, ils détournaient une partie de l’eau dans des canaux pour ensuite irriguer des terres fertiles chargés d’éléments riches déposés par les vents et les rivières. L’eau détournée en amont suit alors la pente la plus douce pour s’écarter au plus loin de la source. Puis par gravité, des canaux secondaires et tertiaires sont construits et creusés pour amener l’eau directement dans chaque parcelle. Rien de bien original au début. De nombreuses plantes étaient cultivées par les Nazca. On y retrouve différentes variétés de maïs bien sur, mais aussi des courgettes, des patates douces et du canna edulis, une racine peu connue en Europe, qui se mange comme une pomme de terre. Le coton domestiqué au Pérou, gossypium peruvianum, et qui donne des balles de fils naturellement colorés était aussi probablement cultivé sur place. Enfin la coca et les gourdes, en tant que cultures non alimentaires étaient aussi largement cultivés où accessibles par échange.

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Plantes domestiquées Nazca – Musée de Lima

Les terres Nazca sont situées dans un contexte géographique et géologique particulier. Comme on peut le voir dans la carte précédente, et contrairement à de nombreuses autres civilisations de la côte du Pérou (Chimu, Moche, Paracas, Lima…), les principales rivières qui peuvent servir à l’irrigation sont situées au delà du front de mer. Le Rio Grande l’ultime étape avant le Pacifique et où confluent toutes les autres rivières est dans une zone très aride où il ne pleut jamais et soumis en plus à la pression de dunes de sables. L’irrigation ne peut donc se faire à cet endroit qu’aux alentours immédiats du fleuve et sur des étendues assez faibles tant le débit final de l’eau est faible par évaporation et infiltration. L’essentiel de l’agriculture se fait donc plus à l’est, plus en Altitude entre 400 et 2000 mètres d’altitudes.

A ces hauteurs, le problème de l’aridité est certes plus faible mais constitue tout de même une contrainte majeur dans le quotidien des Nazca. Irriguer ses champs, avoir un puits ou une source pour l’eau de boisson et les autres usages domestiques devait être des activités demandant beaucoup de temps, comme on peut le voir aujourd’hui dans le Sahel par exemple. Au dessus de 800 mètres, ont commencés à se développer des systèmes irrigués, là où le flux d’eau est presque constant toute l’année. En dessous de cette altitude, durant la saison sèche entre Mai et Janvier, l’assèchement des rivières est un sérieux frein à l’établissement pérenne des populations, malgré des pampas où la terre présente des potentialités agricoles attractives, le manque d’eau est le facteur limitant absolu qui en limite la colonisation.

Date difficile à élaborer aujourd’hui, le développement démographique des populations Nazca a probablement provoqué une pression de plus en plus forte à la colonisation de ses terres. L’état central Nazca, déjà bien développé afin d’entretenir la cosmogonie de cette civilisation tout en organisant efficacement de grands domaines irrigués, a commencé progressivement à proposer des solutions pour étendre les terres à ces altitudes plus basses où l’eau fait défaut, et ainsi répondre à la croissance démographique de sa population. On sait aujourd’hui que les élites Nazca avaient une connaissance très précise de la géologie, de la sismologie et de l’hydrologie de la zone. Qu’elle ait été acquise à cette occasion pour répondre aux besoins de la population, où qu’elle était déjà postérieure et a été facilement mobilisée au moment voulu, n’a pas plus d’importance que de savoir qui de l’oeuf ou de la Poule est apparu en premier. Quoi qu’il en soit, l’élite Nazca a analysé cette partie de son territoire, et pour résoudre le problème d’eau a décidé de creuser à l’horizontal depuis une altitude plus basse afin d’atteindre les nappes phréatiques où de grands quantité d’eau s’infiltrent naturellement, et ceci du à la nature très poreuses de certaines couches géologiques de la région. Ces tunnels sont appelés Puquios et s’enfonce souvent très profondément dans les entrailles de la terre afin d’en ramener l’eau nécessaire à l’agriculture.

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Coupe transversale schématique d’un Puquios

La photo suivante montre le point de sortie d’un tel aqueduc souterrain, il s’agit donc de l’endroit situé le plus à droite sur le schéma ci-dessus.

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Sortie du Puquios de Cantayo – (Photo: www.nazcamystery.com)

Enfin, comme on peut le voir sur le schéma, des puits sont régulièrement creusés le long de l’aqueduc souterrain ou Puquios. Ces puits où ojas, servent à la fois pour entretenir le canal souterrain et de source d’eau pour les populations adjacentes. Leur forme très esthétique en font un point de passage apprécié des touristes de la région.

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Oja à Cantayo – (Photo: www.nazcamystery.com)

Génie des Nazca, la majorité de ces puquios sont encore en fonctionnement aujourd’hui. Katharina Schreiber qui en recense un peu plus de quarante note que 36 sont encore utilisés aujourd’hui par les agriculteurs de la zone alors qu’ils ont été construit il y a plus de milles ans. Il est important de préciser que tout n’est pas encore totalement maîtrisé sur cette technique Nazca. En effet, il apparaîtrait que ces aqueducs forment non pas des unités séparées, mais constitue bien un réseau complexe, où les jeu de failles, fréquentes dans cette région sismique, provoquent des passages d’eau souterrains qui resurgissent en surface parfois des centaines de mètres plus loin. Notre ignorance partielle sur ces puquios montrent l’extrême ingéniosité et connaissance de ces Nazca qui ont su domestiquer une région parmi les plus arides du monde pour un faire un véritable jardin cultivé.

Les lignes mystiques menant à l’eau

Nazca est surtout connu pour ses géoglyphes, formes gigantesque tracés dans la pampa désertique. Plusieurs phases sont discernables par comparaison avec les thèmes des poteries Nazca. On peut surtout en dégager deux. La plus ancienne, est celle des animaux et des formes tracées. Singe, colibri, condor, arbre, araignée semblent correspondre assez justement avec les thèmes religieux de cette époque. Il est donc probable que ces dessins avaient pour fonction la célébration dans une forme ou dans une autre de cette partie importante de la société Nazca. Beaucoup font référence à l’astrologie, où ces dessins ne serait rien d’autres que des constellations, d’autres montrent que ces dessins, tracés en une seule ligne continue pourrait servir à des hommes de donner vie à cet animal sacré en s’y déplaçant en procession. Ces explications me semblent touts possibles et ne s’excluent nullement mutuellement entre elles. L’hypothèse que ces animaux soient aussi disposés selon le calendrier astrologique est également une hypothèse séduisante qui n’a rien de farfelue si l’on considère l’orientation du condor dans les axes des équinoxes d’été et d’hiver par exemple.

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De telles réalisations, construites en fonction de l’équinoxe et du solstice, n’ont rien d’exceptionnelles, on les retrouve dans les ouvrages Mayas comme l’ombre-serpent du chichen Itza, le Stonhedge où encore les calendriers solaires Inca d’Ollantaytambo et du Machu Pichu et montrent l’universalité du pouvoir que pouvait obtenir une classe dans cette connaissance de repères temporels.

La phase la plus récente de ces lignes présente des formes bien différentes. On observe en effet une abstraction de l’esthétisme des géoglyphes. Des formes géométriques ont succédé aux dessins d’inspiration animale et végétale. Grands traits rectilignes parcourant la pampa, se croisant, se réunissant parfois en étoile, traversant de grandes flèches ou des trapèzes. Beaucoup d’explications rationnelles ont été trouvés et encore une fois elles ne sont nullement exclusives les unes des autres. De la même façon qu’un outil peut avoir plusieurs fonctions, de tels ouvrages pouvaient rendre plusieurs services à la société. Certains ont penser que ces figures avaient un lien directe avec l’activité très importante du tissage, d’autres que ces lignes seraient simplement des routes menant à des lieux importants pour les Nazcas, ce qui semble plutôt confirmés par la présence au bout de certains chemins des géoglyphes de la première période, ou de cimetières sacrés, etc. Les grands trapèzes ont pu aussi avoir une autre utilité, peut-être la première, mais rien ne peut nous le confirmer. Le chercheur David Johnson s’est penché sur la question de ses trapèzes et des puquios. Il a noté une corrélation entre ses formes et la direction des flux souterrains.

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Géoglyphes trapézoïdaux à Nazca – Photo personnelle

En effet, ces formes géométriques auraient pu représenter les direction des flux souterrains. Une explication élégante de ces formes affirme que la longueur de la base de chaque trapèze représente le flux d’eau maximal annuel et l’autre le flux minimal. Il est ainsi assez logique que certains soient en forme de trapèze et d’autres en forme de flèche (assèchement pendant la saison sèche). Ces formes auraient donc été également tracées afin de garder une mémoire hydrologique de la zone. On a pu voir précédemment toute l’importance d’une telle connaissance des Nazca sur le comportement hydrologique de la région, nécessaire à la fois pour la survie des populations mais également en tant que connaissance assurant le pouvoir de l’élite dirigeante. Confirmant cette hypothèse, des travaux de localisation ont été entrepris pour mettre en corrélation ces signes avec la topographie de la région. La disposition de ces formes en surplomb immédiat d’une vallée à irriguer est un argument supplémentaire qui confirme le lien entre ces géoglyphes, l’eau et l’agriculture.

