mai 12, 2008

Fiat tripalium: L’invention du travail (1)

A l’origine un instrument de torture à trois pieux (Tripalium), le mot travail a dérivé tout au long des siècles. Tout d’abord inexistant, puis méprisé, le travail a été au cours du dernier millénaire de plus en plus valorisé jusqu’à servir de base de l’évaluation de la richesse, aussi imparfait qu’une telle approximation puisse paraitre. Une fois que le temps fut de l’argent, et vice-versa, le travail devint la mesure de l’existence et de sa réussite. Une histoire condensée de l’invention du travail et ses conséquence sur nos modes de pensées.

L’oisiveté citoyenne

Le travail n’a pas toujours existé tel que nous le concevons aujourd’hui, il est en fait le fruit d’une progressive construction, fruit d’une réflexion intense, avec souvent l’objectif de faire naitre la paix et la prospérité des hommes.

L’excellent livre de Dominique Méda Le travail une valeur en voie de disparition démontre avec une grande justesse que le travail nait au XVIIIe siecle après une longue et lente gestation. Chez les grecs, le “travail”, loin d’être au fondement du lien social, est assimilé aux tâches dégradantes et n’est nullement valorisé. On trouve en Grèce des métiers, des activités, des tâches, mais certainement pas le travail tel que nous l’entendons aujourd’hui. Ces activités sont d’autant moins valorisées qu’elles sont pour les plus riches délégués à des esclaves (la logique inverse étant également exacte ). Pour Aristote, qui légitime ainsi indirectement l’esclavage, on ne peut participer à la gestion de la cité et se dédier aux humanités si l’on est soumis à la nécessité.

Poterie Grecques montrant des Esclaves agricoles - British Museum

La séparation entre l’otium (loisirs) qui est l’apanage des citoyens et le labor des artisans, des agriculteurs et des esclaves est tout à fait fondamental et perdurera dans l’empire Romain. L’arrivée du christianisme ne changera pas cette non valorisation du labor car l’activité terrestre se doit d’abord d’être consacrée aux choses religieuses. Au passage du millénaire toutefois, avec l’arrivée de systèmes de production plus productif disposant de la charrue, la révolution agricole du moyen-âge entrainera une modification intéressante du terme labor (qui donnera labourer) qui maintenant se focalise sur toutes les activités tournant autour du travail agricole. C’est un tournant important qui explique probablement qu’à la naissance de l’économie au XVIIIe siècle, la première théorie de la richesse construite par les physiocrates voyait dans l’agriculture la seule activité humaine productive, les autres étant de fait parasitaires.

L’invention du travail

Le vrai tournant se situe probablement par le livre d’Adam Smith dans Recherches sur les causes de la richesse des nations. Donnant le travail comme étalon des échanges et de la valeur, il devient la pièce centrale de la prospérité des nations. Il définit tout d’abord la valeur travail comme le temps consacré à une activité et l’habilitée de son exécution. Cette dernière étant très dur à évaluer, c’est désormais le temps de travail qui devient l’étalon de la richesse, qui se confond (bien heureusement) avec l’argent.

Melting Clock - Salvador Dali

La richesse devient donc mesurable et permet de fonder des règles calculables sur les échanges entre les hommes. Cette décision basé sur une définition subjective de la valeur travail va construire l’économie telle que nous la connaissons aujourd’hui. Le système économique sera bouclé par une réduction de la richesse liée à la création d’objets matériels. Thomas Malthus résume très bien ce choix:

“J’appellerai richesse les objets matériels nécessaires, agréables ou utiles, et qui sont volontairement appropriés par les individus ou les nations aux besoins qu’ils éprouvent. La définition ainsi limitée contient presque tous les objets que nous avons ordinairement en vue en parlant de la richesse. [...] Un pays sera donc riche ou pauvre, selon l’abondance ou la rareté des objets matériels dont il est pourvu, relativement à l’étendue de son territoire”

La richesse d’une nation, réduite aux objets, est donc conditionnée au temps dédié au travail productif de ces mêmes objets. Cette analyse mécanique de la richesse est le résultat d’une époque particulière qui, tout en cherchant à se rendre “comme maître et possesseur de la Nature” par la compréhension scientifique essaye par le “doux commerce” de pacifier les relations entre les hommes et éviter la guerre de tous contre tous, qui avait gouverner les guerres civiles du XVIIe siècle.

Je travail donc je suis

L’autre moment important est la révolution Hegelienne. Pour Hegel, “le travail est l’activité spirituelle par laquelle l’esprit s’oppose un donné extérieur pour se connaitre lui-même, s’invente en quelque sorte des obstacles extérieurs pour s’obliger à dévoiler ses potentialités” [Méda]. En d’autres termes, l’homme se réalise par le travail en s’opposant avec la nature et la matière. Ce travail effectué est alors l’image de qui l’on est, renvoyée à l’autre par la création ainsi obtenue. Le moment logique est solennel puisque désormais le travail dit ce que nous sommes. La réalisation de soi et l’existence sociale passe donc désormais par le travail qui doit se faire le témoin des créations de chacun. Bien sur, Hégel ne pense pas au travail-effort lorsqu’il décrit ce type de travail, mais un travail intellectuel. La réalité gardera toutefois cette transcendance et Marx se fera l’écho en donnant au travail-effort une portée de réalisation collective historique. En effet, le travail est certes aliéné mais il peut, si ses fruits ne sont plus accaparés, devenir la condition suffisante pour réaliser la société d’abondance, de justice et d’égalité.

Etoile de Héros du Travail Socialiste - 1939

La lutte pour l’existence passera donc avant tout pendant le XIXe et le XXe siècle par des luttes autour du travail. La richesse étant du temps de travail volé par les détenteurs du capital la lutte s’est surtout cristallisé sur la frontière du temps de travail entre patrons et ouvriers. Progressivement, le travail s’est donc établis comme une valeur centrale des préoccupations humaines, devenant ce que Mauss appelle un “fait social total”. A ce titre, la sémantique actuelle est fort révélatrice. En effet, on dira “le temps libre” en opposition au temps travaillé.

Les premiers congés payés - Henri Cartier-Bresson

Si l’on fait une sorte de bilan on observe une contradiction difficile à dépasser dans l’agrégation gigantesque de problématiques au sein du concept de “travail”. D’un côté, avec Aristote, on apprend avec un certaine évidence que pour pouvoir se réaliser il faut pouvoir s’échapper des contraintes du “travail”, mais d’un autre côté le travail nous définis en tant que personne. La seule issue aujourd’hui pour être libre est de s’échapper du travail par son travail. D’une façon caricaturale, la figure actuelle de l’homme libre serait Bill Gates qui en réussissant dans son travail a ensuite profiter de sa richesse pour s’occuper de l’humanité.

Nous verrons dans les prochains articles à venir comment on peut sortir de ce cycle absurde qui voudrait que seul le travail pourrait nous libérer du travail. La critique du travail, particulièrement active dans les années 70, semble pouvoir revenir en force dans un monde où toujours autant sacralisé, le travail en a pourtant perdu beaucoup de ses attributs d’intégration, de stabilité sociale et de réalisation de soi. Se pose alors la question de changer une nouvelle fois notre conception de la valeur travail.

mai 11, 2008

Propaganda

mai 7, 2008

La révolution d’un seul brin de paille

Depuis des années, essai après essai, erreur après erreur, un agriculteur Japonnais, Masanobu Fukuoka, a développé une approche faite de simplicité, une agriculture à contre courant du modèle occidental. Comme toutes les idées simples mais révolutionnaires, elle surprend par sa banalité et étonne par ses innombrables retombées. Laisser la nature nous nourrir et intervenir le moins possible. Pas de labour, aucun produit chimique, pas de désherbage. Planter lorsque les plantes égrainent naturellement, laisser les plantes sauvages à leur place, enrichir le sol avec des légumineuses, quelques animaux et de la paille. Rien de bien impressionnant à première vue, pourtant vous en entendrez reparlez, croyez moi. Quand cela? Attendez la dernière goutte de pétrole!

Le jardinier philosophe

L’ouvrage majeur de Masanobu Fukuoka, c’est La révolution du brin de paille, un livre agro-philosophique publié dans les années soixante-dix. Ce qu’il nous enseigne n’est pas autre chose que ce que Cornelius Castoriadis (sans probablement l’avoir pensé dans ces termes) appelait de ses vœux lorsqu’il disait qu’il fallait cultiver la planète pour elle-même et que nous devrions en être les jardiniers. L’agriculteur nippon, a cherché pendant des dizaines d’années à simplifier son travail, à se demander à chaque action si cela était nécessaire. Pratiquant un doute agronomique systématique, il en a gardé un ensemble de pratiques, très limitées en nombre, mais diablement efficaces. Il atteint aujourd’hui avec son agriculture “naturelle” des rendements identiques à ceux de ces voisins qui pratiquent l’agriculture conventionnelle dans la préfecture d’Ehime au nord-ouest de l’île de Shikoku.

Le riz et l’île de Shikoku

Relief du Japon

L’île de Shikoku, la plus petite des quatre îles principales du Japon ne manque pas de diversité. Le relief de moyenne montagne culminant à presque 2000 mètres sépare la frange côtière donnant sur le pacifique de celle donnant sur la péninsule de Sadamisaki. D’un coté, l’ouverture vers l’océan, les typhons et les pluies orographiques entrainent un climat subtropical qui se caractérise par plus de 3000 mm de pluie par an. (A titre de comparaison la forêt dense sempervirente de l’Amazonie reçoit un peu plus de 2000 mm par an). De l’autre côté, sur la frange côtière au nord ouest de l’île, faisant face à l’île d’Honshū, le climat est bien différent. En effet, les pluies ayant lieu de l’autre coté de la crête, c’est un climat plus doux et moins pluvieux, de l’ordre de 1000 mm de pluie par an que notre agriculteur philosophe reçoit sur ses champs, une pluviométrie semblable à celle des régions du nord-ouest de la France. Les grandes différences avec l’hexagone, ce sont l’été qui est également le moment de la saison des pluies (mousson) et l’ensoleillement, globalement stable tout au long de l’année.

