L’Art nouveau: les prémisses de l’articulture

La nature est la source première de toute inspiration. Répondant à des schémas sélectionnés par des millions d’années d’évolution, sa beauté et sa complexité sont en apparence sans limites. Le réel, l’art et la nature semblent frayer ensemble, s’interpénétrant continuellement, l’un influençant l’autre, métamorphosant le troisième et vice et versa et à tour de rôle…

Peintures de la grotte de Lascaux – Sisse Brimberg

Cet article est l’occasion de faire un aperçu modeste de l’histoire de l’art sur la nature et l’écologie. Ce voyage, qui partira de l’affirmation sans préjugés de notre animalité, devrait nous mener jusqu’à la proposition de briser nos référents esthétique modernes dominants.  Impasse dépassable par un retour à une inspiration dans la nature, et ceci pour simplement embellir et réenchanter nos existence.

A travers cet article, je vais tenter de montrer que la critique de notre anthropocentrisme et du rationalisme mène naturellement à retrouver le chemin de courants artistiques majeurs, bien que minoritaires aujourd’hui. L’art nouveau sera notre première étape, dans un article suivant je m’arrêterais sur le formidable travail de Hundertwasser.

Nous les primates

L’homme occidental a peur de son animalité. Alors, s’extraire de la Nature et affirmer à tout prix à l’a face de l’Univers indifférent son statut d’exception sont des œuvres essentielles à ses yeux. Nos comportements, notre âme, notre destinée, notre conscience, notre raison…tout est bon pour nous représenter comme des êtres vivants à part. Notre supposée unicité justifierait dès lors notre domination envers ce qui nous entoure, qui nous est donc forcément inférieur. La simple idée du cousinage génétique de l’homme avec le chimpanzé fait horreur à de nombreux humains.

darwin_ape

Caricature de Darwin en chimpanzé – The Hornet – 1871

Mettre l’homme en dehors de la nature est une curiosité bien absurde. Si vous voulez faire une simple expérience, ouvrez une souris, puis ouvrez un humain…vous y observerez une organisation interne similaire. Les fourmis pratiquent l’agriculture et l’élevage, les termites bâtissent des empires et des mégapoles. En quoi serions nous véritablement différents?

Ameisen, Die heimliche Weltmacht – Extraits du documentaire de Wolfgang Thaler

Cette peur de notre affiliation nous a poussé a rejeter toute référence au naturel, et à idéaliser notre existence dans l’univers. Les formes d’art se font l’écho de cette tension et elles influencent notre vision du monde et de nous-même. Les formes d’art modernes dominantes renvoient l’idéologie l’anthropocentriste. La nature est  en définitive toujours subordonnée a nos désirs et à nos besoins.

La tristesse du rationalisme à tout prix

le XXe siècle a vu triompher l’art rationaliste: extraire les formes et les matières du réel, comprendre les fondements de la couleur, décomposer la lumière, épurer l’art du superflu.  L’abstrait, courant majeur de la modernité, est à ce titre déroutant car il ne fait référence à rien de ce qui nous entoure, comme si une fois la domination des Hommes sur la Nature enfin assurée l’Art pouvait désormais l’ignorer presque totalement dans ses créations artistiques.

Composition VIII – Kandinsky

Notre époque est donc profondément influencée par ces arts idéalistes qui se sont petit a petit coupés du réel. Particulièrement après la chute du mur de Berlin et la supposée fin de l’Histoire, beaucoup d’artistes ont préféré réfléchir sur des abstractions plutôt que de formuler une critique de ce qu’ils les entouraient, ou de proposer une quelconque alternative. Cette remarque ne nie pas l’intérêt intellectuel et la beauté de certaines de ces œuvres mais simplement la démonstration que ce chemin à consister en une rupture avec le réel et donc aussi  une déconnexion entre les peuples et les artistes.

Cette atmosphère froide, rectiligne est assez justement critiqué dans le film Playtime de Jacques Tati. On retrouvera aussi du même auteur cette critique de la, souvent ridicule, modernité dans le magnifique film Mon oncle .

