janvier 30, 2008...2:58
La lutte des jardins ou le droit à l’autonomie
La terre est un moyen de production très particulier. Des travaux d’économistes en parlent longuement sans vraiment épuiser le sujet. Quoi qu’il en soit, cet article cherche à montrer que la terre est un moyen d’accéder à plus de liberté. Si chaque citoyen avait un droit inaliénable d’accès à une parcelle de terre, il aurait alors la liberté de produire ce qu’il a besoin, dans les conditions qu’il juge adéquates. Un acte politique fort et une occasion d’exercer notre responsabilité devant l’environnement.
Faisons le point sur la Marxisme
Bien que je ne sois pas Marxiste, il convient d’octroyer à cette idéologie une grande pertinence dans l’analyse sociale de l’exploitation de l’homme par l’homme à travers le capital. Toutefois, l’analyse marxiste trouve ses limites dans la description d’une Europe du XIXe siècle qui n’est plus celle du XXIe. Aujourd’hui par exemple, les individus ne sont pas que de la main d’œuvre (ie pas qu’un moyen de production), mais ils sont également des consommateurs. L’omettre serait une erreur fondamentale. Le fait que celui qui produit est aussi celui qui consomme rend obsolète une opposition absolue patronat/salarié puisqu’il est dans une certaine mesure dans l’intérêt du patronat de valoriser les salaires, le raisonnement patronal de recherche de productivité entraine au bout du compte que les travailleurs puissent consommer leurs objets marchands. A ce titre, l’histoire de l’entreprise Ford est éclairante puisqu’elle a fondé la doctrine le Fordisme. On peut lire de Henry Ford à ce sujet :
“Par bonheur, les gros salaires contribuent à l’abaissement du coût de fabrication, les ouvriers devenant de plus en plus industrieux une fois exempts de préoccupations étrangères à leur travail.
La fixation du salaire de la journée de huit heures à cinq dollars fut une des plus belles économies que j’aie jamais faite, mais en le portant à six dollars, j’en fis une plus belle encore. Jusqu’où irons-nous dans cette voie, je n’en sais rien. Je pourrais probablement trouver des hommes qui feraient pour trois dollars par jour le genre de travail que je paie six dollars. Sans me prétendre, plus qu’un autre, en mesure d’établir un calcul exact, la question étant sujette à conjectures, j’estime, au jugé, qu’il me faudrait deux et peut-être trois de ces ouvriers à bas prix pour remplacer chacun de mes ouvriers bien payés. Cela entraînerait plus de machines, plus de force motrice, et un accroissement considérable de confusion et de frais.”
Henry Ford, Ma vie et mon œuvre (1925)
Comme quoi, au XXe siècle, même un capitaliste nazi comme Henry Ford pouvait ressentir les intérêts parfois convergents des salariés et des patrons. D’autre part, à moins que ma lecture du Capital n’ait été mauvaise, Marx ne cite pas le secteur tertiaire dans son analyse. Pourtant, cette classe est de nos jours majoritaire. Ce manque est d’autant plus troublant qu’il est malheureusement difficile de mesurer la valeur travail des salariés de ce secteur. Autant celle d’un ouvrier trouve une approximation raisonnable dans le temps de travail, autant celle d’un service rendu est difficilement estimable. Mesure-t-on par exemple la valeur travail d’un peintre au temps qu’il a passé à recouvrir sa toile de pâtes colorées? Non, bien sur, et de la même façon il serait très ardu de mesurer la valeur travail d’un policier, d’un pompier, d’un instituteur, d’un banquier, d’un responsable associatif… Cette lacune est problématique, car il apparait pourtant assez évident qu’il subsiste dans cette troisième classe de l’exploitation. Le cas des caissières ou de certains instituteurs peuvent en être de bons exemples.
Pour finir sur le Marxisme, je me permettrais de citer Jean-Baptiste-André Godin, fondateur du familistère dont nous aurons peut-être l’occasion de parler plus loin : “La haine du mal n’est pas la science du bien, et c’est là que se trouvent les défauts du Communisme”. C’est en effet une critique que je trouve juste car si l’analyse sociologique de l’exploitation du prolétariat chez Marx est d’une pertinence assez saisissante, la démonstration de l’aliénation (vol du travail des ouvriers) est, comme je vous l’ai montré succinctement plus haut, bancale si l’on considère qu’il est impossible d’évaluer la valeur travail. La critique est donc subjective et non pas objective comme on pourrait le croire en lisant le Capital.