Repiquage du Riz - Estampe d’Hokusai (1760–1849)

Dans cette région, la culture traditionnelle du riz a été jusqu’à la sortie de la guerre fait ainsi: au printemps, le riz est semé en haute densité sur une petite parcelle à part soigneusement fertilisée. La parcelle qui sera cultivée est inondée puis labourée jusqu’à ce que la terre ressemble à de la soupe polonaise. Une fois que les plants ont à peu près vingt centimètre de haut, on repique le riz, c’est à dire qu’on va déraciner le riz pour le replanter avec plus d’espace. C’est un travail pénible, dos courbé, mais qui permet à la céréale asiatique d’avoir une longueur d’avance sur les “mauvaises” herbes. Par la suite, le champ est légèrement travaillé entre les rangées de riz et est désherbé à la main souvent plusieurs fois. La récolte qui a lieu en automne autour du mois d’octobre est effectuée à la faucille et les plants sont dans la foulée déposés à sécher sur des étagères en bambous avant d’être battu quelques semaines plus tard.

Riziculture traditionnelle au moment de la récolte - On peut observer le riz sécher sur les étagères et l’aménagement en crête et sillons pour la culture d’hiver

A peine le riz récolté, la parcelle est labouré et le sol aménagé en crête plates de 30 cm de large en alternance avec un sillon de drainage. Les semences de la céréale d’hiver (seigle ou orge) sont semés sur les parties hautes et recouvertes par de la terre. Cette rotation est rendu possible par l’apport de matière organique au début de la saison du riz. Pendant des siècles le Japon a cultiver successivement du riz et une céréale d’hiver sans jamais réduire la fertilité des sols.

Simple

Masanobu Fukuoka était d’abord un chercheur en pathologie végétale qui en 1938 à l’âge de 25 ans, suite à une grave pneumonie qui faillit lui couter la vie, eut rapidement la révélation de l’insuffisance de la connaissance intellectuelle. Son doute se porta surtout sur les vérités scientifique et techniques qui commençaient a devenir incontournables en agriculture. Il retourna alors sur l’exploitation agricole familiale dans l’ile de Shikoku afin d’apprendre de la nature elle-même. A partir du modèle de l’agriculture traditionnelle Japonaise, il a progressivement épissé l’itinéraire technique en un minimum d’intervention humaine, et ceci en utilisant l’organisation naturelle de l’écosystème qui l’entourait. Le riz sauvage égraine a l’automne lors de la récolte, alors pourquoi semer au début du printemps? Pourquoi labourer le sol, alors que les plantes poussent naturellement sans? Pourquoi laisser inonder la parcelle alors que la mousson ne le fait que quelques jours par an? Comment conserver la tendance naturelle de la nature a améliorer la fertilité année après année?

L’itinéraire de notre ignorant est d’une simplicité déconcertante, un Haïku agronomique, une estampe végétale minimaliste. Le riz est semé à l’automne au milieu du trèfle, des jeunes pieds de la céréale d’hiver tout justes levés et de la paille. Bien sur il ne pousse pas mais une fois la moisson de l’orge ou du seigle effectuée et la paille mis sur la parcelle, il suffit de faire rentrer de l’eau dans la parcelle pendant environ deux semaines, ce qui limite la croissance du trèfle et des mauvaises herbes, et donne la possibilité au riz de germer. Enfin, il suffit de semer avant la fin du riz, la céréale d’hiver et le trèfle pour boucler le cycle.

Cette méthode est simple car il n’est pas besoin de labourer. Les semences, enroulées dans un peu d’argile, sont justes semées à la volée. De plus, il n’est pas nécessaire de lutter contre les “mauvaises herbes” du fait qu’elle sont maitrisées à la fois par la paille déposée sur le champ et par l’équilibre naturel entre toutes les plantes qui s’installent alors. Enfin, le renouvellement de la fertilité est assuré à la fois par le trèfle qui, comme toutes les légumineuses, fixent l’azote de l’air par les racines enrichissant ainsi naturellement le sol et par la paille qui une fois décomposée formera de l’humus.

Accompagner plutôt que résister

La grand force de l’agriculture sauvage est de prendre conscience que chaque écosystème dispose d’un élan, d’une direction instinctive. Il est aisé d’observer ce puissant élan vital en laissant un peu de terre nue. Tres rapidement, les graines en dormance se réveillent et en quelques semaines l’endroit jadis vierge est de nouveau recouvert d’une végétation touffue. Il s’agit donc à l’avenir d’accompagner cette force vitale et non de s’y oppose avec acharnement comme nous l’avons fait pendant des siècles en nous courbant le dos pour arracher les mauvaises herbes. C’est je pense la nature profonde du projet de “cultiver la planète pour elle-même”, c’est à dire suivre son mouvement propre et s’y insérer.

On retrouve ce même état d’esprit dans un des arts martiaux les plus aboutis à ce jour. En effet, l’aïkido, développé par Morihei Ueshiba dans les années 40, nous enseigne une façon pacifique et intelligente de se comporter. Il s’agit de canaliser le mouvement, la vitesse et la force de l’adversaire, de les utiliser sans rentrer en opposition avec eux.

Morihei Ueshiba - Fondateur de l’Aïkido

Même si je ne considère pas la nature comme un adversaire, la plupart de mes contemporains semblent penser ainsi, probablement du fait d’avoir troquer la guerre de tous contre tous contre la guerre contre la nature. Des lors l’enseignement de l’Aïkido est une étape essentielle pour comprendre qu’il vaut mieux utiliser la force de l’autre vers son objectif plutôt que de tenter de s’y opposer frontalement pour l’imposer. En agriculture, il s’agira d’introduire un arbre de son choix là ou la nature aurait été favorable à un arbre, ou de laisser sa place aux mauvaises herbes pour laisser la population se stabiliser. Sans rentrer dans des détails qui seront présentés dans d’autres articles détaillés (Il sera question d’un cas particulier avec le système agro-forestier autour du cacaoyer), une telle philosophie aboutie au bout du compte aux systèmes agroforestiers qui, une fois en place et bien aménagés, sont des écosystèmes d’une prolificité et d’une fertilité incroyable.

Et si cette méthode est révolutionnaire, pourquoi n’est-elle pas encore dans nos champs?

Et oui très bonne question qui va me permettre d’analyser le monde dans lequel nous vivons. Comme vous le savez probablement, nous vivons l’empire du moindre mal qui est aussi une société de croissance. Celle-ci a fondamentalement besoin de toujours plus de production. Son pendant est toujours plus de consommation. Dans ce contexte, impossible de penser la limitation de la population mondiale ou encore de promouvoir des comportements raisonnablement frugaux en terme de consommation car ils sont en quelque sorte antisociaux. En effet, moins consommer c’est faire travailler moins de gens, donc mettre des gens au chômage, donc faire baisser drastiquement leur pouvoir d’achat, donc moins de consommation, etc. Dans une société de croissance, quelqu’un qui reste en bonne santé en mangeant  à sa raisonnable faim est moins intéressant pour la collectivité que quelqu’un qui va se gaver à tous les repas, faire du cholestérol, puis aller chez le médecin pour un problème de surpoids, payer pour un programme de régime intensif avec séance de sports intensif, puis payer des séances de psy parce qu’elle est mal dans sa peau… A l’arrivée peut-être la même personne, mais sur le trajet la deuxième aura fait “tourner l’économie”.

La fable des abeilles - Bernard Mandeville

L’idée que nos vices seraient le moteur du monde n’est pas nouvelle et se retrouve dans quelques ouvrages clés de la philosophie économique. Bernard Mandeville, dans sa fable des abeilles publié en 1714, compare la cité de Londres à une ruche corrompue et prospère qui se plaint du manque de vertu. Jupiter leur accordant la vertue, la conséquence est une perte rapide de prospérité.  On ne trouve pas autre choses dans le livre fondateur d’Adam Smith.

“Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger qu’il faut espérer notre dîner, mais de leur propre intérêt”

Adam Smith - Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations

Mandeville appelle ça les vices de l’homme, Smith l’intérêt ou egoisme; mais quel que soit son nom ce seraient les travers des hommes qui fonderaient la société et lieraient entre eux les individus. Sans un “peuple de démon” il n’y aurait pas d’organisation collective possible. Encore plus, les événements négatifs seraient porteur en germe d’un mieux être économique, sous l’idée qu’un bombardement stimulerait le secteur du bâtiment, ou qu’un monde d’aveugle verrait l’age d’or de l’élevage de chiens. L’économiste français Frédéric Bastiat, pourtant un des penseurs libéraux fondamental du XIXe siecle, démontera l’absurdité de ces idées dans le premier chapitre de son essai Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas à travers le sophisme de la vitre cassée. Il démontre avec intelligence le principe du cout d’opportunité, c’est à dire que toute destruction n’est pas souhaitable car elle entraine par sa réparation une impossibilité d’allouer ces ressources à d’autres projets. C’est avec cette logique que l’on peut faire l’expérience de pensée qui consiste à savoir ce que le monde serait aujourd’hui si l’on ne passait pas notre temps à reconstruire des pays dévastés par les guerres.