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Imagerie photogrammetrique des lignes de Nazca – Karsten Lambers

L’hypothèse d’un lien entre l’eau et ces géoglyphes présente aujourd’hui un consensus suffisement large pour être noté. Toutefois, l’hypothèse d’un lien directe entre ces lignes et les puquios, proposé par David Johnson, est moins évidente qu’en apparence et les derniers travaux de ce chercheur sur la base de cette hypothèse semblent avoir été infirmé dans une large mesure. Il convient de noter toutefois que le lien a pu exister, mais que, pour une raison déjà citée auparavant, le déplacement de l’eau dans cette région est rendu complexe par le jeu des failles et des couches géologiques poreuses. Les séismes réguliers qui ont lieu dans la région, du à sa proximité avec une zone de dorsale océanique, a pu avec le temps changer le cours des eaux souterraines et rendre obsolètes certains tracés. Ceci expliquerait que la possible corrélation passée entre puquios et géoglyphes géométriques aient été progressivement et partiellement effacée par la gomme géologique, faite de nombreux séismes et des nouvelles failles qui ne manquent pas de se créer lors de ces événements. L’hypothèse que les lignes de Nazca soit un site pluri-fonctionnel ayant comme objectif la célébration et l’entretien d’une cosmogonie basée sur une maîtrise du temps, de l’artisanat cérémoniel, des sites religieux et de l’eau qui est la source indispensable de toute la vie dans la région est fortement séduisante et évite de tomber dans les dérives de la mono-causalité qui parcours les débats interminables de ceux qui veulent à ce sujet imposer une seule explication.

J’espère qu’à travers cet article, le lecteur aura pu apercevoir la grande richesse archéologique et l’ingéniosité des Nazca et des humains en général afin de comprendre leur environnement et de trouver une cosmogonie qui puisse permettre à une société de s’épanouir et de se développer. Les raisons sont encore floues sur les causes de la disparition des Nazca, mais il ne serait pas étonnant que le délitement de la société très hiérarchisée et le déclin culturel des Nazca soient venus d’un ultime défi de la nature environnant les Nazca, un peu à la manière des Moche qui subirent de plein fouet les soubresauts d’un phénomène d’El Niño de grande ampleur. Beaucoup de mystères subsiste sur cette passionnante société et les fouilles entreprises par Giuseppe Orefici nous en apprendront j’en suis persuadé bien plus sur cette société qui trouvait l’eau au cœur des montagnes et qui écrivait ses livres sur la pampa.

janvier 18, 2009

Hundertwasser

Un article précédent était l’occasion de réhabiliter l’art nouveau, mise au ban d’une ramification de l’art. Inspirée des formes de la nature, profondément vitaliste, amoureux de l’artisanat et de la démocratisation du beau, elle fut sacrifiée sur l’autel du rationalisme, de l’industrialisation et du projet de la modernité. Né après cette mise à mort, Friedensreich Hundertwasser a repris le flambeau de la lutte contre les lignes droites, de l’efficacité froide. Écologiste avant-gardiste, il fustige très tôt l’art de se complaire dans les eaux glacées du calcul égoïste où les artistes satisfont bien plus l’esthétisme géométrique et étriqué des élites que les aspirations chaleureuses des hommes à l’écoute d’eux-mêmes.

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Friedensreich Hundertwasser


Né dans les années trente à Vienne, Hundertwasser a insufflé dans la création (architecture et peinture en particulier) un esprit de liberté et d’espoir qui subsiste encore après sa réincarnation en l’an 2000. La capitale Autrichienne n’est pas bien folichonne et son architecture inspirée de la rationalité germanique. n’enthousiasme par le jeune Friedrich. Il fera donc naitre des courbes et des couleurs, des mosaïques bigarrées, des coupoles dorés côtoyant des murs zébrés et des fenêtres biscornues. Partisan farouche d’un esprit libérateur de la création et de la réappropriation de l’espace urbain en particulier, il développe le droit à la fenêtre, qui défend la liberté dans les habitats collectifs à peindre en dehors de sa fenêtre selon le bon vouloir de son habitant à tout ce qui est à porté de bras. Il est ennemi farouche de la ligne droite, une abbération de la rationalité qu’on ne retrouve pas dans la nature, celle-ci étant bien plus organisée selon les courbes dans toute leur diversité. La spirale (ou gidouille pour les intimes) est un thème récurrent auquel il prête toute une symbolique cosmique (sur la vie et la mort). Spatialement une courbe a une fin et oscille toujours vers une direction inconnue et étonnant, le trait lui, est artificiellement suspendu dans le vide, infini, incapable de retour ni de finitude.

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Der Große Weg – Le grand chemin


Autre trait marquant de ce personnage haut en couleurs, son engagement écologique. Véritable pionnier aux pieds nus, il créé des arbres locataires qui poussent les racines dans le compost fait-maison et la tête penchée par la fenêtre. Véritable avant-gardiste des thèse écologistes, il réfléchit très tôt à l’impacte écologique de la vie urbaine, sur le traitement des déchets. Il défend très tôt la solution des toilettes seches, comme moyen objectif d’autonomie et de protection de l’eau et de la nature en générale. Son idée étant de mettre le compost des excréments humains et l’eau de récupération à la disposition des arbres qui habitent dans les immeubles d’où proviennent ce même compost, ce que l’on appellerait aujourd’hui une filière courte. Projet qu’il a effectivement mis en application dans sa ville natale, plus habitué de valses et d’opéras que d’excentricité botanico-écologiques.

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Plan pour l’arbre locataire

Architecte atypique, inclassable, il déroute par sa liberté de forme et de couleurs. Mosaïques délirantes pour les uns, géniales pour les autres, les deux avis sont deux odes à son talent. Comme l’artiste lui même le rappelait dans son essai sur “Sur le mécanisme de délai, des couches protectrices, des ennemis superficiels et du piège du préjudice ou l’effet positif à long terme de l’appréciation négative du positif”.


“Rien n’aide plus l’authentique positif d’avoir un plus grand impact que l’intention négative de le contenir. L’effet positif est tout d’abord multiplié par les obstacles du négatif et la promotion involontaire du positif dans les main de forces négatives. Et ensuite, par l’accumulation du positif jusqu’au point où il ne peut plus être retenu. Comme l’eau retenue derrière un barrage.”

Hundertwasser

Probablement un de ces chefs d’oeuvre, la Hundetwasserhaus, est un logement HLM réalisé par Hundertwasser à Vienne en 1986. Des centaines d’arbres et de plantes traversent les fenêtres et coiffent l’inhabituelle habitation. Les fenetre hééroclytes, les sols ondulés, les colonnes bigarrées en font un lieu de vie exceptionnel. Ce bâtiment, le plus visité de Vienne est un véritable bijou architectural. Véritable pied de nez à la rationalité économique, il convient de dire que ce logement social a certes couté deux fois plus qu’un immeuble classique, mais que le bénéfice en terme de mieux vivre, de retombées touristiques, de valorisation de la ville de Vienne est à mon humble avis bien supérieur à ce cout initial.

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Un pas de coté nommé Hundertwasser

Hundertwasser, c’est la victoire des couleurs et de la joie de vivre. La libération des formes. Il est à mes yeux, à l’heure d’aujourd’hui, l’artiste qui me guide le plus dans ma façon de concevoir mon environnement. Depuis longtemps j’inonde des plantes les endroits où je vis, avec l’assentiment , entre enthousiasme et désapprobation de mon entourage. Avec Hundertwasser, on en vient à oser s’approprier tout son lieu de vie. Je me suis surpris, au départ timidement en considérant l’idée, puis carrément prendre mes crayons et pinceaux pour peindre les murs autour de moi. Il y a une barrière psychologique a dépasser. Celle de l’enfance où il était interdit de toucher aux murs et d’y dessiner. Mais lorsque la peinture et la craie se posent sur la toile blanche du mur, c’est un moment bizarre, comme un retour à l’appropriation des parois de leur grotte-maison par nos ancêtres qui dessinaient leur quotidien de chasse, de luttes, de dieux et de songes.

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Art rupestre – Site de Tanum à Bohuslän en Suède – 1000 av JC

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Comme pour tout pas de côté, au début on est hésitant, on a presque envie de regarder au dessus de son épaule pour savoir si il n’y a pas un regard désapprobateur. Même si c’est moche, on est déjà content de l’avoir fait. Une fois ce cap passé on a envie de couvrir les murs de chez soi, de prendre son droit à la fenêtre, de recouvrir les murs de ce que l’on ressent, recouvrir les rues de stencils. Plus encore, on a surtout envie de trouver sa façon d’exprimer autour de soi ce que l’on ressent pas la création. La véritable perversion de notre temps c’est de détourner cet état d’esprit naturel par la consommation. Penser son environnement domestique dans le cadre de ce qu’offre le catalogue Ikea. Toute la cabriole du marketing consistant ensuite à vendre l’idée qu’un produit industriel correspond à la personnalité et l’aspiration unique de son consommateur. Drôle de mariage entre culture de masse et individualisme, où le cadre de l’existence se battit dans le cadre des objets de consommations proposés. Cause ou conséquence, on ne sera donc pas étonné par la pauvreté idéologique et de l’imaginaire de la société actuelle. Les rêves de la civilisation libérale sont d’une pauvreté abyssale et la désertion du politique en est un des tristes symptômes.