Cette introduction hors sol du Marxisme me permet de signifier ma position. Je ne suis pas marxiste, ni communiste, mais cela ne veut pas dire que les analyses de Marx sur le pouvoir aliénant du capital ou sur la critique du salariat soient bonne à jeter aux lions. J’aimerais profiter de ce moment pour exprimer ma grande tristesse à réaliser qu’à notre époque, dans le débat publique, utiliser certains résultats marxistes pour convaincre reviendraient à légitimer les goulags et les purges staliniennes. L’émancipation des individus n’en est que plus lente bien sur.
Le jardin : Un moyen de production
Le jardin permet, d’une façon analogue à celle de la description des rapports sociaux dans les industrie, de décrire les rapports de forces qui jouent entre les moyens de production et ceux qui les détiennent. Par exemple, il existe un fossé gigantesque entre le jardin “bourgeois” et le jardin de subsistance.
Le jardin “bourgeois” sert à la promenade légère et aux plaisirs sereins dans un cadre clos et protégé. Les plantes, colorées et judicieusement disposées, sont ornementales et existent pour créer un sentiment esthétique. C’est dans ce cadre que nait l’art du Jardin, dans lequel s’épanouit l’éternelle lutte entre anglais et français. Le jardin de subsistance nait parfois de la précarité la plus extrême comme par exemple, dans les Antilles, où les Nègres Marrons puis les esclaves affranchis, isolés sur des lopins de terre minuscules visent à leur survie par d’ingénieuses associations de plantes vivrières. Plus proche de nous, on observa des pratiques analogues dans l’immédiat après guerre, ou le jardin ouvrier prit une dimension importante.
“L’exigence de survivre sans redescendre. Nous cultivâmes ce que les békés appellent plantes secondes, et que nous-mêmes : plantes-manger. Au bord des plantes-mangers, il faut des plantes médecine, et celles qui fascinent la chance et désarment les zombis. Le tout bien emmêlé n’épuise jamais la terre. c’est ça le jardin créole” Texaco, P.Chamoiseau
La terre qui soumet les hommes
Retour en France. La petite propriété paysanne assurée par la révolution française, qui permet à beaucoup de familles rurales de vivre en auto suffisance, n’a à juste titre pas l’approbation de l’analyse de Marx. Avant de devenir possédante, la paysannerie sous le joug de la féodalité luttait contre la grande propriété foncière des aristocrates. Devenue possédante, ce que Marx appelle “la propriété parcellaire”, elle en devient conservatrice de son petit avantage acquis, et renverse ainsi la logique de classe précédente. Avec la bourgeoisie, c’est sur cette classe paysanne qui ne veut pas perdre son minuscule lopin que Napoléon III s’assurera le pouvoir en France. La petite paysannerie et son lopin, éblouie par son petit quelque chose à elle, se complet dans sa servitude volontaire. Marx n’a pas de mots trop dur :
“La parcelle du paysan n’est plus que le prétexte qui permet au capitaliste de tirer de la terre profit, intérêt et rente et de laisser au paysan lui-même le soin de voir comment il réussira à se procurer son salaire. La dette hypothécaire pesant sur le sol impose à la paysannerie française une redevance aussi considérable que l’intérêt annuel de toute la dette publique de l’Angleterre. La propriété parcellaire, à laquelle son développement impose inévitablement cet état d’esclavage à l’égard du capital, a transformé la masse de la nation française en troglodytes. Seize millions de paysans (femmes et enfants compris) habitent dans des cavernes, dont un grand nombre ne possèdent qu’une seule ouverture, une petite partie n’en a que deux et la partie la plus favorisée en a seulement trois. Or, les fenêtres sont à une maison ce que les cinq sens sont à la tête. L’ordre bourgeois qui, au début du siècle, fit de l’État une sentinelle chargée de veiller à la défense de la parcelle nouvellement constituée qu’il engraissait de lauriers, est actuellement devenu un vampire qui suce son sang et sa cervelle et les jette dans la marmite d’alchimiste du capital.” Le 18 brumaire de L. Bonaparte par Karl Marx.
Par les impôts et les structures bourgeoises, la terre qui était le garant de la liberté des paysans était devenu une source de capitaux. Croyant donner sa sueur pour sa famille, le paysan assurait toujours l’accumulation dans les mains des dominants. A y regarder de plus près, la situation économique de l’agriculture paysanne n’a guère évoluée, elle reste une structure économique sans liberté à laquelle on jette négligemment l’argent strictement nécessaire au renouvellement des plus productifs. Les autres, qu’ils crèvent!