La méthode de culture de Masanobu Fukuoka ne pourra donc pas s’étendre tant que l’on vivra dans une société de croissance, car celle-ci est incompatible avec l’idée d’économie de ressources. Le déclin rapide du pétrole qui arrivera pendant ma vie (je suis encore jeune) verra triompher sans gloire des agricultures inspirées de cette méthode énergétiquement économe. Le simple fait que cette technique connue depuis plus de trente ans soit toujours marginale en est à mes yeux une des meilleures preuves. Il y a de quoi se réjouir toutefois, car cet homme simple nous a montrer une chose dont les survivalistes ne semblent pas d’accord, la fin du pétrole n’est pas l’apocalypse. En effet, en faisant le pari de la diffusion de cette approche, il est possible à la fois de nourrir la planète sans l’or noir et de vivre en intelligence dans un environnement agréable. Toutefois, si cela se passait mal, je vous conseil de prendre les devants et de vous mettre un lopin de terre de coté…il n’y en aura pas pour tout le monde.

Pour poursuivre l’oeuvre de Fukuoka je vous conseille la lecture complète de l’excellent article sur Ekopedia consacré à l’agriculture naturelle.

avril 23, 2008

Publicité

Envie de retrouver le gout des bons produits obtenus en toute autonomie? Envie de retrouver le plaisir de récolter vos légumes et vos fruits directement sur la plante depuis votre cuisine? Envie de le faire sans vous fatiguer?

Alors n’hésitez plus et commandez! Pour la modique somme de 3000 euros vous aurez droit à votre ECOSYSTEM™ directement chez vous.

Ecosystem™

Grâce à son système hydroponique basé sur les technologies de production agricoles les plus pointues redécouvrez le plaisir de produire vos légumes.

Le jardin ECOSYSTEM™ englobe 48 pi2 d’espace de croissance dans une aire de 16 pi2. Capitalisant sur chaque photon de lumière, le jardin ECOSYSTEM™ garantit une intense lumière uniforme sur 360°.
L’alliance d’un éclairage vertical et d’une luminosité adaptée favorise d’excellents rendements par watt.

l’Ecosystem™ est une marque déposée, toute utilisation illégale de l’Ecosystem™ vous expose à des poursuites judiciaires.

avril 19, 2008

Guerilla potagère

Armez vous de vos houes et de vos binettes, il y a des territoires à libérer!! L’espace urbain est malade de voitures, de publicité, de pollutions et de goudron. Envie d’une ville ou l’on se sente à la campagne, où le parcmètre servirait de tuteur aux tomates cœur de bœuf, où les trottoirs verraient alterner aubergines fessues, potirons ventripotents, et carottes sucrées et biscornues, où les rues printanières se couvriraient des couleurs des cerisiers et des pommiers et où chaque jour en revenant du travail l’on verrait les fraises et les framboises patiemment rougir jusqu’au jour tant attendu des princesses estivales. S’il y a un droit légitime à disposer d’un lopin de terre pour cultiver il faudra se battre pour y arriver. Armez vos bataillons de jardiniers et marchons; qu’une eau pure abreuve nos sillons.

Les pauvres? Qu’ils bouffent de la merde!

Pour ceux qui en douterait je les renvoie à la gastrosophie qui éclaire cette sentence lapidaire. La plupart des gens en sont aujourd’hui conscient mais ce qu’il manque ce sont les moyens. Avec un SMIC, difficile d’acheter des produits non industriels. Menant déjà une vie précaire aux fins de mois difficile, cela s’est couplé depuis quelques années avec une dévalorisation sociale de ceux qui ne peuvent pas se permettre d’acheter de bons produits. En effet légumes et fruits, dont on est censé en manger dix par jours, sont hors de prix pour nombre de bourses modestes…Autant dire que les produits biologiques appartiennent à une autre planète. Rassasié d’une soupe de légumes bio, les riches dont je fait parti ont la chance de pouvoir dormir sur leur conscience tranquille et éduquée en polluant moins la planète.

Store Wars

Le mensonge des nouveaux modes de revendication, c’est le pouvoir au consommateur. Depuis quelques années, toute une gamme de produits permettent de donner de la force au pouvoir d’achat. Sur ce mensonge que le client est roi est né l’idée d’une révolution sans morts ni perdants. Chaque achat est un vote qui peut changer le monde. Un monde juste? Et hop du café équitable. Un monde propre? Et hop des légumes bios.

Super pouvoir d’achat - La chanson du dimanche

En théorie, si tous les gens pouvaient acheter ces produits le monde serait effectivement changé du jour au lendemain. Bien sur, il n’en est rien, et la crise du fameux pouvoir d’achat en Europe et les émeutes de la faim allant de l’Égypte en Haïti nous montrent l’impossibilité du projet, aussi prometteur soit-il.

Sous le bitume, de la liberté

Nos vies hors-sol nous ont fait oublier que la ville a été construite sur de la terre. Mexico ou Paris ne sont pas là où elles sont par hasard. Si les hommes s’y sont installées c’est parce qu’elles se sont érigées sur des étendues fertiles. Le monde a évolué de telle sorte que l’on a préféré enfouir ce trésor sous du goudron.

Beaucoup de villes disposent encore d’un archipel minuscule de lopins isolés, autrefois jardins ouvriers, aujourd’hui familiaux (fin de l’histoire et de la lutte des classes obligent). La sémantique étrange de la Lingua Quinta Republica ne doit pas nous égarer, ce sont des terres pour les pauvres qui en sont à produire leur nourriture pour mettre, faute de beurre, des épinards dans leur assiette. La précarité croissante et la réduction de ces espaces ont créé des listes d’attente énormes pour ces espaces, il ne faut donc pas compter pouvoir bien manger avant quelques années.

Il faut donc aller prendre la terre là où on en a besoin et produire comme on veut ce que l’on souhaite manger. Plus besoin de donner autant d’argent aux supermarchés qui exploitent les caissières et pressent les producteurs en fourbes. Plus besoin de manger de la nourriture sans goût et sans âme emballée de plastique et pasteurisée cent fois. Le jardin est une étape d’un voyage pour atteindre le paradis terrestre. Travailler pour l’essentiel, en toute simplicité, c’est aussi forcement en parallèle moins encombrer sa vie de milles et un gadgets qui en nous coutant de l’argent bruûe notre irremplaçable temps. En disposer autour des choses simples, observer, cultiver, créer, partager, patienter, cuisiner, déguster, c’est la voie d’une des nombreuses formes terrestres du bonheur.

Leur prendre le rond point de la bouche

Il faut donc faire naitre le débat sur l’utilisation de l’espace publique. La façon légale est de demander un terrain à la municipalité. Ne vous faites pas trop d’illusion. Pas de réforme agraire prévue en France dans les jours qui viennent. Une fois tous les recours utilisés, la désobéissance civile est donc légitime.

“La désobéissance civile inclut des actes illégaux, généralement dus à leurs auteurs collectifs, définis à la fois par leur caractère public et symbolique et par le fait d’avoir des principes, actes qui comportent en premier lieu des moyens de protestation non-violents et qui appellent à la capacité de raisonner et au sens de la justice du peuple”

Habermas

La guérilla potagère est un mode d’action qui permet de faire naitre la réflexion sur notre mode de vie coupé des choses essentielles comme une nourriture saine, propre, locale et bon marché. Le principe est donc simple, s’approprier en le cultivant un espace publique. Ceci portera ses fruits car l’illégalité sera négligeable si l’action est faite de façon réfléchie, publique, pacifique et collective. Ce sont les conditions essentielles qui permettent de caractériser une action de désobéissance civile. Un grand rond point, des plates bandes, des terrains vagues, tout est bon à prendre. En une nuit, une escouade de guerilleros horticulteurs armée de houes et munis d’un bon de stocks de munitions semencières est capable de conquérir une très grand territoire.

Armurerie potagère

Une fois la tête de pont prise d’assaut il faut la fortifier pour la la mettre à l’abri d’une destruction rapide. Le meilleur moyen est de s’assurer par des campagnes d’information préalable l’assentiment des riverains qui verront dès lors très souvent ce type de projet de manière favorable.

Munitions semencières

La guerilla potagère peut-être beaucoup plus sournoise et concerner un individu isolé qui à la moindre opportunité plantera une graine ou un plant. Cet individu free lance ne pourra pas se protéger par le collectif d’un groupe de guerilleros. Toutefois, l’action ponctuelle et individuelle, presque invisible, est moins à même d’éveiller les soupçons des éventuels passants.

Qui sèment une graine récolte la tempête?

Vous l’avez compris, la guerilla potagère est une action symbolique, certes illégale, mais qui se veut conviviale, visant à faire naitre une réflexion sur nos modes de vie et de production ainsi que sur l’utilisation de l’espace publique. Toutefois il faut être bien conscient des risques encourus. La loi est heureusement et malheureusement floue à ce sujet. Si l’on en croit l’article 322-1 de la section “des destructions, dégradations et détériorations ne présentant pas de danger pour les personnes” du code pénal :

La destruction, la dégradation ou la détérioration d’un bien appartenant à autrui est punie de deux ans d’emprisonnement et de 200 000 F d’amende, sauf s’il n’en est résulté qu’un dommage léger.

Article 322-1

Toute la question est de savoir ce qu’est un dommage léger. Si cette caractéristique est refusée, alors l’article 322-2 vient faire chuter une terrible épée de Damoclès sur les coupables jardiniers :

L’infraction définie au premier alinéa de l’article 322-1 est punie de trois ans d’emprisonnement et de 300 000 F d’amende et celle définie au deuxième alinéa du même article de 50 000 F d’amende, lorsque le bien détruit, dégradé ou détérioré est :
1° Destiné à l’utilité ou à la décoration publiques et appartient à une personne publique ou chargée d’une mission de service public ;

Article 322-2

Conscient de cette menace, le guérillero se doit d’avoir un argumentaire en terre, pour ne pas dire en béton. Mais la conséquence juridique d’une condamnation pourrait être terrible en terme d’image pour le système. En effet, en cas de condamnation, cela signifierait que faire pousser des plantes vivrières serait considérer comme une destruction. Cela en dirait long sur notre conception de l’espace et de la Nature.