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Homo ecologicus

Hundertwasser était très engagé dans l’écologie. comme décrit précédemment, il a été un des premiers défenseurs des toilettes sèches, qu’il avait essayé d’intégrer dans les habitats urbains en association avec des arbres. Plus qu’une simple révolution technique, c’est un exemple concret de son esprit de cycle, que l’on retrouve dans ses peintures (voir Le grand chemin) et de l’écologie dans les deux sens du terme, c’est à dire acte politique et conscience des fondements des écosystèmes.

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Principe des toilettes sèches par Hundertwasser


Habits originaux faits par lui-même, intérieurs domestiques simples et rustiques, son bateau multicolore le “Regentag” [Jour de pluie] fait de bois et de toile, des toits végétaux, Hundertwasser le nudiste aura mis en pratique l’écologie jusqu’au bout de sa vie, jusqu’à sa mort, où plus exactement sa réincarnation.

Je suis impatient

De devenir humus moi même

Enterré nu sans cercueil

Sous un hêtre planté par moi

Sur ma terre de Ao Tea Roa

La mise en terre devra se faire sans cercueil,

Enveloppé dans un suaire, dans une couche de terre

D’au moins 60 centimètres d’épaisseur.

Un arbre devra être planté sur la tombe

Afin de garantir que le défunt vivra

Symboliquement et réellement.

Un personne décédée est sujette à la réincarnation sous la forme

Par exemple d’un arbre qui pousse sur

Lui et à travers lui. Le résultat serait

Une foret sacrée de morts-vivants.

Un Jardin de la mort joyeuse.


janvier 10, 2009

Retour sur la question de la démographie

Comme le décrivait mon précédent article “De la population“, je montrais en quoi la technique était le principal moyen a notre portée pour dépasser l’épée de Damoclès des réglations appelées Malthusiennes, en référence à l’économiste britannique qui les a tout particulièrement mis en lumières. En fait, et ce sera tout l’objet de cet article, nous verrons que la question de la démographie permet de mettre en lumière les options qui s’offrent à nous en terme de sociétés.

L’accroissement de la population est de l’intérêt des riches

On peut symboliser l’organisation sociale mondiale par une pyramide. Chaque niveau de celle-ci représente une classe sociale. Au niveau mondiale, à la base de cette pyramide, se trouve les milliards d’humains qui vivent dans la pauvreté et qui servent de base à notre système. L’exploitation de ces classes est essentielle à l’accumulation des classes supérieures. Tout en haut de cette pyramide, on trouve les 20% des plus riches (moi et tout ceux qui peuvent me lire sur internet) qui consomment 80% des ressources. Enfin, la pointe de la pyramide est l’élite de ces riches qui détiennent l’essentiel du capital mondial (médias, multinationales, Etats, …). Cette élite possède parfois l’équivalent de a richesse produite par des états pauvres.

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Pyramide du capitalisme – Celle-ci pourrait être remise au gout du jour avec le pouvoir financier, les médias et la science, la police et les armées, les riches du Nord et du Sud et les tiers monde du Nord et du Sud

SI la hauteur de cette pyramide mesure l’écart de richesse entre les plus pauvres et les plus riches, elle définit donc également les inégalités. Sachant qu’une pyramide s’élèvera d’autant plus que sa base sera large, il convient d’admettre que plus la base sera large, plus la possibilité d’inégalités gigantesque sera rendu possible. En d’autres termes, les riches le devienne d’autant plus que la masse d’exploités est grande. Derriere ce simple fait il n’y a pas de manipulation d’aucune sorte, et les politiques natalistes n’ont rien à voir avec une volonté d’accroitre la richesse de certains. Toutefois, la prise de conscience de cette loi donne matière à repenser le monde.

Repenser la question démographique

Afin de résoudre les crises liées à l’accroissement de la population, et donc des crises d’accession aux ressources, l’humanité dispose de quatre “options”:

1 – La régulation malthusienne. De manière mécanique, dans un monde où les relations sociales sont stables, lorsque la démographie dépasse la production alimentaire, il arrive à terme une série de phénomène qui ramèneront la population dans des effectifs soutenables. Guerres, famines, génocides, épidémies en sont les principaux. Cf, la peste noire du XIV siècle décrit dans mon article précédent.

2 – Les avancées technologiques. En améliorant la productivité, la technique a régulièrement repoussé la capacité de charge d’une société donnée. Pour avoir plus de détail on se référera à l’article précédent qui montre le succès du développement de la charrue dans l’Europe pré-renaissance.

3 – Les migrations. Dans un espace donné, un territoire sous forte pression démographique sur les ressources pousse, si des terres plus favorables sont disponibles, à la migration d’une partie importante de sa population. Les exemples abondes dans ce sens, et l’actualité, qu’elle soit sur le long du Rio Grande ou sur les iles des Canaris nous en montre chaque jour l’importance.

4 – Les révolutions sociales. Celles-ci, en remettant souvent en cause les principes de l’organisation des moyens de production et la répartition des ressources permettent parfois de repousse la capacité de charge d’une population. La france révolutionnaire du XVIII siècle, en promouvant une réforme agraire a libéré en partie les forces productrices et ainsi permis une croissance démographique soutenue.

Au niveau mondial, il ne peut exister de migration, puisqu’en attente d’une planète à conquérir, nous n’en avons qu’une seule. Les avancées technologiques productives ont permis au XX siècle un accroissement rapide de la population en évitant une régulation malthusienne massive. Il est possible, par la promotion toujours plus grande du système technicien, de satisfaire notre population grandissante. cela se fera à grand frais puisqu’elle impliquera une intensification encore plus grande sur les ressouces et les moyens de productions (dont les humains font partis). Nous payerons notre désir de ne pas être seul en partageant une terre perpétuellement exploitée à son maximum. La révolution sociale est également un moyen de résoudre les problèmes de surpopulation. Les inégalités sont à ce titre éclairante puisque 20% des hommes consomment 80% des ressources à un rythme jugé légèrement insoutenable (loin des prévisions catastrophiques, nous sommes légèrement au dessus du seuil de soutenabilité, en tenant sur les réserves non renouvelables (produits miniers notamment))

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Évolution de l’empreinte écologique exprimé en planète consommée – M.Wackernagel

Le nivellement des modes de vies, par la réduction des inégalités entre les plus riches (qui sont le moteur des désirs des plus pauvres – Voir Veblen Théorie de la classe de loisir) et les plus pauvres, pourraient faire diminuer la pression sur les ressources et repousser la limite systémique (ou capacité de charge) de la population. Un tel changement d’organisation politique, souhaitable en théorie au nom de la justice, ne semble pas directement possible à l’échelle mondiale aujourd’hui. De plus, si la fin est désirable , il n’est pas sur que les moyens mis en place pour y aboutir soient couronnés de succès.

Une brève histoire de l’avenir

L’avenir qui nous attend, si la technologie ne nous sauve pas comme elle a pu parfois le faire par le passé, est celui ni plus ni moins, de phénomènes malthusiens couplés de tentatives révolutionnaires (espérons fructueuses…). Ces phénomènes ramèneront la population dans la juste proportion de la soutenabilité. Aujourd’hui, cette insoutenabilité générale est presque invisible dans les pays riches du fait qu’elle est compensée par une aggravation des conditions des plus pauvres au Nord et au Sud. (déforestation, paupérisation, ruine des sols…). C’est bien l’organisation de la pyramide mondiale des riches et des pauvres et l’existence relative des uns par rapport aux autres qui conditionne la viabilité du tout. A trop demander de la base, les phénomènes malthusiens pourraient bien faire de cette haute pyramide, véritable tour de Babel monstrueuse, un géant aux pieds d’argiles. Pour ceux que l’organisation du monde révolte, les termes de l’alternative ne sont pas nombreux.

Les termes de la problématiques sont donc simples. Sans révolte, l’organisation mondiale continuera à maintenir une large fraction de la population dans la plus grande précarité, puisque c’est la condition même de son fonctionnement. J’espère simplement pour vous que vous saurez rester du bon coté, à savoir celui des puissants. Ceux-ci continueront à promouvoir la technique comme salut, d’autant plus que la possession de ces nouveaux moyens de production entretiennent une possibilité de domination toujours plus grande. Ainsi semble aller le monde aujourd’hui, espérons que j’ai tord.

décembre 15, 2008

L’homme qui plantait des arbres

Pour que le caractère d’un être humain dévoile des qualités vraiment exceptionnelles, il faut avoir la bonne fortune de pouvoir observer son action pendant de longues années. Si cette action est dépouillée de tout égoïsme, si l’idée qui la dirige est d’une générosité sans exemple, s’il est absolument certain qu’elle n’a cherché de récompense nulle part et qu’au surplus elle ait laissé sur le monde des marques visibles, on est alors, sans risque d’erreurs, devant un caractère inoubliable.

