mars 15, 2008...9:52

Terra Preta : Comment et dans quelle condition la faire?

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Voilà qui complète une série de trois articles sur la question de la Terra Preta. Nous avons tout d’abord présenter la civilisation qui l’a créé dans un premier article, puis dans un deuxième temps nous avons décris d’autres pratiques potentiellement soutenables réalisées par d’anciennes civilisations amérindiennes. Cet article vous explique comment créer cette Terra Preta en créant du Charbon, mais il vous montrera également qu’à moins de vivre dans une forêt tropical humide faiblement peuplée ce n’est même pas la peine de considérer une réalisation concrète de cette technologie du ressurgit du passé.

Produire de la Terra Preta

Pour faire de la Terra Preta il suffit uniquement de créer du charbon et de l’épandre sur votre parcelle. Cette technique consiste en une combustion lente et à l’étouffée de bois. Ce process utilisé depuis des siècles ne présente pas d’énorme difficulté à part si vous essayez d’atteindre des productivités maximales en terme de volume de charbon par rapport au volume de bois utilisé. Pour ce faire, vous avez à votre disposition de nombreuses techniques depuis les plus artisanales et bon marché consistant à faire un tas de bois munis de trous à la base et d’une ouverture/cheminée de 20 cm en son centre. L’air doit rentrer par le bas et ressortir par le haut. C’est le flux insuffisant d’air qui va provoquer la combustion incomplète du bois et donc conserver plus de carbone que par une combustion complète avec laquelle on n’obtiendrait que de la cendre.

charcoal-ghana.jpg
Production de Charbon au Ghana (FAO)

Vous avez aussi à votre disposition des aménagements plus couteux mais aux rendements souvent meilleurs comme des installations en métal. L’excellent site de la FAO fournis des informations très précises et bien détaillées sur grand nombre de techniques de fabrication de votre charbon artisanal. Cliquez ici.

Pourquoi cette recette ne vous servira à rien en France…

Y’a bon bruler des forêts

Pour bien comprendre le fond de cette recette il est nécessaire de connaitre une technique agricole largement utilisées dans les régions de foret tropicale humide : La technique de l’abattis-brûlis. Le principe est relativement simple, l’agriculteur abat chaque année un morceau de forêt d’à peu près la surface de ce qu’il sera capable de cultiver (environ 1 ha). En pratique, abattre de nombreux arbres quelquefois haut plusieurs dizaines de mètres représente un travail considérable. Une fois le pan de forêt à bas, l’agriculteur y met le feu. Les cendres obtenues par ce brûlis sont un excellent fertilisant pour les plantes car elles contiennent une part de la matière organique et des minéraux qui ont été stockées dans les végétaux brûlés. Le semis a donc lieu dans la foulée. La photo suivante montre un pan de forêt abattu puis brulé sur lequel on voit déjà quelques plants de manioc pousser au premier plant et quelques plants de maïs au fond et à droite.

abbatis-brulis.jpg
Culture de Manioc et de Maïs sur abattis-brûlis au Brésil (Photo : Kris)

Les rendements de la première année de culture sur ce lit de cendre sont très bons du fait de la fertilité mais également par la très faible présence de “mauvaises herbes” qui n’ont pu égrenées dans cette régions où la canopée empêchait jadis leur développement. La seconde année est déjà plus problématique car les herbes commencent à coloniser la parcelle et les rendements sont donc moins bons. Il est très rare que les paysans fassent trois années de suite sur la même parcelle. Lorsque les cultivateurs pratiquent cette agriculture de manière soutenable, ils reviennent environ tous les 20 à 30 ans sur la même parcelle. D’ici là, la forêt se sera reconstituée et, si brûlis il y a de nouveau, la fertilité sera donc la même que deux décennies auparavant. Contrairement à ce qu’il y parait, ces agriculteurs utilisent beaucoup de terre. En effet, ils leur faut autant d’hectares que la forêt met d’années à retrouver son état d’origine. En pratique donc, ces cultivateurs doivent disposer entre 20 à 30 hectares de forêt afin que la fertilité des sols cultivés reste stable au court du temps. Si pour une raison ou pour une autre (démographie en particulier) les agriculteurs ne peuvent pas attendre et retournent plus trop tôt sur une parcelle déjà brûlée et abattue, la fertilité sera moindre et donc les rendements plus faibles; il est donc probable que pour nourrir sa famille il devra cultiver une surface plus grande. Vous comprenez surement qu’arriver à ce stade, un cercle vicieux s’enclenche, car cela augmente la pression sur la terre, réduisant la fertilité…Nous avons déjà pu observer les effets catastrophiques que peuvent engendre cette crise environnementale avec le biologiste Jared Diamond.