Jardin communautaire de Rosa Rose - Quartier de Friedrichshain à Berlin

Le résultat final peut donner par exemple ce beau projet, dans un quartier de Berlin, de récupération d’un terrain vague de 2000 mètres carrés. Après 3 ans de vie et d’efforts d’un quartier pour aménager collectivement l’endroit, ce n’est pas moins de quatres voitures de police pour les expulser et un bulldozer pour détruire leur ouvrage collectif qui ont été nécessaires. La guerre à commencer, alors fais ton choix camarade! Compost ou goudron?

avril 12, 2008

La gastrosophie

“Dis moi comment tu manges et je te dirais qui tu es”. Ce que nous mangeons n’est pas neutre et l’on peut probablement juger une époque, une civilisation ou une nation sur son rapport à l’alimentation. Nietzsche nous apprend qu’une pensée qui nait d’un homme est dépendante du corps qui ingère et qui ressent. A ce titre, le monde occidental mange globalement vite, carné, sucré, emballé et gras. Ceci est en grande partie la conséquence de notre civilisation libérale qui ne doit fixer aucune limite aux comportements alimentaires individuels et doit même en plus stimuler sans cesse la consommation. En parallèle, la réussite stéréotypée passant par un corps jeune, épanoui, beau et désirable rentre en directe collision avec la promotion du plaisir à manger sucré et gras. Troubles psychologiques assurés lors de l’impact pour tout ceux qui n’ont pas la chance de pouvoir manger à volonté tout en restant mince. Des voix s’élèvent contre ce système absurde et pervers vantant au contraire des produits sains, du temps pour cuisiner de bons plats et une autre idée du bien être dans sa peau.

Je pense donc je mange

Le prolifique philosophe Michel Onfray a osé s’intéresser à l’insipide estomac des beaux esprits penseurs. Brisant la distinction absurde entre le corps bassement matériel et l’âme vaporeuse, il démontre avec style comment la pensée est la résultante d’un corps particulier qui vit dans une époque donnée et mange à sa façon. On peut toutefois s’astreindre la lecture de ce livre (c’est un auteur à l’abris du besoin). Le ventre des philosophes: Critique de la raison diététique n’apporte à vrai dire pas plus d’informations essentielles que le titre et l’idée Nietzschéenne que le corps et l’esprit sont finalement intimement liés. Adieu vieux dualisme. Il faut toutefois rendre hommage à ce titre magnifique teinté d’un beau clin d’oeil à Kant, rendu alcoolique dans le livre, a priori pour le bien de la cause.

Projet de façade pour le restaurant “A Gargantua” - Paul Dufresne

Les corps pensants sont donc intimement liés avec ce qu’ils mangent. Les exemples abondent en ce sens. L’approche infructueuse de Siddhārtha Gautama, le bouddha, pratiquant une ascèse sévère en ne mangeant qu’un grain de riz par jour pour trouver la vérité, prend finalement conscience que sa pensée en est ralenti. Il en tire la conséquence qu’une pensée juste ne peut naître que dans un corps en harmonie, bien nourri et en bonne santé. De même l’abrutissement qui découle de la faim la plus sévère est une évidente corrélation que nos esprits aux estomacs correctement remplis ont naturellement tendance à oublier. Enfin, plus proche de nous, il suffit de réaliser notre dépendance psychologique face à certains produits comme le sucre raffiné, le chocolat, le café ou encore le thé. Certaines personnes expriment très clairement leur sentiment de dépression sans cacao, de fatigue sans café ou sans leur dose de sucre quotidien.

Liberalisons l’alimentation

Comme le démontre très justement Jean-Claude Michéa dans son excellent essai L’empire du moindre mal, le libéralisme est fondé sur le droit et le marché pour garantir la moins pire des sociétés possibles. Le droit assure que les hommes puissent vivre ensemble tant que leur conception du bien n’empiète pas sur celle des autres. De plus, par le doux commerce et le libre marché les viles passions humaines seront canaliser. Par conséquent, la paix de la société dépend de la bonne santé de l’économie et donc dogmatise l’idée de croissance qui est le garant. Dans ce contexte, les pratiques alimentaires de notre civilisation libérale sont à l’image du projet. Il n’existe aucune limite à la consommation et au type de consommation. La société n’est pas là pour vous dire quoi manger et en quelle quantité tant que cela ne nuit pas à autrui.

Omelette faite maison - Jackass

Auto-cannibalisme - Hannibal de Ridley Scott

Si l’omelette faite maison est certes dégoutante cela n’en reste pas moins completement possible. De même que l’auto-cannibalisme est tout à fait praticable dans une société libérale tant que la personne mangée est tout à fait consentante. La fiction du film de Ridley Scott rejoint la réalité dans le cas désormais célèbre du cannibale de Rotenbourg. En effet, deux cannibales se sont rencontrés sur internet dont l’un exprimait le désir d’être mangé et l’autre le désir de manger quelqu’un. Armin Meiwes, celui qui a survécu à ce macabre contrat, déclare garder de son compagnon un souvenir “intense et positif”. Aucun principe moral libéral n’empêche ce genre de pratique. C’est seulement par respect pour la vie, et donc seulement en faisant appel à des valeurs métaphysiques forcément extérieures aux idées libérales, que l’homme a été condamné par la justice. L’incohérence est donc totale entre une société qui autorise d’un coté l’avortement ou la peine de mort et bannie d’un autre le cannibalisme consentant. Bien heureusement, de telles pratiques alimentaires choquent le bon sens; ce que Orwell, repris par Jean-Claude Michéa, appelle la common decency.

La common decency est “le sentiment intuitif des choses qui ne doivent pas se faire, non seulement si l’on veut rester digne de sa propre humanité, mais surtout si l’on cherche à maintenir les conditions d’une existence quotidienne véritablement commune”.

Jean-Claude Michéa

Cette common decency est à rapprocher de l’idée développée dans ce site du panmetron grec, à savoir instaurer comme valeur commune la mesure en toutes choses. Castoriadis parle d’auto-limitation, Latouche parlerais de décroissance, d’autres de simplicité volontaire. Pour le dire simplement, ce n’est pas parce qu’il est possible qu’il est souhaitable d’exercer sa liberté. Par exemple, il est concevable de manger son propre bras gauche, toutefois il n’est pas souhaitable de le faire.

En effet, il faut distingue deux libertés très différentes. La première consiste à faire ce que l’on veut et donc n’avoir aucune barrières quand à l’action. C’est la liberté selon l’état de nature. L’autre forme de liberté est celle d’un “troc” d’une partie de sa liberté naturelle contre une contrainte qui apporte une liberté plus grande. Rousseau parle alors de contrat social. Un exemple est nécessaire: un homme peut tuer une autre personne, il en a la possibilité physique de le faire. Prendre un couteau, l’enfoncer dans le cœur de l’autre. Par contre, il est une liberté plus grande qui consiste à troquer cette première forme de liberté contre une interdiction. Paradoxalement, la contrainte apporte plus de liberté car par le tabou du meurtre les hommes peuvent évoluer la crainte qu’à n’importe quel moment un semblable sorte son couteau pour le tuer. Loin de moi l’idée de rétablir des dogmes, mais il y a toutefois la nécessité de créer le cadre d’une société où les individus peuvent apprendre à se fixer des limites par eux-même. On rejoins donc ici la nécessité de l’apprentissage de l’autonomie par chacun. La société ne dois pas imposer des dogmes rigides mais apprendre aux citoyens les moyens de l’autonomie. A ce titre la critique d’Ivan Illich de l’école et son incapacité à transmettre des savoirs autonomisants est tout à fait pertinente. (Ivan Illich - Une société sans école) L’autonomie dans le cas de l’alimentation est l’apprentissage de tenants et des aboutissants de son alimentation, de la production aux effets sur son propre corps. Puis, après avoir diagnostiquer, avoir la capacité de le mettre en pratique dans sa propre vie. C’est le chemin que suivra la suite de cet article.

Et nous nous péterons la panse

La société libérale ne fixe pas de limite mais elle a par contre besoin de croissance. Et pour l’avoir il faut que nous consommons le plus possible. Sous le choc des attentats du 11 septembre, dans son discours à la nation, George Bush conseille : “soyez de bons patriotes, consommez”. Tout est dit, le système tient avec notre croissance effrénée des ressources. Il faut donc faire consommer le plus possible car cette même consommation nous permet d’entretenir notre richesse. Le marketing va donc au devant des désirs réels des gens et en vont créer de faux-besoins, c’est à dire des envies que l’on n’aurait pas eu sans aucune promotion. Le système stimule donc ce qui est appétant et vend par conséquence facilement et sans limites des produits gras et sucrés. Finalement, et cela n’est un secret pour personne, cela favorise l’obésité qui est importante dans les pays occidentaux. Par exemple en France, selon l’OCDE, une personne sur dix souffre d’obésité et une sur trois de surpoids. Les conséquences sont dramatiques car des discours contradictoires circulent dans la société entre la culpabilisation des gros qui ne sont à l’opposé du canon de beauté véhiculé par ces mêmes publicités qui vont également nous incliner à manger sans se priver de produits gras et sucré. A ce titre, l’anorexie est une maladie liée à une recherche de maigreur dont on ne trouve plus la limite, et dont une des causes est évidemment ce rapport impossible entre la nourriture à la fois bonne (plaisir) et mauvaise (non minceur), propre aux sociétés occidentales.