Il y a environ une quarantaine d’années, je faisais une longue course à pied, sur des hauteurs absolument inconnues des touristes, dans cette très vieille région des Alpes qui pénètre en Provence.
Cette région est délimitée au sud-est et au sud par le cours moyen de la Durance, entre Sisteron et Mirabeau; au nord par le cours supérieur de la Drôme, depuis sa source jusqu’à Die; à l’ouest par les plaines du Comtat Venaissin et les contreforts du Mont-Ventoux. Elle comprend toute la partie nord du département des Basses-Alpes, le sud de la Drôme et une petite enclave du Vaucluse.
C’était, au moment où j’entrepris ma longue promenade dans ces déserts, des landes nues et monotones, vers 1200 à 1300 mètres d’altitude. Il n’y poussait que des lavandes sauvages.
Je traversais ce pays dans sa plus grande largeur et, après trois jours de marche, je me trouvais dans une désolation sans exemple. Je campais à côté d’un squelette de village abandonné. Je n’avais plus d’eau depuis la veille et il me fallait en trouver. Ces maisons agglomérées, quoique en ruine, comme un vieux nid de guêpes, me firent penser qu’il avait dû y avoir là, dans le temps, une fontaine ou un puits. Il y avait bien une fontaine, mais sèche. Les cinq à six maisons, sans toiture, rongées de vent et de pluie, la petite chapelle au clocher écroulé, étaient rangées comme le sont les maisons et les chapelles dans les villages vivants, mais toute vie avait disparu.

C’était un beau jour de juin avec grand soleil, mais sur ces terres sans abri et hautes dans le ciel, le vent soufflait avec une brutalité insupportable. Ses grondements dans les carcasses des maisons étaient ceux d’un fauve dérangé dans son repas.
Il me fallut lever le camp. A cinq heures de marche de là, je n’avais toujours pas trouvé d’eau et rien ne pouvait me donner l’espoir d’en trouver. C’était partout la même sécheresse, les mêmes herbes ligneuses. Il me sembla apercevoir dans le lointain une petite silhouette noire, debout. Je la pris pour le tronc d’un arbre solitaire. A tout hasard, je me dirigeai vers elle. C’était un berger. Une trentaine de moutons couchés sur la terre brûlante se reposaient près de lui.
Il me fit boire à sa gourde et, un peu plus tard, il me conduisit à sa bergerie, dans une ondulation du plateau. Il tirait son eau – excellente – d’un trou naturel, très profond, au-dessus duquel il avait installé un treuil rudimentaire.

Cet homme parlait peu. C’est le fait des solitaires, mais on le sentait sûr de lui et confiant dans cette assurance. C’était insolite dans ce pays dépouillé de tout. Il n’habitait pas une cabane mais une vraie maison en pierre où l’on voyait très bien comment son travail personnel avait rapiécé la ruine qu’il avait trouvé là à son arrivée. Son toit était solide et étanche. Le vent qui le frappait faisait sur les tuiles le bruit de la mer sur les plages.
Son ménage était en ordre, sa vaisselle lavée, son parquet balayé, son fusil graissé; sa soupe bouillait sur le feu. Je remarquai alors qu’il était aussi rasé de frais, que tous ses boutons étaient solidement cousus, que ses vêtements étaient reprisés avec le soin minutieux qui rend les reprises invisibles.
Il me fit partager sa soupe et, comme après je lui offrais ma blague à tabac, il me dit qu’il ne fumait pas. Son chien, silencieux comme lui, était bienveillant sans bassesse.

Il avait été entendu tout de suite que je passerais la nuit là; le village le plus proche était encore à plus d’une journée et demie de marche. Et, au surplus, je connaissais parfaitement le caractère des rares villages de cette région. Il y en a quatre ou cinq dispersés loin les uns des autres sur les flans de ces hauteurs, dans les taillis de chênes blancs à la toute extrémité des routes carrossables. Ils sont habités par des bûcherons qui font du charbon de bois. Ce sont des endroits où l’on vit mal. Les familles serrées les unes contre les autres dans ce climat qui est d’une rudesse excessive, aussi bien l’été que l’hiver, exaspèrent leur égoïsme en vase clos. L’ambition irraisonnée s’y démesure, dans le désir continu de s’échapper de cet endroit.
Les hommes vont porter leur charbon à la ville avec leurs camions, puis retournent. Les plus solides qualités craquent sous cette perpétuelle douche écossaise. Les femmes mijotent des rancœurs. Il y a concurrence sur tout, aussi bien pour la vente du charbon que pour le banc à l’église, pour les vertus qui se combattent entre elles, pour les vices qui se combattent entre eux et pour la mêlée générale des vices et des vertus, sans repos. Par là-dessus, le vent également sans repos irrite les nerfs. Il y a des épidémies de suicides et de nombreux cas de folies, presque toujours meurtrières.

Le berger qui ne fumait pas alla chercher un petit sac et déversa sur la table un tas de glands. Il se mit à les examiner l’un après l’autre avec beaucoup d’attention, séparant les bons des mauvais. Je fumais ma pipe. Je me proposai pour l’aider. Il me dit que c’était son affaire. En effet : voyant le soin qu’il mettait à ce travail, je n’insistai pas. Ce fut toute notre conversation. Quand il eut du côté des bons un tas de glands assez gros, il les compta par paquets de dix. Ce faisant, il éliminait encore les petits fruits ou ceux qui étaient légèrement fendillés, car il les examinait de fort près. Quand il eut ainsi devant lui cent glands parfaits, il s’arrêta et nous allâmes nous coucher.
La société de cet homme donnait la paix. Je lui demandai le lendemain la permission de me reposer tout le jour chez lui. Il le trouva tout naturel, ou, plus exactement, il me donna l’impression que rien ne pouvait le déranger. Ce repos ne m’était pas absolument obligatoire, mais j’étais intrigué et je voulais en savoir plus. Il fit sortir son troupeau et il le mena à la pâture. Avant de partir, il trempa dans un seau d’eau le petit sac où il avait mis les glands soigneusement choisis et comptés.

gland

Je remarquai qu’en guise de bâton, il emportait une tringle de fer grosse comme le pouce et longue d’environ un mètre cinquante. Je fis celui qui se promène en se reposant et je suivis une route parallèle à la sienne. La pâture de ses bêtes était dans un fond de combe. Il laissa le petit troupeau à la garde du chien et il monta vers l’endroit où je me tenais. J’eus peur qu’il vînt pour me reprocher mon indiscrétion mais pas du tout : c’était sa route et il m’invita à l’accompagner si je n’avais rien de mieux à faire. Il allait à deux cents mètres de là, sur la hauteur.
Arrivé à l’endroit où il désirait aller, il se mit à planter sa tringle de fer dans la terre. Il faisait ainsi un trou dans lequel il mettait un gland, puis il rebouchait le trou. Il plantait des chênes. Je lui demandai si la terre lui appartenait. Il me répondit que non. Savait-il à qui elle était ? Il ne savait pas. Il supposait que c’était une terre communale, ou peut-être, était-elle propriété de gens qui ne s’en souciaient pas ? Lui ne se souciait pas de connaître les propriétaires. Il planta ainsi cent glands avec un soin extrême.

Après le repas de midi, il recommença à trier sa semence. Je mis, je crois, assez d’insistance dans mes questions puisqu’il y répondit. Depuis trois ans il plantait des arbres dans cette solitude. Il en avait planté cent mille. Sur les cent mille, vingt mille était sortis. Sur ces vingt mille, il comptait encore en perdre la moitié, du fait des rongeurs ou de tout ce qu’il y a d’impossible à prévoir dans les desseins de la Providence. Restaient dix mille chênes qui allaient pousser dans cet endroit où il n’y avait rien auparavant.
C’est à ce moment là que je me souciai de l’âge de cet homme. Il avait visiblement plus de cinquante ans. Cinquante-cinq, me dit-il. Il s’appelait Elzéard Bouffier. Il avait possédé une ferme dans les plaines. Il y avait réalisé sa vie. Il avait perdu son fils unique, puis sa femme. Il s’était retiré dans la solitude où il prenait plaisir à vivre lentement, avec ses brebis et son chien. Il avait jugé que ce pays mourait par manque d’arbres. Il ajouta que, n’ayant pas d’occupations très importantes, il avait résolu de remédier à cet état de choses.
Menant moi-même à ce moment-là, malgré mon jeune âge, une vie solitaire, je savais toucher avec délicatesse aux âmes des solitaires. Cependant, je commis une faute. Mon jeune âge, précisément, me forçait à imaginer l’avenir en fonction de moi-même et d’une certaine recherche du bonheur. Je lui dis que, dans trente ans, ces dix mille chênes seraient magnifiques. Il me répondit très simplement que, si Dieu lui prêtait vie, dans trente ans, il en aurait planté tellement d’autres que ces dix mille seraient comme une goutte d’eau dans la mer.
Il étudiait déjà, d’ailleurs, la reproduction des hêtres et il avait près de sa maison une pépinière issue des faînes. Les sujets qu’il avait protégés de ses moutons par une barrière en grillage, étaient de toute beauté. Il pensait également à des bouleaux pour les fonds où, me dit-il, une certaine humidité dormait à quelques mètres de la surface du sol.
Nous nous séparâmes le lendemain.