L’écologie des forêts tropicales humides

Celles-ci sont situées dans les régions équatoriales qui ont plus de 2000 mm de pluies par an. A titre de comparaison, la ville de Brest qui est connu pour être une des villes les plus pluvieuses de France reçoit 600 mm de pluies par an. Il faut donc bien prendre conscience que ces écosystèmes regorgent d’eau et qu’en l’absence d’une faune et d’une flore abondante, les sols sont completement lessivés en quelques années. Avec d’autres phénomènes, la destruction de la foret amazonienne provient du fait qu’une fois défrichée, la parcelle reste peu de temps aussi fertile qu’à ses débuts et qu’il est moins couteux de défricher une nouvelle parcelle de forêt que d’entretenir une parcelle lessivée. C’est ce qu’on appelle en économie la rente différentielle. Quoi qu’il en soit, il faut retenir que dans cet écosystème très complexe, la fertilité est contenue dans les arbres et non dans le sol. En effet, tout ce qui arrive sur le sol est aussitôt valorisé par le vivant, l’eau et les minéraux sont absorbés par les racines, et toute matière organique valorisées par la faune. Par conséquent, toute tentative d’agriculture soutenable dans ces terres est dépendante d’une technique qui permette que les sols ne soient pas trop lessivés et que le bilan en éléments minéraux sur une année soit positif ou nul. On trouvera dans ce schéma les raisons techniques de cette contrainte du lessivage en absence de couverture du sol.

Terra preta et diversification sociale

Il y a plusieurs conséquences directes sur les conditions de possibilité de la Terra Preta. Tout d’abord, pour que l’efficacité en soit optimale, il est essentiel que la terre soit sans interruption couverte par de la végétation afin que les racines des plantes assurent un lessivage minimale des éléments minéraux du sol par les abondantes pluies tropicales, comme cela se passe naturellement dans la forêt tropicale humide. En cela, même s’il est impossible de savoir quels itinéraires techniques avaient les amazoniens qui ont créé la Terra Preta, il est certain que si ils n’ont pas utilisé cette technique, ils ont dû faire face à un surplus de travail comme exploiter plus de surfaces ou bruler plus de foret pour amender la Terra Preta. Ceci est peu probable, à la lumière de la diversification de leur société, ce qui me pousse à penser qu’ils pratiquaient l’agro-sylviculture, seule à même de limiter notablement cette lixiviation des sols. Quoi qu’il en soit, si il y avait un sol nu pendant une période de l’année, cela aurait gravement atteint la fertilité du sol.

L’autre conséquence directe est qu’à la manière de l’abattis-brûlis, il faut des hectares de forets “charbonnables” pour chaque hectare cultivé. D’une manière analogue à l’abattis-brûlis, il faut donc avoir un nombre d’hectares de forêts charbonnables en juste rapport entre la restauration de la fertilité des forêts transformées en charbon et le besoin en charbon pour chaque hectare cultivé. Si le rapport est de un à trente pour l’abattis brûlis, il devait être inférieur pour la technique de la terra preta par le simple fait que les sociétés qui en disposaient avait une structure sociale plus diversifiées (plus de religieux, de spécialistes, de hiérarchies…) que celle des civilisations basées sur l’abattis-brûlis. En effet un religieux, un artisan ou un chef ne produisent pas leur nourriture et doivent donc l’obtenir par un agriculteur qui doit produire plus que pour sa famille. C’est une loi essentielle de la diversification des sociétés, à savoir la quantité de personne que peut faire vivre un agriculteur est proportionnelle au nombre de travailleurs spécialisés. Aujourd’hui par exemple, un agriculteur français peut faire vivre en moyenne 2 000 personnes (70 hectares de SAU (Surface Agricole Utile) avec 70 Qx/ha pour 250 Kg de céréales/personne) ce qui explique en partie l’ultra-spécialisation des hommes et le raffinement de nos sociétés.