Matraquage - Pub de Dove (hypocrites puisqu’ils y participent)

Notre rapport à l’alimentation est gravement perturbé et les conséquences sont très importantes. Surcout du système de santé d’une part (obésité, cancer, risques cardio-vasculaires, troubles des conduites alimentaires (TAC), diabète de type 2, hypertension) mais aussi tout simplement la tristesse régulière des gens mal dans leur peau et encore bien sûr les violences morales subies par les gros de manière générale.

Il ne faut pas mépriser le rôle énormément politique du mangé et du boire. C’est l’incapacité du système économique dépendant de la croissance et l’interdiction libérale d’imposer des normes dans la sphère privée qui empêchent fortement la promotion de pratiques frugales, saines et pourvoyeuses de bien-être (image de soi positive, plaisir et santé).

Eviter la grande bouffe

Il faut alors que nous (ré)apprenions à bien manger, tel est l’impératif qui découle de ce constat. La plupart des gens qui nourrissent une réflexion sur leurs pratiques alimentaires arrivent finalement, avec des variations individuelles liées au corps et aux croyances, sur des pratiques semblables.

Tout d’abord, celui de ne plus polluer la planète. Il est de notoriété publique que le modèle agricole majoritaire est destructif des hommes et de l’environnement. En écrivant ceci, je pense au soja du brésil qui favorise le front de déforestation de l’Amazonie, l’état catastrophique des rivières et des plages bretonnes comme conséquence de l’élevage intensif (utilisant comme aliment du soja du brésil (cqfd), les paysages industriels en openfield, la chute inquiétante de la population des abeilles qui sont indispensables à la pollinisation d’un grand nombre de nos cultures, les cancers développés par les travailleurs-esclaves dûs aux épandages massifs par avion de pesticides dans les plantations de bananes en Équateur , etc.

Cochons de nitrates - Renaud de Saint Marc et Pierre Affre

Un tel constat a pour conséquence la recherche d’approvisionnements basés sur des modes de production respectueux de l’environnement. L’agriculture biologique est aujourd’hui la pratique la plus diffusée à ce niveau et représente un secteur marginal mais prometteur. Elle est malheureusement bridée par son coût élevé qui la met hors de portée des classes moyennes et pauvres qui ne demandent pas autre chose que de pouvoir également manger des produits plus “propres”. Des opérations de démocratisation comme “manger bio et autrement à la cantine” restent à la discrétion de collectivités et globalement marginales.

Ensuite, il y a la volonté de manger de meilleurs produits. A ce titre, l’effort pathétique mais efficace du système agro-industriel pour nous faire manger des produits soi-disant à l’ancienne est tout à fait révélateur du désir profond des consommateur de retrouver le souvenir des bons produits du terroir et du mode d’alimentation sain des générations précédentes.

De plus, cette réflexion mène souvent a considérer notre rapport avec la consommation de viande. En effet, cette dernière est tout d’abord fortement polluante par des gestions des déjections parfois imparfaites mais aussi par le système de production de fourrage qui les rend possible. De plus, la fabrication d’une calorie animale nécessitant en moyenne la production de 7 calories végétales, les élevages sont particulièrement gourmand en terre. Dans un contexte de rarefaction des terres disponibles pour nourrir l’humanité c’est en élément aggravant. De plus, les feedlots (engraissage à forte concentration de bovins), les élevages industriels de poulets en batteries, les porcheries gigantesques sont tout particulièrement polluant. Ensuite, il est aussi possible de prendre en compte le fait que notre alimentation est diététiquement parlant beaucoup trop carné. A ce titre, il convient de dire que la consommation de protéines animale n’est absolument pas vitale pour la bonne santé d’un être humain. Enfin, lorsque l’on a été témoin de l’abattage d’un animal et que l’on sait que l’on ne pourrait soi-même tuer cette animal et lui infliger cette souffrance, il est également logique de réduire fortement sa consommation voire même d’arrêter.

Earthlings

L’école du bien manger

A travers ces exemples j’espère avoir montrer toute l’importance de ce que l’on mange. Ce diagnostique rendu simplissime par internet et les nouveaux modes de communication est partagé par un nombre toujours plus grand de personnes. De nombreuses initiatives convergent vers le bien manger. Le mouvement Slow food a été inventé en Italie en réaction à la malbouffe des Fast food. Au programme, la redécouverte du lien social et des produits du terroir en prenant le temps de cuisiner et de manger des productions respectueuses de l’environnement en se régalant. Un programme hédoniste qui n’est pas sans déplaire à Michel Onfray qui est le fondateur de l’université populaire du goût d’Argentan. Cette curieux lieu de savoir se propose également de partager autour du mangé et de la cuisine, rendant à notre occupation de “boucher le trou” toute sa noblesse philosophique. Qui n’a jamais voulu manger du bon pain et du fromage en compagnie d’Epicure? Enfin, pour finir sur ces quelques initiatives pleines de vies, on pourra aussi s’approvisionner solidairement avec un agriculteur péri-urbain en bons fruits et légumes en s’insérant ou en créant une AMAP (Association pour le Maintien d’une Activité Paysanne). Enfin pour les chanceux qui habitent à la campagne où disposent d’un jardin familial la production autonome de légumes restent sur toutes ces questions le moyen parfait pour mettre la théorie en pratique.

mars 30, 2008

La faim du pétrole

Regardons sans pudibonderies sous les jupes de notre civilisation. Nous sommes accrocs au pétrole et celui-ci va se faire très cher et rare dans peu de temps. Les dealers vont devenir très riches et les accrocs vont avoir une descente brutale. Il est encore temps de faire une cure de désintoxication. Troquer un baril de pétrole contre un de bien-être?

Fini ton pétrobol

Pour les esprits curieux, le début de cet article ne sera pas d’une grande révélation. L’opulence liée au pétrole est derrière nous. Le monde scientifique le sait déjà depuis longtemps. Déjà dans les années 40, un géophysicien nommé Marion Hubbert King prévoyait le pic de production pétrolier des États-unis pour les années 70. A l’époque, on lui avait beaucoup ris au nez, et puis les années 70 arrivant, les initiés ont ris jaune lorsqu’il ont vu le flux de l’or noir décliner dans les pipelines du Texas. On nomme depuis ce jour la représentation mathématique du passage d’une croissance de la production pétrolière à sa phase de déclin : le pic du Hubbert. L’importance scientifique de cette évidence entropique a même fait naitre le courant du peakism - ceux qui acceptent l’idée d’une décroissance de la production pétrolière suivant le pic de Hubbert.

hubbert-peak.jpg
Pic de Hubbert prévu pour les États-unis

Pour les plus dubitatifs, vous trouverez sur ce lien le documentaire end of suburbia qui démontre la déclin du pétrole et ses conséquence sur le mode de vie occidental pétrole dépendant. En France, Éric Laurent a réaliser une très belle enquête sur les ressources pétrolières La face cachée du pétrole dont on peut avoir les principales conclusions lors de cette présentation.

Éric Laurent - La face cachée du pétrole

Cette rapide démonstration n’est pas une grande découverte pour les personnes sensibles à la bioéconomie, branche de l’économie qui tente l’analogie entre la thermodynamique et l’économie. Son fondateur, le professeur Nicholas Georgescu-Roegen, stipule à juste titre qu’il ne peut y avoir de croissance infinie dans un monde fini. Donc, si vous ne voulez pas vous retrouvez comme ceux qui ont ris de Hubbert dans les années 40, prenez cette prévision au sérieux, le XXIe siècle verra la fin du pétrole.

Pétrole un jour, pétrole toujours

Comme toute drogue, la dépendance envers le pétrole peut se décrire comme une maladie psychologique. Son importance “s’estime par les efforts déployés pour se procurer le produit et par l’énergie dépensée pour parvenir à l’abstinence”. Si l’on regarde aujourd’hui les investissements énormes réalisés par les compagnies pétrolières et l’énergie incroyable déployées par les différentes nations du monde pour s’en assurer le contrôle, on peut alors prendre conscience de la démesure (L’hybris) de l’addiction. Le drogué captif, une fois en manque, est prêt à toutes les extrémités pour se fournir : mentir à sa famille, voler à ses amis, faire usage de la violence, tuer, etc. A l’approche du pic de Hubbert, le drogué des drogués, les États-unis, s’est lancé dans une attaque violente contre le dernier dealer solvable, l’Irak. Pour eux, pas de limites aux mensonges pour mettre la main sur le butin.

cheapoil.jpg

Notre vie n’est plus pensable sans pétrole et l’on chercherait en vain à trouver aujourd’hui une véritable solution qui prendrait la forme d’une nouvelle énergie de substitution. Jusqu’à preuve du contraire, la méthadone de l’énergie n’a toujours pas été trouvée. Hydrogène, algue, nucléaire, éolien, biocarburant…toutes peuvent pallier certains des besoins mais elles ne pourront jamais remplacer certaines utilisations du pétrole ni son rendement exceptionnel.

Semer le pétrole

Après l’avoir jeter par les fenêtre pendant un demi siècle dans la prouction inconsidérée d’une quantité de babioles absurdes ou à durée de vie très faible, nous réalisons petit à petit sa rareté et son incroyable valeur. Certains pays pétroliers en donne la mesure. Lorsqu’ils en ont compris le pouvoir incroyable dans le domaine de la production goulue des pays consomateurs, certains gouvernants décidèrent de “semer le pétrole”, pour reprendre la formule du poète Venezuelien Arturo Uslar Pietri.

sembrar-el-petroleo-arturo-uslar-pietri.jpg
Arturo Uslar Pietri

Assurer le futur en investissant le pétrole pour construire des moyens durables d’existences était une riche idée qui malheureusement dépend d’une ressource qui tombe d’en haut mais atterrit peu en bas chez les petites gens. Semer le pétrole n’a pas donné de fruits, preuve en est le Venezuela qui reste une des sociétés les plus inégalitaires au monde où 70% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté.