L’année d’après, il y eut la guerre de 14 dans laquelle je fus engagé pendant cinq ans. Un soldat d’infanterie ne pouvait guère y réfléchir à des arbres. A dire vrai, la chose même n’avait pas marqué en moi : je l’avais considérée comme un dada, une collection de timbres, et oubliée.
Sorti de la guerre, je me trouvais à la tête d’une prime de démobilisation minuscule mais avec le grand désir de respirer un peu d’air pur. C’est sans idée préconçue – sauf celle-là – que je repris le chemin de ces contrées désertes.
Le pays n’avait pas changé. Toutefois, au-delà du village mort, j’aperçus dans le lointain une sorte de brouillard gris qui recouvrait les hauteurs comme un tapis. Depuis la veille, je m’étais remis à penser à ce berger planteur d’arbres. « Dix mille chênes, me disais-je, occupent vraiment un très large espace ».
J’avais vu mourir trop de monde pendant cinq ans pour ne pas imaginer facilement la mort d’Elzéar Bouffier, d’autant que, lorsqu’on en a vingt, on considère les hommes de cinquante comme des vieillards à qui il ne reste plus qu’à mourir. Il n’était pas mort. Il était même fort vert. Il avait changé de métier. Il ne possédait plus que quatre brebis mais, par contre, une centaine de ruches. Il s’était débarrassé des moutons qui mettaient en péril ses plantations d’arbres. Car, me dit-il (et je le constatais), il ne s’était pas du tout soucié de la guerre. Il avait imperturbablement continué à planter.
Les chênes de 1910 avaient alors dix ans et étaient plus hauts que moi et que lui. Le spectacle était impressionnant. J’étais littéralement privé de parole et, comme lui ne parlait pas, nous passâmes tout le jour en silence à nous promener dans sa forêt. Elle avait, en trois tronçons, onze kilomètres de long et trois kilomètres dans sa plus grande largeur. Quand on se souvenait que tout était sorti des mains et de l’âme de cet homme – sans moyens techniques – on comprenait que les hommes pourraient être aussi efficaces que Dieu dans d’autres domaines que la destruction.
Il avait suivi son idée, et les hêtres qui m’arrivaient aux épaules, répandus à perte de vue, en témoignaient. Les chênes étaient drus et avaient dépassé l’âge où ils étaient à la merci des rongeurs; quant aux desseins de la Providence elle-même, pour détruire l’oeuvre créée, il lui faudrait avoir désormais recours aux cyclones. Il me montra d’admirables bosquets de bouleaux qui dataient de cinq ans, c’est-à-dire de 1915, de l’époque où je combattais à Verdun. Il leur avait fait occuper tous les fonds où il soupçonnait, avec juste raison, qu’il y avait de l’humidité presque à fleur de terre. Ils étaient tendres comme des adolescents et très décidés.
La création avait l’air, d’ailleurs, de s’opérer en chaînes. Il ne s’en souciait pas; il poursuivait obstinément sa tâche, très simple. Mais en redescendant par le village, je vis couler de l’eau dans des ruisseaux qui, de mémoire d’homme, avaient toujours été à sec. C’était la plus formidable opération de réaction qu’il m’ait été donné de voir. Ces ruisseaux secs avaient jadis porté de l’eau, dans des temps très anciens. Certains de ces villages tristes dont j’ai parlé au début de mon récit s’étaient construits sur les emplacements d’anciens villages gallo-romains dont il restait encore des traces, dans lesquelles les archéologues avaient fouillé et ils avaient trouvé des hameçons à des endroits où au vingtième siècle, on était obligé d’avoir recours à des citernes pour avoir un peu d’eau.
Le vent aussi dispersait certaines graines. En même temps que l’eau réapparut réapparaissaient les saules, les osiers, les prés, les jardins, les fleurs et une certaine raison de vivre.
Mais la transformation s’opérait si lentement qu’elle entrait dans l’habitude sans provoquer d’étonnement. Les chasseurs qui montaient dans les solitudes à la poursuite des lièvres ou des sangliers avaient bien constaté le foisonnement des petits arbres mais ils l’avaient mis sur le compte des malices naturelles de la terre. C’est pourquoi personne ne touchait à l’oeuvre de cet homme. Si on l’avait soupçonné, on l’aurait contrarié. Il était insoupçonnable. Qui aurait pu imaginer, dans les villages et dans les administrations, une telle obstination dans la générosité la plus magnifique ?

A partir de 1920, je ne suis jamais resté plus d’un an sans rendre visite à Elzéard Bouffier. Je ne l’ai jamais vu fléchir ni douter. Et pourtant, Dieu sait si Dieu même y pousse ! Je n’ai pas fait le compte de ses déboires. On imagine bien cependant que, pour une réussite semblable, il a fallu vaincre l’adversité; que, pour assurer la victoire d’une telle passion, il a fallu lutter avec le désespoir. Il avait, pendant un an, planté plus de dix mille érables. Ils moururent tous. L’an d’après, il abandonna les érables pour reprendre les hêtres qui réussirent encore mieux que les chênes.
Pour avoir une idée à peu près exacte de ce caractère exceptionnel, il ne faut pas oublier qu’il s’exerçait dans une solitude totale; si totale que, vers la fin de sa vie, il avait perdu l’habitude de parler. Ou, peut-être, n’en voyait-il pas la nécessité ?

En 1933, il reçut la visite d’un garde forestier éberlué. Ce fonctionnaire lui intima l’ordre de ne pas faire de feu dehors, de peur de mettre en danger la croissance de cette forêt naturelle. C’était la première fois, lui dit cet homme naïf, qu’on voyait une forêt pousser toute seule. A cette époque, il allait planter des hêtres à douze kilomètres de sa maison. Pour s’éviter le trajet d’aller-retour – car il avait alors soixante-quinze ans – il envisageait de construire une cabane de pierre sur les lieux mêmes de ses plantations. Ce qu’il fit l’année d’après.

En 1935, une véritable délégation administrative vint examiner la « forêt naturelle ». Il y avait un grand personnage des Eaux et Forêts, un député, des techniciens. On prononça beaucoup de paroles inutiles. On décida de faire quelque chose et, heureusement, on ne fit rien, sinon la seule chose utile : mettre la forêt sous la sauvegarde de l’Etat et interdire qu’on vienne y charbonner. Car il était impossible de n’être pas subjugué par la beauté de ces jeunes arbres en pleine santé. Et elle exerça son pouvoir de séduction sur le député lui-même.
J’avais un ami parmi les capitaines forestiers qui était de la délégation. Je lui expliquai le mystère. Un jour de la semaine d’après, nous allâmes tous les deux à la recherche d’Elzéard Bouffier. Nous le trouvâmes en plein travail, à vingt kilomètres de l’endroit où avait eu lieu l’inspection.
Ce capitaine forestier n’était pas mon ami pour rien. Il connaissait la valeur des choses. Il sut rester silencieux. J’offris les quelques oeufs que j’avais apportés en présent. Nous partageâmes notre casse-croûte en trois et quelques heures passèrent dans la contemplation muette du paysage.
Le côté d’où nous venions était couvert d’arbres de six à sept mètres de haut. Je me souvenais de l’aspect du pays en 1913 : le désert… Le travail paisible et régulier, l’air vif des hauteurs, la frugalité et surtout la sérénité de l’âme avaient donné à ce vieillard une santé presque solennelle. C’était un athlète de Dieu. Je me demandais combien d’hectares il allait encore couvrir d’arbres.
Avant de partir, mon ami fit simplement une brève suggestion à propos de certaines essences auxquelles le terrain d’ici paraissait devoir convenir. Il n’insista pas. « Pour la bonne raison, me dit-il après, que ce bonhomme en sait plus que moi. » Au bout d’une heure de marche – l’idée ayant fait son chemin en lui – il ajouta : « Il en sait beaucoup plus que tout le monde. Il a trouvé un fameux moyen d’être heureux ! »
C’est grâce à ce capitaine que, non seulement la forêt, mais le bonheur de cet homme furent protégés. Il fit nommer trois gardes-forestiers pour cette protection et il les terrorisa de telle façon qu’ils restèrent insensibles à tous les pots-de-vin que les bûcherons pouvaient proposer.

L’œuvre ne courut un risque grave que pendant la guerre de 1939. Les automobiles marchant alors au gazogène, on n’avait jamais assez de bois. On commença à faire des coupes dans les chênes de 1910, mais ces quartiers sont si loin de tous réseaux routiers que l’entreprise se révéla très mauvaise au point de vue financier. On l’abandonna. Le berger n’avait rien vu. Il était à trente kilomètres de là, continuant paisiblement sa besogne, ignorant la guerre de 39 comme il avait ignoré la guerre de 14.

J’ai vu Elzéard Bouffier pour la dernière fois en juin 1945. Il avait alors quatre-vingt-sept ans. J’avais donc repris la route du désert, mais maintenant, malgré le délabrement dans lequel la guerre avait laissé le pays, il y avait un car qui faisait le service entre la vallée de la Durance et la montagne. Je mis sur le compte de ce moyen de transport relativement rapide le fait que je ne reconnaissais plus les lieux de mes dernières promenades. Il me semblait aussi que l’itinéraire me faisait passer par des endroits nouveaux. J’eus besoin d’un nom de village pour conclure que j’étais bien cependant dans cette région jadis en ruine et désolée. Le car me débarqua à Vergons.
En 1913, ce hameau de dix à douze maisons avait trois habitants. Ils étaient sauvages, se détestaient, vivaient de chasse au piège : à peu près dans l’état physique et moral des hommes de la préhistoire. Les orties dévoraient autour d’eux les maisons abandonnées. Leur condition était sans espoir. Il ne s’agissait pour eux que d’attendre la mort : situation qui ne prédispose guère aux vertus.
Tout était changé. L’air lui-même. Au lieu des bourrasques sèches et brutales qui m’accueillaient jadis, soufflait une brise souple chargée d’odeurs. Un bruit semblable à celui de l’eau venait des hauteurs : c’était celui du vent dans les forêts. Enfin, chose plus étonnante, j’entendis le vrai bruit de l’eau coulant dans un bassin. Je vis qu’on avait fait une fontaine, qu’elle était abondante et, ce qui me toucha le plus, on avait planté près d’elle un tilleul qui pouvait déjà avoir dans les quatre ans, déjà gras, symbole incontestable d’une résurrection.