En résumé, la technique de la Terra Preta ne peut être applicable que dans des régions où l’on a besoin de lutter contre la pauvreté des sols due à une forte percolation des éléments minéraux (genre pluies tropicales) et où une quantité de bois suffisant est disponible pour assurer l’apport de charbon à la terre. Donc, seules les terres des forêts tropicales humides peuvent accueillir cette technique. Vous pouvez donc voir sur la carte suivante si cette technique peut vous être utile.

carte_forets_tropicale_monde.jpg
Géographie des forêts tropicales humides (WWF)

Encore plus, cette technique ne peut être utilisée que dans des régions où la densité de population n’est pas trop élevé sous peine de retomber dans les dérives déjà analysées pour l’abattis-brûlis. Si on a besoin de revenir trop souvent pour couper du bois afin de restaurer la teneur en charbon, c’est la crise de fertilité qui guette tout le système. Conclusion, un seul lieu en France pour mettre en pratique cette Terra Preta, la Guyane. Toutefois, c’est un lieu de vie que je vous déconseille fortement et pas seulement parce que cette terre est un véritable scandale par rapport à l’autonomie des populations indigènes qui y vivent.

Quelles leçons tirer de la Terra Preta

Cette terre est une réponse ingénieuse à un écosystème très précis (la forêt tropicale humide) et à un seuil de densité de population qui doit tourner autour de 30 habitants/km² (en ce moment en Guyane, 2 habitants au km²). C’est avant toute chose un espoir pour ces forêt Amazonienne, Africaine et Indonésienne que l’on est en train de détruire. Mais d’ici que la Terra Preta soit suffisamment bien connue, la technique maîtrisée et diffusée, j’ai bien peur que les forêts tropicales, garantes de son utilisation soutenable, auront déjà été réduites comme peau de chagrin. Mais le pas de temps des arbres et de la nature en général n’est pas celui des hommes, ils ne sont pas pressés, eux, ils reviendront s’implanter sur ces terres un jour.

Sur ce dernier mot, de quoi vous en donner l’idée, regardez ce film Koyaanisqatsi, dont la signification du titre se rapproche curieusement de l’hybris dont nous avons déjà parlé. La némésis de toute cette histoire de déforestation pourrait bien être que dans quelque temps, cette nature que l’on “domine” recouvre nos civilisations détruites d’une couverture végétale, comme un homme aurait enfoui à jamais dans son inconscient un souvenir traumatisant.

6 commentaires

  • Привет, я думала что это совсем не так происходит:)

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    Мой блог: http://vyazanieshapok.blog.ru/

  • Bravo, très belle article sur la terra preta, cependant, le charbon de bois n’est pas qu’un adsorber de nutriments du sol il est aussi un magnifique support de vie, et même en France métropolitaine et partout dans le monde, ce support au meme titre que de la brique pilée, doit pouvoir faire augementer la biomasse du sol de façon considérable et donc augmenter la fertilité de ces sols. M’enfin c’est juste une reflexion pour le moment, a tester.

    Encore bravo pour ce document.

    khumlee

  • Bonjour,
    si on utilise du bambou, qui produit 6 fois plus de biomasse qu’une forêt traditionnelle, on devrait pouvoir étendre l’utilisation de cette technique, à peu près partout dans le monde, tant qu’on a de l’eau.

    Le bambou pousse sous tous les climats et peut résister à des températures inférieures à -20 degrés C. Le bambou pousse aussi jusqu’à 4000 m d’altitude.

    En plus je pense qu’on pourrait faire du charbon de bambou sur place, dans les baissières (permaculture), une technique à rechercher!

    • Bonjour Desmarthon,

      Merci pour le commentaire. J’avoue que j’ignorais qu’une foret de Bambou était 6 fois plus productive qu’une foret traditionnelle. Ceci dit, il me vient tout de suite de nombreuses critiques à un tel projet. Tout d’abord, et je passe sur le fait qu’il faudrait trouver la bonne recette, il faudrait prouver que la Terra preta se prete à de nombreux climats différents, ce que d’après moi est très discutable à de nombreux niveaux (pedologique, climatique, sociologique). De plus, remplacer une foret “traditionelle” [disons spontanée à sub-spontanée] risque de perturber l’équilibre écologique local. Si je prend un exemple tout bete, mais dans ma region natale, il existe tres peu de Panda, et donc tres peu de consommateurs endémique du Bambou. Par contre il existe tout un écosystème sur le chêne, le hêtre, etc. Introduire le Bambou peut en réalité avoir des conséquences inattendues si on veut remplacer les forets traditionnelles. Une plante intéressante, mais que je regarde toujours avec circonspection…

      Je suppose toutefois qu’à echelle réduite, cela n’engrangerait que peu de nuisances. A eviter de planter trop pres de son habitation par contre…

  • Hélène Rakotond

    Vous connaissez l’état écologique préoccupant de Madagascar. Evidemment en me référant à votre carte, je vois que Madagascar se trouve en zone concernée pour “créer de la terra preta”. Mais voilà, Madagascar a été ignoblement dévastée par la culture sur brûlis. Les politiques regardaient cela d’un air désolé, sans chercher de solution.