Le maïs sans plomb 98

Faute de pouvoir semer le pétrole, on en est venu à semer des plantes pour obtenir du pétrole. Ô miracle, ça marche! Le brésil roule déjà sur ce mode de production qui se base sur l’obtention d’éthanol à partir d’amidon obtenu par le semis de plantes à forte teneur énergétique. Le monde coulait déjà des jours heureux lorsque des empêcheurs de tourner en rond en bagnole calculèrent qu’il faudrait la surface de neuf planètes comme la notre pour produire l’équivalent de notre consommation actuelle. Foin de ces jeux mathématiques, l’occident se lance dans l’aventure. Au bout du compte, beau résultat, la demande en Maïs ayant explosée, les Mexicains les plus pauvres ne peuvent plus manger à leur faim, les tortillas étant devenues trop chères. Quelle idée d’être pauvre aussi! C’est vrai que l’on aurait peut-être dû prévoir que mettre de la nourriture pour faire rouler les voitures allait poser quelque problème de concurrence entre ceux qui désirent rouler et ceux qui ont besoin de manger. Qu’on se rassure, la loi du marché devrait nous réguler tout ça tranquillement en laissant mourir des gens pour libérer de la nourriture. Ouf, me voilà rassuré.

Jean Ziegler - “Les biocarburants sont un crime contre l’humanité”

Là où Jean Ziegler se trompe, c’est sur son espoir des biocarburants de seconde génération, qui pourraient utiliser les résidus non comestibles de l’agriculture. Grossière erreur, car dans un monde à forte pénurie de pétrole, on n’utilisera presque plus de fertilisants chimiques. Sans ces dernier on peut s’attendre à ce que les agriculteurs du monde entier jalousent bien plus qu’autrefois ces “déchets agricoles” qui sont essentiels pour former du fumier sans lequel il n’est pas d’entretien de la fertilité efficace possible.

La descente

Après un shoot, le contre-coup est souvent violent et le retour à la réalité cruel et décevant. Le modèle occidental libéral, globalisé, productiviste et consumériste tel que nous le connaissons aujourd’hui va devant une crise dont il est fort probable qu’il ne s’en relèvera pas. Le pétrole fut une injection incroyable d’énergie qui aura duré un bref instant dans l’histoire des hommes. Verra-t-on plus tard ce passé qui est notre présent comme un âge d’or, ou au contraire comme un temps rétrograde et courtermiste heureusement révolu?

Quoi qu’il en soit, il faut pour finir se poser la question de notre liberté d’action individuelle. Nous n’avons certainement pas les moyens d’arrêter l’inertie de l’orgie de pétrole au dessus du moyen Orient enflammé. Certains parlent de l’après pétrole de manière posée et rationnelle, d’autres un peu paranoïaques, les survivalistes, se préparent au pire en voyant déjà un monde post-pétrolier apocalyptique. Quoi qu’il en soit, il est des gens pour qui la fin du pétrole ne présente pas un risque majeur, c’est ceux qui n’en consomment que très peu. A vous de voir si un tel projet de désintoxication vous parait désirable, ce site vous y encourage fortement. Il est en effet intéressant d’utiliser cette connaissance de notre futur pour apprendre à faire des choses par nous même et prendre conscience des limites de notre planète. Faute d’une énergie capable de fabriquer tout et n’importe quoi, il faudra apprendre à créer l’essentiel. A comprendre notre planète nous pourrons peut-être apprendre à vivre en intelligence avec elle. Je suis persuadé que nous pouvons nous enrichir d’un supplément d’âme et de connaissance et j’espère que ce site s’en fait l’écho. Peut-être serons nous finalement heureux que la fin du pétrole soit venue?

mars 16, 2008

Mon ami l’humus

Comme il en était question dans un article précédent sur la terra preta, il était possible d’en conclure que jardiner la planète n’était certainement pas d’uniformiser sous la bannière d’une unique technique mais bien au contraire d’en élaborer à partir de l’observation attentive des cycles naturels locaux et des grands équilibres globaux. La terra preta étant une réponse à un climat tropicale, il est bien nécessaire de s’interroger sur ce qui pourrait nous permettre de résoudre la crise agricole de nos contrées. Car oui, si vous n’aviez pas remarqué le malheur des paysans, la misère rurale, les seigneurs de guerre de l’agro-alimentaire, les pollutions des rivières, l’industrialisation des paysages et les crises sanitaires, c’est que vous êtes bien aveugles à voir le malaise des campagnes. Cet article propose d’explorer une technique soutenable d’agriculture qui fait la part belle à l’intelligence. Votre guide : Claude Bourguignon.

Jardiner les terres tempérées de France

Je reviens à la charge avec mon “gourou” du moment, Claude Bourguignon. Le fait qu’il soit un ancien de mon école d’agronomie me le rend encore plus sympathique. La conférence qui suit est une démonstration parfaite de ce que pourrait être le fait de jardiner la planète, et ce que devra être l’agriculture de demain dans les conditions de la France sous peine de subir une crise de la fertilité qui touchera la base de notre société, le fait de pouvoir nourrir la population.

Conférence de Claude Bourguignon sur la revitalisation des sols

J’espère que cette conférence n’a pas été trop technique pour les non initiés, heureusement son auteur est d’une pédagogie rare. Cette technique du semis direct et de la couverture végétale permanente est également au cœur de l’approche de l’agronome Japonnais Fukuoka, dont on aura l’occasion de parler à une autre occasion. Ce qui est essentiel dans cette approche est qu’elle fait appel à l’intelligence de l’agriculteur, à sa connaissance des plantes, à l’observation attentive des cycles et le fait redevenir un agent du bien être de la société et non plus un simple . Voilà de quoi montrer que les agriculteurs ne sont pas des bouseux décérébrés, stéréotype cher à la télévision et aux urbains de manière générale. De plus, ces approches sont économes en travail et font travailler les forces de la nature plutôt que les hommes, qui ont effectivement surement mieux à faire que perdre leur vie à la gagner.

Vivre en intelligence

Comme on peut le voir dans cette singulière conférence, trouver des modes soutenables de production n’est pas un archaïsme. Cette technique n’est pas un refus de la modernité, bien au contraire. Derrière l’idée de réduire considérablement les produits phytosanitaires, ne plus labourer, minimiser voir faire disparaitre les tracteurs, replanter des haies, laisser une couverture du sol permanente apparaitra un archaïsme pour ceux qui refuseront de prendre conscience de toute la portée du message. La méthode ici présentée est d’une modernité folle, en fait elle est surtout avant-gardiste, éclairée et féconde. En effet, pour arriver à faire vivre convenablement les sols tout en produisant de quoi nous nourrir il faut acquérir des connaissances, se poser des questions, être observateur. L’agriculteur selon cette méthode jardine la planète, cela est certain. Il est porteur de toutes les valeurs qui fondent cette idée présentée par Castoriadis : auto-limitation, autonomie,”cultiver la planète comme elle est et pour elle-même”.

Produire de cette façon c’est moins travailler (pas de labour et fertilisation assurée par la vie du sol) mais aussi probablement un peu moins produire. Toutefois Claude Bourguignon semble avoir réussi chez certains agriculteurs à maintenir des rendements en blé de 80 quintaux par hectare (80Qx/ha) en utilisant sa technique, ceci à comparer aux 35 Qx/ha moyen donné par l’agriculture biologique aujourd’hui en France. La menace que pourrait peser une diminution de la production alimentaire française être à mettre en regard des gâchis gigantesques et de la sur-consommation ainsi que des potentialités gigantesques de nouvelles terres à valoriser aujourd’hui en jachère. Il est certain qu’une telle agriculture n’est dans l’idée pas compatible avec certaines cultures industrielles dont les betteraves/maïs pour les bio-carburants sont le triste soubresaut d’un modèle agricole insoutenable. Enfin, notre équilibre diététique pourrait être moins extrême en viande, haute consommatrice en calories végétale. Notre survie n’est donc pas dépendante de certains rendements céréaliers hystériques atteints par scientisme forcené. Le raisonnement, malheureusement réel, qui voudrait accuser des pratiques soutenables mais moins productives d’affamer la planète sont tout simplement mensongère. En effet, la seconde moitié du vingtième siècle n’a pas attendu l’arrivée de l’agriculture biologique pour affamer une partie importante de la population mondiale. Comme le rappelle Jean Ziegler, rapporteur spécial au droit à l’alimentation à l’ONU, nous produisons aujourd’hui largement suffisamment pour nourrir l’humanité entière et même plus.

We feed the world - Erwin Wagenhofer

Laissez tomber houes et charrues, le temps des techniques culturales simplifiées est arrivée.

mars 15, 2008

Terra Preta : Comment et dans quelle condition la faire?

Voilà qui complète une série de trois articles sur la question de la Terra Preta. Nous avons tout d’abord présenter la civilisation qui l’a créé dans un premier article, puis dans un deuxième temps nous avons décris d’autres pratiques potentiellement soutenables réalisées par d’anciennes civilisations amérindiennes. Cet article vous explique comment créer cette Terra Preta en créant du Charbon, mais il vous montrera également qu’à moins de vivre dans une forêt tropical humide faiblement peuplée ce n’est même pas la peine de considérer une réalisation concrète de cette technologie du ressurgit du passé.