Par ailleurs, Vergons portait les traces d’un travail pour l’entreprise duquel l’espoir était nécessaire. L’espoir était donc revenu. On avait déblayé les ruines, abattu les pans de murs délabrés et reconstruit cinq maisons. Le hameau comptait désormais vingt-huit habitants dont quatre jeunes ménages. Les maisons neuves, crépies de frais, étaient entourées de jardins potagers où poussaient, mélangés mais alignés, les légumes et les fleurs, les choux et les rosiers, les poireaux et les gueules-de-loup, les céleris et les anémones. C’était désormais un endroit où l’on avait envie d’habiter.
A partir de là, je fis mon chemin à pied. La guerre dont nous sortions à peine n’avait pas permis l’épanouissement complet de la vie, mais Lazare était hors du tombeau. Sur les flans abaissés de la montagne, je voyais de petits champs d’orge et de seigle en herbe; au fond des étroites vallées, quelques prairies verdissaient.
Il n’a fallu que les huit ans qui nous séparent de cette époque pour que tout le pays resplendisse de santé et d’aisance. Sur l’emplacement des ruines que j’avais vues en 1913, s’élèvent maintenant des fermes propres, bien crépies, qui dénotent une vie heureuse et confortable. Les vieilles sources, alimentées par les pluies et les neiges que retiennent les forêts, se sont remises à couler. On en a canalisé les eaux. A côté de chaque ferme, dans des bosquets d’érables, les bassins des fontaines débordent sur des tapis de menthes fraîches. Les villages se sont reconstruits peu à peu. Une population venue des plaines où la terre se vend cher s’est fixée dans le pays, y apportant de la jeunesse, du mouvement, de l’esprit d’aventure. On rencontre dans les chemins des hommes et des femmes bien nourris, des garçons et des filles qui savent rire et ont repris goût aux fêtes campagnardes. Si on compte l’ancienne population, méconnaissable depuis qu’elle vit avec douceur et les nouveaux venus, plus de dix mille personnes doivent leur bonheur à Elzéard Bouffier.

Quand je réfléchis qu’un homme seul, réduit à ses simples ressources physiques et morales, a suffi pour faire surgir du désert ce pays de Canaan, je trouve que, malgré tout, la condition humaine est admirable. Mais, quand je fais le compte de tout ce qu’il a fallu de constance dans la grandeur d’âme et d’acharnement dans la générosité pour obtenir ce résultat, je suis pris d’un immense respect pour ce vieux paysan sans culture qui a su mener à bien cette œuvre digne de Dieu.

Elzéard Bouffier est mort paisiblement en 1947 à l’hospice de Banon.

Jean Giono

1953

décembre 10, 2008

La crise! Survivalistes de tous pays, préparez vous!

En référence à un précédent article sur le pic pétrolier.

En dédicace aux survivalistes qui jonglent entre discours rationnel et paranoïa.

novembre 30, 2008

L’agroforesterie: Pour que les hommes et la nature vivent en paix

Des articles précédents ont déjà défrichés ce sujet. Tout d’abord, nous avons aborder le fait que les civilisations du passé se sont souvent battis en opposition à la foret, dans une dialectique nature/culture, sauvage/civilisé, etc. Cette idéologie, aboutissant souvent au déclin civilisationnel, comme par exemple sur l’île de pâques, ou en Amérique centrale avec la civilisation Maya ou bien encore durant le moyen age en Europe nous montre le besoin de créer des modes de vies soutenables. Loin de promouvoir un modèle qui s’inspirerait de nos ancêtres d’avant l’invention de l’agriculture, il est toutefois possible de s’en inspirer et de tendre vers des pratiques agricoles en accord avec les principes qui sous-tendent toutes les formes de vies, comme l’agriculture naturelle par exemple. Le cas qui nous intéresse ici, est celui de l’agroforesterie, dont les principes généraux ont déjà été présentés. Cet article est donc la suite logique du précédent article histoire de rentrer dans le détails de quelques exemples qui ont déjà fait leur preuves.

Le sahel et le Faidherbia Albida

Aux portes du plus grand désert du monde, se tasse peut-être la plus grande précarité du monde, celle de peuples aux aboies des premières gouttes d’une courte saison des pluies, celle d’une terre fragile qui doit lutter contre les assauts des dunes de sables. Extrême au nord et tolérable au sud, le précarité des précipitations conditionnent largement les possibilités agricoles. Avec le déclin du régime des pluies, l’accroissement de la population, les frictions avec les éleveurs et les agriculteurs sont nombreuses. Les premiers revenant de plus en plus tôt du nord où ils sont allés chercher du fourrage afin de consommer les résidus suite à la récolte et les deuxième devant lutter contre ces estomacs affamés alors que les grain de Sorgho et de mil murissent encore sur leurs tiges, le nez au soleil.

gousses-faidherbia-albidaLes gousses de Faidherbia Albida servent de fourrage

Importé du système Sereer, région au peuple éponyme située directement à l’ouest de Dakar au Sénégal, existe la possibilité d’un système agro-forestier basé sur un arbre, le Faidherbia Albida (ou Acacia Albida). Celui-ci s’enracine profondément, résistant bien à la sécheresse, il perd ses feuilles lors de la saison des pluies lorsque les agriculteurs souhaitent y réaliser leurs cultures amenant à la fois matière organique au sol et favorisant l’ensoleillement des cultures, produit des gousses qui font un bon fourrage et enfin, comme toute légumineuse, fixe l’azote de l’air dans le sol, permettant ainsi une fertilisation naturelle en élément azotés. Cet arbre a permis d’améliorer la situation des agriculteur et des éleveurs, particulièrement dans la zone sahelo-soudanienne du Burkina Faso et du Niger.

parc-forestier-karite-et-faidherbia-albida-au-mali1Parc agroforestier de Karité (1er plan) et de Faidherbia Albida – Mali

On trouvera plus d’information dans ce livre le “Sahels: diversités et dynamiques des relations sociétés-nature” de Claude Reynaut disponible en ligne, notamment sur les parcs arborés à partir de la page 217.

Streuobst: l’agroforesterie à l’Allemande

En milieu tempéré, le système agroforestier traditionnel le plus important se nomme Streuobst. On trouve ce mode de production agroforestier extensif issue du XVII siecle dans une grande partie de l’Europe centrale: Allemagne en particulier, mais aussi Pologne, Suisse et Roumanie. Tout d’abord plantés pour revitaliser les campagnes dépeuplées par la guerre de 30 ans de 1618-1648, les plantations d’arbres à fruits prirent petit à petit de l’ampleur jusqu’au XVIII siecle ou l’empereur Frederik II ordonna que des coopératives fruitières soient installés dans chaque village afin que les arbres envahissent les jardins, les rues et les alentours. Le surplus dégagés permettant de plus de fournir les villes en fruits.

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Streuobst – Salzburg

Beaucoup de villages créèrent des variétés robustes adaptées à leur terroir et les terres communales était des lieux d’expérimentation particulièrement privilégiés. Lorsque la production fruitière s’annonçait mauvaise pour un parasite ou une gelée quelconque, on installait potagers et cultures à leur pieds.

Particulièrement présent en Allemagne, en 1934 ils représentaient 83% de tous les arbres fruitiers du pays. Malgré un déclin de ce mode de production tout au long du XX siècle au profit de verger intensifs, les Streuobst produisait en 1995 toujours plus de la moitié de la production de pommes nationale, soit environ 1 millions de tonnes. La moitié de cette production est essentiellement tourné vers l’auto-consommation des communautés avoisinantes.

Malgré son déclin au cours du XX siecle, les Streuobst jouissent d’un regain d’intérêt de part leur forte implantation socio-culturelle, leur grande diversité en terme de variétés végétale et tout simplement par leur beauté. En effet, les vergers conduit de manière “industrielle” en rang et taillés en “nain” dispose d’un attrait esthétique très faible.

Toutefois, du point de vue réducteur de la production, les Streuobst ne sont pas viables économiquement donné le contexte actuel et la lutte à la productivité. Toutefois, en terme de soutenabilité, c’est à dire conciliant économie, social et environnementale, le bilan est plutôt bon. L’orientation de cette pratique vers les filières de produits de qualité et biologiques sont donc des débouchés qui sont aujourd’hui promus par les défenseurs de ces systèmes.

