Comme il en était question dans un article précédent sur la terra preta, il était possible d’en conclure que jardiner la planète n’était certainement pas d’uniformiser sous la bannière d’une unique technique mais bien au contraire d’en élaborer à partir de l’observation attentive des cycles naturels locaux et des grands équilibres globaux. La terra preta étant une réponse à un climat tropicale. Cela en tete, il est toutefois bien nécessaire de nous interroger sur ce qui pourrait nous permettre de résoudre la crise agricole dans nos contrées tempérées. Car oui, si vous n’aviez pas remarqué le malheur des paysans, la misère rurale, les seigneurs de guerre de l’agro-alimentaire, les pollutions des rivières, l’industrialisation des paysages et les crises sanitaires, c’est que vous êtes bien aveugles à voir le malaise des campagnes. Cet article se propose d’explorer une technique soutenable d’agriculture qui fait la part belle à l’intelligence. Votre guide : Claude Bourguignon.
Jardiner les terres tempérées de France
Le “gourou” du moment: Claude Bourguignon. Le fait qu’il soit un ancien de mon école d’agronomie me le rend encore plus sympathique, car il faut du courage pour avoir pris la direction qui est la sienne a la vue de l’enseignement majoritaire qui y ait donné. La conférence qui suit est une démonstration parfaite de ce que pourrait être le fait de “jardiner la planète“, et ce que devra être l’agriculture de demain dans les conditions de la France sous peine de subir une crise de la fertilité qui touchera la base de notre société, le fait de pouvoir nourrir la population.
Conférence de Claude Bourguignon sur la revitalisation des sols
J’espère que cette conférence n’a pas été trop technique pour les non initiés. Heureusement son auteur est d’une pédagogie rare. Cette technique du semis direct et de la couverture végétale permanente est également au cœur de l’approche de l’agronome Japonnais Fukuoka, dont on aura l’occasion de parler à une autre occasion. Ce qui est essentiel dans cette approche est qu’elle fait appel à l’intelligence de l’agriculteur, à sa connaissance des plantes, à l’observation attentive des cycles et le fait redevenir un agent du bien être de la société et non plus un simple executant. Voilà de quoi démontrer que les agriculteurs ne sont pas les bouseux décérébrés, stéréotype cher à la télévision et aux urbains de manière générale. De plus, ces approches sont économes en travail et accompagnent les forces de la nature plutôt que d’épuiser les hommes, qui ont effectivement surement mieux à faire que perdre leur vie à la gagner.
Vivre en intelligence
Comme on peut le voir dans cette singulière conférence, trouver des modes soutenables de production n’est pas un archaïsme. Cette technique n’est pas un refus de la modernité, bien au contraire. Derrière l’idée de réduire considérablement les produits phytosanitaires, ne plus labourer, minimiser voir faire disparaitre les tracteurs, replanter des haies, laisser une couverture du sol permanente peut apparaitre un archaïsme pour ceux qui refuseront de prendre conscience de toute la portée du message. La méthode ici présentée est bien au contraire d’une modernité incroyable, une avant-garde agricole éclairée et féconde. En effet, pour arriver à faire vivre convenablement les sols tout en produisant de quoi nous nourrir il faut acquérir des connaissances, se poser des questions et être observateur; des compétences qui ne sont pas demandées aux agriculteurs aujourd’hui. L’agriculteur selon cette méthode est porteur de toutes les valeurs qui fondent cette civilisation présentée par Castoriadis : celle d’Hommes et des leurs sociétés capable de s’auto-limiter, d’etre autonome et de “cultiver la planète comme elle est et pour elle-même“.
Produire de cette façon c’est moins travailler car il n’y a pas de labour et la fertilisation est partiellement assurée par la vie du sol. Il est probable qu’il s’agit également d’un peu moins produire. Toutefois Claude Bourguignon semble avoir réussi chez certains agriculteurs à maintenir des rendements en blé de 80 quintaux par hectare (80Qx/ha) en utilisant sa technique, ceci à comparer aux 35 Qx/ha moyen donné par l’agriculture biologique aujourd’hui en France. La menace que pourrait peser une diminution de la production alimentaire française doit être mise en regard des gâchis gigantesques et de la sur-consommation ainsi que des potentialités de nouvelles terres à valoriser, aujourd’hui en jachère. Il est certain qu’une telle agriculture n’est dans l’idée pas compatible avec certaines cultures industrielles dont les betteraves/maïs pour les bio-carburants sont le triste soubresaut d’un modèle agricole non soutenable. Enfin, notre équilibre diététique pourrait être moins extrême en viande, nourriture forte consommatrice en calories végétales pendant sa production. Notre survie n’est donc pas dépendante de certains rendements céréaliers hystériques atteints par scientisme forcené. Le raisonnement, malheureusement réel, qui voudrait accuser des pratiques soutenables mais moins productives d’affamer la planète est tout simplement mensonger. En effet, la seconde moitié du vingtième siècle n’a pas attendu l’arrivée de l’agriculture biologique pour affamer une partie importante de la population mondiale. Comme le rappelle Jean Ziegler, rapporteur spécial au droit à l’alimentation à l’ONU, nous produisons aujourd’hui largement suffisamment pour nourrir l’humanité entière et même plus.
We feed the world – Erwin Wagenhofer
Moralité: laissez tomber les charrues, le temps des techniques culturales simplifiées est arrivé.