Produire de la Terra Preta

Pour faire de la Terra Preta il suffit uniquement de créer du charbon et de l’épandre sur votre parcelle. Cette technique consiste en une combustion lente et à l’étouffée de bois. Ce process utilisé depuis des siècles ne présente pas d’énorme difficulté à part si vous essayez d’atteindre des productivités maximales en terme de volume de charbon par rapport au volume de bois utilisé. Pour ce faire, vous avez à votre disposition de nombreuses techniques depuis les plus artisanales et bon marché consistant à faire un tas de bois munis de trous à la base et d’une ouverture/cheminée de 20 cm en son centre. L’air doit rentrer par le bas et ressortir par le haut. C’est le flux insuffisant d’air qui va provoquer la combustion incomplète du bois et donc conserver plus de carbone que par une combustion complète avec laquelle on n’obtiendrait que de la cendre.

charcoal-ghana.jpg
Production de Charbon au Ghana (FAO)

Vous avez aussi à votre disposition des aménagements plus couteux mais aux rendements souvent meilleurs comme des installations en métal. L’excellent site de la FAO fournis des informations très précises et bien détaillées sur grand nombre de techniques de fabrication de votre charbon artisanal. Cliquez ici.

Pourquoi cette recette ne vous servira à rien en France…

Y’a bon bruler des forêts

Pour bien comprendre le fond de cette recette il est nécessaire de connaitre une technique agricole largement utilisées dans les régions de foret tropicale humide : La technique de l’abattis-brûlis. Le principe est relativement simple, l’agriculteur abat chaque année un morceau de forêt d’à peu près la surface de ce qu’il sera capable de cultiver (environ 1 ha). En pratique, abattre de nombreux arbres quelquefois haut plusieurs dizaines de mètres représente un travail considérable. Une fois le pan de forêt à bas, l’agriculteur y met le feu. Les cendres obtenues par ce brûlis sont un excellent fertilisant pour les plantes car elles contiennent une part de la matière organique et des minéraux qui ont été stockées dans les végétaux brûlés. Le semis a donc lieu dans la foulée. La photo suivante montre un pan de forêt abattu puis brulé sur lequel on voit déjà quelques plants de manioc pousser au premier plant et quelques plants de maïs au fond et à droite.

abbatis-brulis.jpg
Culture de Manioc et de Maïs sur abattis-brûlis au Brésil (Photo : Kris)

Les rendements de la première année de culture sur ce lit de cendre sont très bons du fait de la fertilité mais également par la très faible présence de “mauvaises herbes” qui n’ont pu égrenées dans cette régions où la canopée empêchait jadis leur développement. La seconde année est déjà plus problématique car les herbes commencent à coloniser la parcelle et les rendements sont donc moins bons. Il est très rare que les paysans fassent trois années de suite sur la même parcelle. Lorsque les cultivateurs pratiquent cette agriculture de manière soutenable, ils reviennent environ tous les 20 à 30 ans sur la même parcelle. D’ici là, la forêt se sera reconstituée et, si brûlis il y a de nouveau, la fertilité sera donc la même que deux décennies auparavant. Contrairement à ce qu’il y parait, ces agriculteurs utilisent beaucoup de terre. En effet, ils leur faut autant d’hectares que la forêt met d’années à retrouver son état d’origine. En pratique donc, ces cultivateurs doivent disposer entre 20 à 30 hectares de forêt afin que la fertilité des sols cultivés reste stable au court du temps. Si pour une raison ou pour une autre (démographie en particulier) les agriculteurs ne peuvent pas attendre et retournent plus trop tôt sur une parcelle déjà brûlée et abattue, la fertilité sera moindre et donc les rendements plus faibles; il est donc probable que pour nourrir sa famille il devra cultiver une surface plus grande. Vous comprenez surement qu’arriver à ce stade, un cercle vicieux s’enclenche, car cela augmente la pression sur la terre, réduisant la fertilité…Nous avons déjà pu observer les effets catastrophiques que peuvent engendre cette crise environnementale avec le biologiste Jared Diamond.

L’écologie des forêts tropicales humides

Celles-ci sont situées dans les régions équatoriales qui ont plus de 2000 mm de pluies par an. A titre de comparaison, la ville de Brest qui est connu pour être une des villes les plus pluvieuses de France reçoit 600 mm de pluies par an. Il faut donc bien prendre conscience que ces écosystèmes regorgent d’eau et qu’en l’absence d’une faune et d’une flore abondante, les sols sont completement lessivés en quelques années. Avec d’autres phénomènes, la destruction de la foret amazonienne provient du fait qu’une fois défrichée, la parcelle reste peu de temps aussi fertile qu’à ses débuts et qu’il est moins couteux de défricher une nouvelle parcelle de forêt que d’entretenir une parcelle lessivée. C’est ce qu’on appelle en économie la rente différentielle. Quoi qu’il en soit, il faut retenir que dans cet écosystème très complexe, la fertilité est contenue dans les arbres et non dans le sol. En effet, tout ce qui arrive sur le sol est aussitôt valorisé par le vivant, l’eau et les minéraux sont absorbés par les racines, et toute matière organique valorisées par la faune. Par conséquent, toute tentative d’agriculture soutenable dans ces terres est dépendante d’une technique qui permette que les sols ne soient pas trop lessivés et que le bilan en éléments minéraux sur une année soit positif ou nul. On trouvera dans ce schéma les raisons techniques de cette contrainte du lessivage en absence de couverture du sol.

Terra preta et diversification sociale

Il y a plusieurs conséquences directes sur les conditions de possibilité de la Terra Preta. Tout d’abord, pour que l’efficacité en soit optimale, il est essentiel que la terre soit sans interruption couverte par de la végétation afin que les racines des plantes assurent un lessivage minimale des éléments minéraux du sol par les abondantes pluies tropicales, comme cela se passe naturellement dans la forêt tropicale humide. En cela, même s’il est impossible de savoir quels itinéraires techniques avaient les amazoniens qui ont créé la Terra Preta, il est certain que si ils n’ont pas utilisé cette technique, ils ont dû faire face à un surplus de travail comme exploiter plus de surfaces ou bruler plus de foret pour amender la Terra Preta. Ceci est peu probable, à la lumière de la diversification de leur société, ce qui me pousse à penser qu’ils pratiquaient l’agro-sylviculture, seule à même de limiter notablement cette lixiviation des sols. Quoi qu’il en soit, si il y avait un sol nu pendant une période de l’année, cela aurait gravement atteint la fertilité du sol.

L’autre conséquence directe est qu’à la manière de l’abattis-brûlis, il faut des hectares de forets “charbonnables” pour chaque hectare cultivé. D’une manière analogue à l’abattis-brûlis, il faut donc avoir un nombre d’hectares de forêts charbonnables en juste rapport entre la restauration de la fertilité des forêts transformées en charbon et le besoin en charbon pour chaque hectare cultivé. Si le rapport est de un à trente pour l’abattis brûlis, il devait être inférieur pour la technique de la terra preta par le simple fait que les sociétés qui en disposaient avait une structure sociale plus diversifiées (plus de religieux, de spécialistes, de hiérarchies…) que celle des civilisations basées sur l’abattis-brûlis. En effet un religieux, un artisan ou un chef ne produisent pas leur nourriture et doivent donc l’obtenir par un agriculteur qui doit produire plus que pour sa famille. C’est une loi essentielle de la diversification des sociétés, à savoir la quantité de personne que peut faire vivre un agriculteur est proportionnelle au nombre de travailleurs spécialisés. Aujourd’hui par exemple, un agriculteur français peut faire vivre en moyenne 2 000 personnes (70 hectares de SAU (Surface Agricole Utile) avec 70 Qx/ha pour 250 Kg de céréales/personne) ce qui explique en partie l’ultra-spécialisation des hommes et le raffinement de nos sociétés.

En résumé, la technique de la Terra Preta ne peut être applicable que dans des régions où l’on a besoin de lutter contre la pauvreté des sols due à une forte percolation des éléments minéraux (genre pluies tropicales) et où une quantité de bois suffisant est disponible pour assurer l’apport de charbon à la terre. Donc, seules les terres des forêts tropicales humides peuvent accueillir cette technique. Vous pouvez donc voir sur la carte suivante si cette technique peut vous être utile.

carte_forets_tropicale_monde.jpg
Géographie des forêts tropicales humides (WWF)

Encore plus, cette technique ne peut être utilisée que dans des régions où la densité de population n’est pas trop élevé sous peine de retomber dans les dérives déjà analysées pour l’abattis-brûlis. Si on a besoin de revenir trop souvent pour couper du bois afin de restaurer la teneur en charbon, c’est la crise de fertilité qui guette tout le système. Conclusion, un seul lieu en France pour mettre en pratique cette Terra Preta, la Guyane. Toutefois, c’est un lieu de vie que je vous déconseille fortement et pas seulement parce que cette terre est un véritable scandale par rapport à l’autonomie des populations indigènes qui y vivent.

Quelles leçons tirer de la Terra Preta

Cette terre est une réponse ingénieuse à un écosystème très précis (la forêt tropicale humide) et à un seuil de densité de population qui doit tourner autour de 30 habitants/km² (en ce moment en Guyane, 2 habitants au km²). C’est avant toute chose un espoir pour ces forêt Amazonienne, Africaine et Indonésienne que l’on est en train de détruire. Mais d’ici que la Terra Preta soit suffisamment bien connue, la technique maîtrisée et diffusée, j’ai bien peur que les forêts tropicales, garantes de son utilisation soutenable, auront déjà été réduites comme peau de chagrin. Mais le pas de temps des arbres et de la nature en général n’est pas celui des hommes, ils ne sont pas pressés, eux, ils reviendront s’implanter sur ces terres un jour.