Cacaoyer et déforestation

Dernier exemple, et pas des moindres, pour expliquer la nécessité écologique des systèmes agro-forestiers dans certaines situations. L’économie du cacaoyer remonte à bien longtemps. Probablement domestiqué dans le bassin de lOrénoque en Amérique du Sud, le cacaoyer est surtout associer aux Azteques (xocoatl), de l’Amérique centrale qui introduisirent pour la première fois ce gout nouveau dans les palais européens, qu’ils soient faits de chair ou de marbre.

cacao-aztequeStatuette Aztèque – Homme portant une cabosse de Cacao

Rapidement, les terres immenses pris aux peuples amérindiens vont servir à l’économie agro-exportatrice coloniale européenne. La culture du cacao, dans certaines régions particulierement propices comme la côte caraibe du Venezuela, mais aussi l’île d’Hispaniola (futur Haïti et République dominicaine) et la côte équatorienne, s’installa aisément en prospera. La monoculture après défrichage d’un pan de foret avec la main d’oeuvre esclaves noirs assura de belles années à l’oligarchie de Caracas. A la fin du XIX siecle, le Brésil était rentré dans la partie et défrichait également des pans de foret entiers afin de devenir le premier exportateur de cacao. Puis dans les années 20, progressivement, sans que rien ne semble pouvoir arrêter ce déclin, le Ghana puis la côte d’Ivoire vécurent à leur tour un véritable boum du Cacao.

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Cacao en côte d’Ivoire – D’après Luc Gnago

La culture du cacao est à l’image de notre gourmandise déraisonnable pour le chocolat, elle est gloutonne. La logique de la culture du cacao est celle d’un front pionnier. Pour réaliser une plantation de cacao, il faut défricher un pan de foret entier, le bruler, puis installer sa plantation qui bénéficie alors de la fertilité accumulée dans les cendres et de l’absence de pathogènes. Exigeante en main d’œuvre, de nombreux bras se précipitent devant cet or noir qui pousse sur les flancs des arbres. Mais bien vite, les travailleurs lorgnent avec envie les horizons lointains d’un pan de foret non défriché qui leur permettraient de cultiver à leur compte. Ces nouveaux cultivateurs indépendants font alors appel eux aussi à de la main d’œuvre, etc. Le phénomène s’accélère et la déforestation prend alors une allure exponentielle. Il arrive alors logiquement, comme toute croissance infinie dans un monde aux ressources finies, que la source de foret à défricher intéressante pour la culture du cacao soit épuisée. Dès lors, c’est tout le système qui rentre en crise car il n’est plus possible d’aller voir plus loin pour bénéficier de la rente différentielle forêt qui rendait la culture si productive. Toute tentative de replanter une plantation sur une ancienne est vouée soit à l’échec ou à la misère de son exploitant, car ni la fertilité, ni l’absence de pathogène ne peuvent plus être assurées.

Depuis les premiers moments de l’exploitation à grande échelle du cacao, au XVIIe, la logique du cacao à été de dévorer des forets tropicales et de migrer de régions en régions. Dés qu’une d’entre elles rentre en crise, les plantations migrent jusqu’à une autre. Le front de déforestation est ainsi passé des Amériques jusqu’en Afrique. Mais aujourd’hui, même le Cacao africain est en crise et les récents événements politiques en Côte d’Ivoire n’y sont pas du tout étranger. Ce que l’on observe c’est une troisième migration de la culture du Cacao, de l’Afrique équatoriale aux forets décimées vers l’Indonésie qui dispose encore d’un vivier important de foret tropicale à défricher.

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Déplacement du front pionnier du cacaoyer

J’espère que vous trouverez toujours autant de plaisir à l’amertume du cacao en croquant dans un morceau de foret à chaque fois que vous vous délecterez d’une fantaisie chocolatière…Toutefois, nous ne sommes pas là pour nous lamenter sur cette boulimie, mais bien pour comprendre en quoi l’agroforesterie est une alternative intéressante à ce cycle infernal.

Sans conteste, les travaux de l’agroforesterie en milieu tropical sont les plus fournis. Notamment parce que certaines matières premières agricoles majeures comme le cacao, le thé et le café poussent naturellement mieux sous ombrage (auto-écologie) et que donc les systèmes de production vont très souvent reproduire cette ombre en y intégrant au minimum une légère couverture arborée. L’image de garde de ce site, photo prise au Bangladesh dans une plantation de thé plantée de Grevillea Robusta le montre bien.

L’agroforesterie du cacaoyer est donc une affaire agronomique entendue. Facilement documentée, on la trouve déclinée dans tout un tas de formes, chacune s’adaptant au mieux aux conditions locales de cultures et aux besoins des habitants. Le graphique suivant montre une succession culturale générique.

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Exemple de succession écologique centrée sur le cacao – FIBL

Du fait des nombreuses espèces toujours présentes, un revenu minimal est toujours assuré, et l’effondrement du prix d’une matière première pourra toujours être compensée par les bonnes ventes d’une autre culture. C’est une forme de sécurité qui aurait permis à la côte d’Ivoire d’éviter la crise politique et sociale de ces dernières années. Le cacao en crise, c’est tous les travailleurs Burkinabe, Maliens et autres, qui sont initialement venus à la demande des grands besoins en main d’œuvre du cacao sur le front pionnier, qui sont aujourd’hui montrés du doigt comme des étrangers venus voler les ivoiriens. C’est au nom de cette xénophobe ivoirité, idée sous-jacente millénaire qui fait toujours porter la cause des problèmes sur l’autre, l’étranger, le bouc émissaire à portée de main. Le massacre de Yopougon est là pour rappeler le devoir d’apprendre de l’Histoire.

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Charnier de Yopougon – Octobre 2000 – Reuters

Au nord de l’ile de Sulawesi, en Indonésie, là où le front pionnier du cacao a fraichement débarqué d’Afrique, la possibilité d’une alternative doit être défendue afin d’éviter la même menace de déforestation menant presque immanquablement à des crises sociales. Quelques agriculteurs, souvent avec une forte implantation culturelle et territoriale, donc avec une logique à plus long terme, réalisent naturellement des systemes agroforestiers en incluant simplement la cacao dans les forets déjà plantées par leur ainés. En effet, le système traditionnel agroforestier de cette région était basé sur le clous de girofle. L’état indonésien ponctionnant sous forme de divers prélèvements (impôts, prélèvements et corruption) cette culture maintenait ainsi cette activité en état de précarité, ce qui a favorisé le développement rapide du cacao comme alternative très rentable. En effet, cette filière récente n’était pas encore tombée dans les mains des gouvernants. La crise asiatique de 97-98, avec la forte dévaluation des monnaies a également permis une très forte augmentation des revenus des cultures d’exportation, amplifiant la recherche rapide de profit par des plantations de cacao avec défrichement et logique de front pionnier.

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Crise Asiatique – Dévaluation de la Roupie Indonésienne

La création des conditions de possibilités devrait être une urgence pour les institutions, en favorisant les comportements à long terme, en diffusant les techniques de l’agroforesterie, en adaptant la politique foncière, en stimulant les approches agroécologique, notamment en cherchant au maximum des certifications biologiques et autres débouchés écologiquement responsables. De même, dans ces terres lointaines où nous n’avons heureusement pas le droit de vote, la consommation au nord de produits biologiques est un geste essentiel pour ceux qui ne peuvent éviter de le consommer et dont l’état des finances le permette.

Conclusion

A travers cet article, j’espère vous avoir montrer la diversité des situations où les pratiques agroforestières trouvent leur place voir leur indispensable nécessité. Loin d’être une solution miracle qu’il faudrait appliquer universellement sans distinction, il est certain que l’arbre retrouvera dans les années à venir une place historique qu’on a eu tendance à mépriser ces dernières années, pleines de machines agricoles, d’énergies fossiles et de monocultures. De part sa longévité, l’arbre est l’école de la sagesse et de la pensée non égoïste, tournée vers les autres et surtout vers l’avenir.

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Hundertwasser

novembre 23, 2008

Vivre d’herbe et d’eau fraiche: un exemple concret de décroissance

Ce qui manque à la décroissance, ce sont des expérimentation concrètes qui montreraient qu’elle est un système économiquement, socialement et écologiquement viable. Le véritable modèle de la décroissance c’est l’économie de l’économie. Au cours d’une étude dans le pays de Caux en Normandie, nous avons avec plusieurs amis developpé un projet agricole où moins produire veux dire mieux vivre à tout point de vue.