    Suite à ce que je viens de lire dans le commentaire de Mr KARMAI au sujet du bambou, je me demande si des plantations intensives de bambou, au moins dans une région de Madagascar, ne permettraient pas d’envisager l’expérience de la terra preta? Tout en s’inspirant du modèle d’agro-sylviculture amazonien.

    Tout cela pour vous dire que je réfléchis à ce sujet, car Madagascar est vraiment dans l’urgence pour tout et surtout pour atténuer la misère nutritionnelle.

    MERCI DE VOS CONSEILS

    • Bonjour,

      Je tiens tout de suite à préciser que la culture sur brulis n’est pas une mauvaise pratique agricole en soi. Désolé de le dire comme ça mais “ignoblement” m’a un peu choqué pour être tout à fait honnête.

      La culture sur brulis répond d’une logique agricole tout à fait pertinente pour des densités de populations faibles. En effet, une population modeste peut vivre de manière soutenable en laissant après une culture sur brulis la foret se régénérer sur 20 ou 30 ans. Au delà d’un certaine densité de population, les besoins alimentaires deviennent si élevés qu’il faut revenir plus souvent sur la même parcelle et cela précipite une crise de la fertilité.

      Pour être tout à fait franc, si vous vous trouvez dans une zone problématique basée sur l’abattis brulis (donc probablement en voie de savanisation) risquer la technique de la Terra Preta serait presque criminel. Je m’explique. Cette technique, si on semble pouvoir la comprendre dans ses grandes lignes, n’explique pas le contexte socio-économique qui lui a donné naissance car la connaissance de la civilisation qui l’a créé est très faible. La technique ne se suffit jamais à elle même, elle est toujours inscrite dans une contexte sociologique, économique, culturel et politique particulier. Concrètement, et par exemple, un tracteur est peut-être adapté dans une zone rurale très peu peuplée, mais peut-être criminel dans une autre peuplée car il mènera alors une grande partie de cette population agricole au chômage, ce qui, s’il n’y a pas d’alternative d’emploi, amène à un délitement social défavorable (migrations par exemple). Plus trivialement c’est l’histoire de cette bouteille de coca tombé chez les Bushmen d’Afrique du Sud dans “les dieux sont tombés sur la tête”. Même une technologie basé sur l’écologie peut être inadapté!

      Pour reprendre le cas de Madagascar, que je ne connais pas du tout personnellement. Mais il me semble que des expériences menées sur la Terra Preta sont nécessaires pour voir son potentiel en Madagascar. Encore plus, il faudra réaliser des diagnostics agraire pour comprendre si une telle option répond à une demande des agriculteurs de la région.

      De mon coté, et c’est l’option qui est souvent mise en avant dans les systèmes post-forestiers, je pense que l’agro-foresterie est une possibilité à explorer en premier lieu. Cette option est beaucoup plus sure car elle a déjà fait ses preuves dans ces contextes et elle est, contrairement à la Terra Preta, beaucoup mieux documentée et comprise.

      La Terra Preta mal maitrisée peut provoquer en effet multiplicateur de l’abatis-brulis car il ne faut pas oublier qu’il faut bruler du bois pour obtenir du charbon!

      Je peux vous proposer quelques articles sur l’agroforesterie, qui me semblent bien plus adapté que la Terra Preta, si vous en êtes pas familié

      Introduction
      http://jardinons.wordpress.com/2008/11/08/agroforesterie-lexemple-du-cacao/

      Exemples concrets
      http://jardinons.wordpress.com/2008/11/30/lagroforesterie-pour-que-les-hommes-et-la-nature-vivent-en-paix/

      J’ai noté un certain effet de mode pour cette terre étrange et je dois dire que depuis l’écriture de cet article je tente de mettre des bémols à cette enthousiaste qui pourrait faire plus de mal que de bien.

      En espérant avoir aidé.

      Karmai


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