Sur ce dernier mot, de quoi vous en donner l’idée, regardez ce film Koyaanisqatsi, dont la signification du titre se rapproche curieusement de l’hybris dont nous avons déjà parlé. La némésis de toute cette histoire de déforestation pourrait bien être que dans quelque temps, cette nature que l’on “domine” recouvre nos civilisations détruites d’une couverture végétale, comme un homme aurait enfoui à jamais dans son inconscient un souvenir traumatisant.

mars 8, 2008

Terra preta et pratiques amérindiennes

Dans un article précédent, j’introduisais cette découverte humaine majeure, la Terra Preta. Cette terre très fertile d’origine anthropique (ou anthrosol) a été façonnée par une civilisation pré-précolombienne vivant dans le bassin de l’Amazone et probablement aussi complexe que les Incas, les Mayas ou les Aztèques. Cette terre est une réponse ingénieuse à la contrainte des sols très pauvres du bassin de l’amazone. En augmentant années après année la quantité et la qualité du sol, cette civilisation a pu nourrir une population croissante, aménager des routes, construire des canaux, entretenir des élites politiques et religieuses et développer les arts et les techniques. Ce qui nous a rendu invisible cette civilisation est sa disparition rapide suite à l’arrivée anticipée des microbes européens par rapport à la découverte de ses régions par les espagnols et également du fait qu’elle ne disposait pas de ressources en pierre pour marquer son empreinte á travers les siècles comme l’Égypte des pharaons et des pyramides l’ont fait parle passé.

Oú est l’El Dorado?

Voici un reportage de la BBC (malheureusement pour les non anglophones, non sous-titré en français) sur cette passionnante investigation scientifique, archéologique, sociologique et agronomique. La question qui sous-tend ce reportage est celle de savoir si le mythe de l’El Dorado, une civilisation amérindienne couverte d’Or, pouvait être réelle. Les mythes sont souvent tissés de faits déformés et de fantasmes plausibles, ils gardent donc souvent une filiation métaphorique avec la réalité. Telle pourrait être le cas de cet El Dorado, où la richesse n’était pas l’or, fantasme des conquistadors, mais un sol incroyable, pourvoyeur de prospérité en l’apparence éternelle.

BBC - Horizon - The secret of El Dorado -2007

 

Ce reportage est efficace pour planter le décor de ces enthousiasmantes découvertes. Toutefois, la nécessité journalistique d’en dire toujours plus fait parfois tomber la démonstration dans l’exhibition de foire : 800% de rendement en plus! un sol vivant! Une alternative pour la planète entière! Créer du sol grâce à l’identification de l’organisme qui créé la terre!

Je fais le point sur les critiques de ce documentaire avant de passer au plus intéressant. Je dirais tout d’abord qu’un sol est toujours vivant, contrairement à ce que semble s’étonner le journaliste en voyant la terra preta active. C’est justement bien étrange que l’on trouve bizarre qu’un sol ne soit pas mort. Je pense que c’est le signe de notre civilisation qui réalise surtout une agriculture abiotique et qui a donc tué l’activité biologique des sols. Ensuite, je voudrais juste préciser que la Terra Preta n’est pas une solution universelle, mais une réponse très intéressante pour des sols tropicaux. Là encore, on observe la tendance universaliste du modèle occidental, à vouloir appliquer ses solutions partout ailleurs où il a le pouvoir de l’imposer. C’est de cette façon par exemple que, lors de la révolution verte, des nations comme l’Inde ont hérités de plantes potentiellement plus productives de Riz ou de Blé, mais sélectionnées á des milliers de kilomètres au delà de la zone où il peut être cultivé. Au delà d’un plus grande production avérée, la destruction des sols, des faillites éclairs, l’accroissement des inégalités entre ceux qui pouvaient exprimer le potentiel en achetant des pesticides et des engrais et une perte de biodiversité en ont été les conséquences. Jardiner la planète, ce n’est certainement pas l’uniformiser sous la bannière d’une unique technique mais bien au contraire d’élaborer des techniques qui découlent de l’observation attentive des cycles naturels locaux et des grands équilibres globaux.

Le fond de la richesse

José Carlos Mariátegui, un écrivain Péruvien socialiste du XX siecle démontre dans son livre siete ensayos de interpretación de la realidad nacional [Sept essais d'interprétation de la réalité péruvienne] comment la question de la misère des populations indigènes du Pérou (que j’étends sans vergogne à toutes les populations colonisées par l’empire espagnol) est liée à la question agraire. Comme il l’écrit dans son livre “le bonheur de l’amérindien c’est sa terre”. Rien d’étonnant tant l’empire Inca aurait pu se définir comme une théocratie agraire. L’essentiel de la richesse provenait de l’agriculture, qui était basé sur une organisation sociale promouvant le développement rural. Les Ayllus (les commuautés paysannes) étaient organisés de telles façons que les terres communes, dont le fruit des deux tiers revenaient au Soleil (le clergé) et à l’Inca étaient par foyer proportionnellement au nombre de personnes de la cellule familiale. La takla et la lakwash, les outils essentiellement manuels des incas, permettaient une bonne corrélation entre surface potentiellement cultivables et nombre de personnes à pouvoir travailler les champs. En effet, en absence de différence de productivité du travail entre les différents agriculteurs c’est la main d’œuvre familiale disponible qui détermine la quantité de terre et donc la richesse. Par cette ingénieuse politique, les familles des Ayllus étaient stimulés à faire le plus d’enfants possibles pour augmenter leur niveau de vie. Ce couplage très intime entre prospérité des campagnes et prolificité des familles, renforcé par une forte solidarité communuataire pour faire face au nombreux défis collectifs imposés par l’environnement difficile des Andes, du Désert ou de la Jungle et entretenu par une idéologie religieuse qui donne une place centrale au progrès agronomique (connaissance des saisons, gestion de l’irrigation…) a permis l’existence de cette civilisation d’incroyables jardiniers. Il n’est pas étonnant à la lumière de cette brève description des civilisations amérindiennes que l’ont y retrouve les pratiques agricoles soutenables les plus ingénieuses de la planète du Pérou au Mexique en passant par l’Amazonie et le Guatemala.

 

Les chinampas et autres bijoux agronomiques

Au Mexique, au temps des Aztèques, autour du XIVe siècle, la capitale Tenochtitlán fut construite sur une île au milieu du lac Texcoco. La vaste citée s’étendait sur le lac en lui donnant une allure de Venise parcourue de canaux qui servaient au transport des marchandises jusqu’au cœur de la cité. Les Aztèques ont progressivement construit des jardins flottants (chinampas) en remontant la terre du fond du lac. Ces jardins étaient stabilisés par des haies sur ses bords pour éviter l’érosion. A l’âge d’or de la ville, l’étendue de ces bandes fertiles extraites des fonds du lac fournissait pour plus de la moitié de tous les besoins en fruits, légumes et fleurs de la mégapole antique de 200000 habitants. Aujourd’hui, le monstre de béton Mexico a presque entièrement recouvert ces chinamaps. Xochimilco est le nom de l’ultime témoin encore cultivé de nos jours, et qui me laisse ce gout amer des beautés du passé détruites.

xochiniebla.jpg
Les derniers chinampas cultivés à Xochimilco (sous la brume)

La ville de Tenochtitlán avait probablement organisé de manière très rationnelle la conquête sur le lac de ces jardins vivriers puisque les recherches démontrent des “quartiers” qui semblent avoir été aménagés selon un plan d’organisation précis et une technique semblable. La complémentarité de la ville avec les jardins était organiser au point que les excréments des toilettes, publiques chez les Aztèques, étaient récoltés méthodiquement pour fertiliser les chinampas, bouclant ainsi un cycle naturel.

Quelques milliers de kilomètres plus loin, en Bolivie et au Pérou, on retrouve des techniques analogues qui ont été utilisées dans la région du lac Titicaca situé à plus de 3000 mètres d’altitude sur l’altiplano Andin. Les températures tres basses atteintes pendant la nuit dans les Andes sont un frein majeur au développement des cultures d’altitude comme la pomme de terre ou la quinoa. De plus, les sols sont assez pauvres tant les températures basses et l’humidité des sols dues à la proximité du lac ralentissent le phénomène d’humification. En creusant une tranchée d’un coté et en mettant la terre de l’autre on crée un canal et une terre plus profonde où pourront s’enfoncer les racines. De plus, du fait de la capacité calorifique de l’eau présente de part et d’autre des terres surélevées, elle stocke la chaleur du soleil intense d’altitude et la restitue lentement pendant la nuit.

waru-waru.gif
Technique des Waru Waru
Un peu plus à l’est, dans la partie amazonienne de la Bolivie, une technique analogue fut également utilisée, mais elle fut moins utilisée pour lutter contre le froid que contre les fortes inondations qui ont lieues lors de la saison des pluies. Ces terres surélevés l’ont été par cette même civilisation qui a aussi par ailleurs développé la terra preta, des génies agricoles sans aucun doute. La photo suivante a été prise dans la même région d’étude présenté dans le documentaire de la BBC ci dessus.

raised-fields.jpg
Terres surélevées abandonnées dans les Llanos de mojos (Bolivie)

Toutes ces techniques, comme celle non décrites ici des terrasses andines, les andenes, dépendent de civilisations où la question agricole et la main d’œuvre disponible est suffisante tant leur réalisation demande une énergie humaine importante. A l’arrivée des espagnols et de leurs nombreuses maladies, les différentes communautés indigènes ont vécu de véritables épidémies qui ont sérieusement remis en cause la démographie sur laquelle dépendait certaines de ces techniques. Faute de suffisement de bras, beaucoup de terres et de ses infrastructures furent abandonnées.

Gigantesque sont les leçons du passé pour nous apprendre à cultiver la planète comme elle est et pour elle-même, encore faut-il prendre le temps de les tirer.