Le pays de Caux et l’élevage laitier

La Normandie est une région d’élevage, il y pousse parmi les plus beaux pâturages de France. La conjonction d’une bonne pluviométrie et de températures douces toute l’année permet la pousse de prairies d’une qualité exceptionnelle. En lien avec cet agro-écosystème particulier, la vache Normande est connue pour ses excellentes qualités laitières et ses aptitudes maternelles. Assez rustique, elle produit un lait de haute qualité, qui permet l’élaboration de fromages qui sont exportés aux quatre coins du monde. Le pays de Caux, auquel nous allons nous intéresser, est plutôt resté fameux pour son beurre et sa crème, même si aujourd’hui cette activité sous son aspect traditionnel a pratiquement disparu.

home_cow-nbLa vache Normande – Image d’Épinal du Mont Saint Michel

Le pays de Caux est formé d’un plateau crayeux, donnant directement sur la Manche. Ce bord de mer magnifique est bordé de remparts blancs, où la mer lance chaque jour ses assauts. La côte d’albâtre est le nom de la ligne de front où la terre et l’eau s’affrontent depuis des siècles. Sa tête de pont la plus célèbre est la fameuse falaise d’Etretat qui se tient fièrement contre vents et marées. Ce plateau est parcouru du Sud au nord par des rivières qui ont creusées quelques vallées à fond plat sur une centaine de mètre.

la-cote-dalbatre-panormiqueLa côte d’albâtre

Aujourd’hui, sur les plateaux qui surmontent cette vallée, on trouve pour simplifier de grands cultivateurs de pomme de terre (les patatiers) et des éleveurs, laitiers pour la plupart. Traditionnellement, l’habitation est le clos-masure entouré de ses haies de hêtres et accueillant en son sein potager, verger, mare, maison et bâtiments agricoles. Cette particularité paysagère trouve sa source dans la possibilité d’isoler une partie des terres de la pâture commune, autrefois pratiquée. Avec l’arrivée de la mécanisation et de l’agrandissement des parcelles tout au long de la deuxième moitié du XX siècle, les haies ont été démembrées pour laisser peu à peu un paysage d’openfield (champ ouvert) où l’arbre s’est fait de plus en plus rare. Ce phénomène a certes apporté des niveaux de productivité très élevés, mais a eu également comme conséquence, en dehors du fait de faire perdre à cette région son aspect typique avec ses talus Cauchois, de provoquer des problèmes écologique graves.

L’histoire du pays de Caux

Le système laitier traditionnel comptait de petites exploitations, souvent en fermage des châtelains qui avaient fait fortune dans l’industrie drapière. L’activité laitière, essentiellement organisée autour de la race normande et des pâturages produisait du beurre et de la crème. Les paysans disposaient d’un cheval pour la charrue, qui était apparue dans cette région de manière précoce. L’assemblage de tous ces labours faisait un paysage de “champs ouverts et morcelés” pour reprendre l’expression de Marc Bloch. Les pentes des bassins versant étaient, du fait de leur difficulté d’accès et donc de labourage, laissées à la foret. Par le morcellement des parcelles et des labours, par la couverture forestière des flancs de vallées et la présence massive de l’arbre dans les talus qui bordaient les clos-masure, les pluies qui tombaient en abondance, en particulier pendant l’automne, étaient contrôlées et on avait jamais vu une inondation dans les vallées, là où se concentrait l’essentiel des bourgs.

La situation actuelle

Aujourd’hui, une exploitation agricole laitière typique de cette région est constituée d’un troupeau d’environ 50 vaches laitières (Normandes et Prim’Holstein), d’une trentaine d’hectares de prairies permanentes qui entoure le clos-masure. La culture du lin et la betterave sucrière restent des cultures de rente importantes, surtout le lin, culture typique de cette région.

Le maïs, introduit dans les années 70 et remplaçant les prairies temporaires, est désormais inclus dans la sole de ces éleveurs. Ce fourrage permet d’effectuer un ensilage hautement énergétique et facilement conservable à portée des étables, ce qui augmente ainsi notablement la production laitière des vaches qui en sont nourries. De même, l’introduction du soja outre-atlantique dans la ration des bovins, apporte un complément protéique et énergétique qui fera cracher du lait aux pis à quatre pattes. En parallèle, et à l’image de toute l’histoire agricole française, la course à la productivité est féroce et les disparitions des agriculteurs les moins performants provoque l’exode rural et l’agrandissement des exploitations et des parcelles. On voit donc apparaitre de très grands champs labourés dans le même sens, des cultures de maïs jusque sur les pentes des bassins versants, là où il y avait autrefois plus souvent l’arbre. Ce même maïs, laisse les champs nus lorsque les intenses pluies automnales arrivent. Enfin, l’intensification en intrant de la production agricole affaiblie la structure du sol qui en devient ainsi plus sensible à l’érosion. Tout ces phénomènes conjugués provoquèrent de nombreuses inondations et des coulées de boues. En effet, de longs labours dans le même sens sont des autoroutes où l’eau de ruissellement acquière une grande vitesse et emporte du sol. La disparition de l’arbre, naturel stabilisateur de sol et grand puiseur d’eau a augmente encore plus le phénomène. Enfin, un sol nu sur les pentes où arrivent ces eaux chargées de terre et qui n’ont rencontrés que peu d’obstacle expliquent l’ampleur de la perte de sol par érosion. Les agriculteurs ont vu alors “les pierres monter à la surface” de leurs champs sans réaliser que c’était leur sol qui foutait le camp…

Houston, on a du Maïs

Lorsque nous sommes arrivés dans cette zone, les collectivités locales ne pouvant remettre en cause le système productiviste, pratiquaient la technique du rafistolage pour éviter les phénomènes visibles des coulées de boues, le sommet de l’iceberg. Avec un succès limité, et à grand frais de bétonnage pour contrôler les couloirs majeurs d’écoulement, on tentait de calmer les caprices éternels de la nature.

mais2Zea Mays

Certains agriculteurs, parmi les plus engagés, pratiquent aujourd’hui une agriculture différente. Conscient de certain des problèmes cités ci-dessus et décidé à y faire quelque chose, ils se sont lancés il y a quelques années dans un système entièrement herbagé: plus de maïs, plus de soja. L’herbe a plusieurs avantages énormes, elle couvre d’abord le sol toute l’année, limitant ainsi l’érosion, fournit une alimentation de très bonne qualité pour les vaches qui fournissent en retour du lait particulièrement riche.

Problème, sans maïs, les niveaux de productivité sont beaucoup plus faibles en terme de litres de lait traits par vache. Donc qui dit moins de production, dit moins de revenu. Pas viable, point!

Produire moins pour vivre mieux

Persuadé également de cette logique implacable, notre frêle groupe d’élèves ingénieur que nous étions alors décida quand même (quel toupet!) d’évaluer concrètement l’efficacité économique de ce système où les vaches seraient nourries simplement à l’herbe, comme ça, juste pour voir…

Après moult calculs, les étonnants résultats arrivèrent. Un agriculteur gagnerait 10 000 Euros de plus par an en oubliant maïs et soja pour se mettre à l’herbe. Tout simplement, les économies gagnés en moindre consommation de maïs et de soja (chèrement importé du brésil) compensent largement les pertes en moindre production de lait. Ce bénéfice économique est a ajouter aux bénéfices difficilement mesurables, de vaches qui sont en meilleur santé car nourries avec une alimentation plus en accord avec la physiologie de la vache, de moindre érosion et de moindre travail.

Mais pourquoi un tel système n’est-il pas plus développé? Il y a pour cela plusieurs raisons. Tout d’abord, le résultat principal de cette étude est en totale opposition avec au moins un demi-siècle d’idéologie du productivisme où plus c’est toujours mieux. Pour beaucoup d’agriculteurs, il est contre intuitif de se dire que produire moins c’est gagner plus d’argent. Il est vrai que l‘économie de l’économie est encore loin d’être la règle. De plus, dans cette région, les institutions n’appuient pas ce genre d’initiative, où l’idéologie du productivisme et le lobby très puissant du maïs sont bien implantés. En conséquence, les agriculteurs trouvent également peu de techniciens qui sauraient les informer sur la bonne gestion des pâturages (équilibre entre les différentes espèces introduites, fertilisation, sur-semis…). Enfin, l’herbe n’étant pas soutenue par la PAC, au contraire du maïs qui est lui subventionné, le système herbagé, s’il est plus autonome, semble pour beaucoup d’agriculteurs un pari aventureux.

Conclusion

Pour moi, cette étude fut une vraie découverte, celle qui consistait à prouver que des modes de productions qui s’échappent du toujours plus peuvent être rentables et écologiques. Une politique publique de la décroissance est donc possible en appuyant ce type de changement. Si une moindre consommation signifie de meilleurs revenus, il est naturel que les producteurs s’y orientent. De mes expériences au contact des agriculteurs, je tendrais à croire qu’ils seraient les premiers ravis de ne plus être vu comme des pollueurs qui détruisent et méprisent la nature. Les publicitaires ne seraient aussi plus obligés de mentir, car les vaches seraient effectivement nourries à l’herbe.

Un autre résultat majeur est celui de constater que ces systèmes efficaces ne sont plus intensifs en intrants, mais en connaissance. L’économie de l’économie est une question de savoir-faire bien sur, mais aussi d’autonomie par rapport au savoir (observer, analyser, comprendre, résoudre). Il est clair que nos agriculteurs aujourd’hui ne sont pas choisis dans ce but, la société se contentant de travailleurs qui appliquent les systèmes techniques décidés par le haut.

Un dernier point qui est important également, est de savoir qu’en plus d’être un développement qui est positif au niveau de l’économie d’une exploitation individuelle, un tel projet correspond à un bénéfice net pour l’intérêt général de la nation.

Pour ceux qui aimeraient aller plus loin, je tiens à dire que cette étude, avec tous les détails techniques et économiques, est à libre disposition ici. On trouvera aussi des histoires semblables dans les livres d’André Pochon, un agriculteur breton qui après avoir réalisé les dérives du productivisme n’a cessé d’en montrer les contradictions et de proposer des alternatives. Enfin, sortira en Janvier un film documentaire “herbe” sur ces pratiques décrites plus haut. On y retrouvera notamment l’ami Pochon.