La terre émancipatrice
La leçon de l’histoire est claire. La réforme agraire, politique qui consiste à redistribuer la terre dans une optique égalitaire, n’est efficace que si on garantit en parallèle au laboureur les conditions favorables pour profiter des fruits de sa terre. Mes expériences au Pérou et au Venezuela m’ont permis de noter cette réalité. Au Pérou, la réforme agraire incomplète et la distribution souvent inégalitaire ont pénalisé le niveau de vie de nombreux agriculteurs. Au Venezuela, inspiré par ses racines d’analyse marxiste, Hugo Chavez a effectué une réforme agraire collectiviste en formant sur des terres expropriées des coopératives de production. Chaque coopérant est salarié sur un pied d’égalité, mais n’étant pas propriétaire ils n’ont aucun intérêt particulier à valoriser la terre puisqu’ils seront de toutes façons payés. Il aurait été économiquement plus logique de distribuer un lopin de terre en propriété à chacun des paysans élus sous réserve de son installation à long terme sur ces terres.
L’histoire des paysans français et des réformes agraires dans le monde nous apprend qu’il faut démocratiser l’accès aux moyens de production et les libérer des parasites. On écoutera à ce titre cette conférence de Christian Jacquiau sur les coulisses de la grande distribution qui met très bien en valeur mon accusation de “parasite” faite à certains systèmes oppressant les producteurs.
source : www.bibliotheque-sonore.net
Plusieurs approches permettent aujourd’hui de redonner toute sa place à ceux qui font vraiment la richesse du monde. Les AMAP (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne) qui créent une filière directe et solidaire entre un groupe de consommateur et un producteur de fruits et de légumes est tout à fait pertinente. De même, les marchés où les producteurs viennent directement au cœur des villes sont des initiatives intéressantes. En outre, la présence de nombreux jardins familiaux (et les longues listes d’attente pour en obtenir un) permet également de manger tout en évitant les dérives de notre système agroalimentaire, la contrepartie étant qu’ il faut alors troquer du temps contre de l’autonomie.
Il y a donc à mes yeux aujourd’hui, un droit à donner aux gens de France, celui d’avoir, si le désir en est exprimé, de disposer d’un lopin de terre afin de pouvoir jardiner. Démocratiser le droit de cultiver, même au cœur des villes, me semble la condition sine qua none pour commencer à jardiner le monde et à retrouver une juste autonomie. En effet, et comme il est défendu de manière sous-jacente tout aux longs des lignes de ce site, le jardin est un symbole de l’émancipation parce qu’il nous ouvre les portes de l’essentiel, du plus de lien social, du bien manger, du bien vivre et d’un surcroit de liberté tout en s’insérant dans l’équilibre écologique planétaire.
Il y a donc cette loi à passer, qui permettrait de faire avancer ces idées sans attendre le grand soir. Il est important à ce titre de donner ce chiffre éloquent : 90% de l’espace public au sein des villes est dévolu à la voiture. C’est à dire que seulement 10% de cet espace collectif est réservé à d’autres activités. La place de la voiture est donc démesurément surévaluée par rapport à son intérêt réel, surtout dans les villes où la vitesse réelle est inférieur à celle d’un vélo, atteignant le fameux seuil de contre productivité cher à Ivan Illich. Je propose d’en diminuer l’importance au profit des jardins. Il faut se réapproprier l’espace public urbain et péri-urbain pour le mettre au service de l’émancipation et d’un surcroit de liberté des hommes et non plus ce diktat de la voiture comme on peut l’observer aujourd’hui. Je ne demande pas l’élimination de la voiture, mais une utilisation plus égalitaire des potentialités de l’espace public.

1 Comment
mars 21, 2008 at 3:30
J’aime bien ce “droit à donner aux gens de France, celui d’avoir, si le désir en est exprimé, de disposer d’un lopin de terre afin de pouvoir jardiner”, et si en plus on donnait aux gens le droit d’y vivre (dans une yourte, tente, hutte, maison de paille, de terre ou de bois), et bien les gens ne quitteront plus leur jardin et ce sera la fin de la civilisation, chose qu’on veut bien sûr éviter. Ce petit espace de liberté est (malheureusement) impensable.
PS: très bien ce blog, bravo !
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