Mon Oncle – Jacques Tati – 1958

Ce type de construction et de design ont depuis envahis nos vies; du mobilier bon marché IKEA au barres d’immeubles, en passant par les skyklines des mégapoles mondiales. Le triomphe de la modernité est à mes yeux le moment ultime de notre déconnexion avec notre environnement. Le retour à des éléments plus organiques et plus chauds est urgent pour embellir notre environnement.

L’éveil étouffé

Pourtant au début du XX siècle, un courant d’artiste avait pris une autre voie. Appelé art nouveau en France et Jugendstil en Allemagne, son objectif était de mettre tous les matériaux de l’industrie au service d’une esthétique chaleureuse et colorée. L’emprunt à des formes organiques ou plus directement végétales est notable.

"Ennemis des dérives de l’industrialisation et de l’assèchement créatif qu’elle entraîne, ils prônent un retour à l’esprit des guildes médiévales, à l’étude du motif naturel, à l’emploi de formes épurées : la régénération de la société ne se fera que par la vérité des formes qui l’entourent et dont elle use".

On lui doit des formes novatrices et d’une beauté incroyable.

Hôtel Tassel à Bruxelles – Victor Horta – 1893

Malheureusement, ce courant artistique tombera rapidement en désuétude au profit du courant précédemment décris. Victime de cette victoire sans appel du modernisme et de la rationalité triomphants, les créations de ce courant seront alors souvent détruites sans autre forme de procès ni hésitation. C’est un patrimoine énorme qui a alors été oublié, jugé ringard. On trouvera pourtant dans ce courant des œuvres fantastiques, d’un vitalisme époustouflant, privilégiant la courbe au trait, la profusion des formes plutôt que l’abstraction rigide. Antoni Gaudi en Catalogne donna à cette sensibilité quelques-uns de ses chefs d’œuvres.

Maison Batlló – Gaudi- Barcelone – 1906

Du même artiste et également inspiré des formes naturelles, la Sagrada Familia de Barcelone est une véritable merveille. A l’intérieur on peut lever la tête vers une véritable canopée soutenue par une foret de colonnades arborescente.

Colonnes de la Sagrada Familia – Gaudi – Barcelone

Dans les rues de Paris, on admirera les formes organiques des portails de certaines stations de métro, qui font en partie le charme de la capitale française. Les colonnes sont clairement inspirées de végétaux ou semblent s’étirer comme des tendons. Créées par Hector Guimard, elles font parties intégrante du fleurissement artistique de cette époque, et sont indissociables de la magie de cette ville musée.

Métropolitain – Hector Guimard – 1899

Photo à riga, à Paris, à Bruxelles, dans les meubles aussi.

S’inspirer de la nature

Ce qui caractérise ce mouvement est la volonté de mettre les formes, végétales en particulier, au centre de la création. De plus, c’est la valorisation de l’artisanat, d’objets qui sont aussi beaux qu’utiles, de la même façon que l’on considérait la création d’un objet chez les grecs (technè – beau et utile).

Le travail photographique du pionnier Karl Blossfeldt sur les végétaux nous montre tout le potentiel à s’inspirer des formes de la nature. Comme inscris dans on ne sait quel coin de notre inconscient colletif, ces formes nous sont intuitives et naturellement familières et agréables.

Karl Blossfeldt – Crosses de fougères -Harrfarn – 1928

La mathématique des fractales permet de comprendre en partie les fondements géométriques des formes naturelles qui nous parlent et nous émeuvent sans explication. Cela permet d’étendre le potentiel de création de formes en utilisant cette logique.

fractals-from-blossfeldt-metaphorical

Fractales d’après Blossfledt – Metaphorical.net

Dans cette tradition naturaliste des formes d’arts inspirées de la nature, le tableau n’aurait pas été complet sans citer le magnifique travail d’Ernst Haeckel (qu’on retrouvera aussi chez le français René Binet). Dans une tradition entre la science et l’art il a référencé dans son livre de nombreuses planches de dessins issues des formes animales et végétales, là encore un puits immense où abreuver l’inspiration. On pourra trouver son livre de référence Kunstformen der Natur (Les formes d’art de la Nature) ici.

Tubulariae – Ernst Haeckel – 1904

La renaissance

L’écologie introduit au cœur de la réflexion contemporaine l’approche esthétique du passé: remettre la beauté de la nature au centre de nos vies, retrouver le lien avec elle et finalement la réintégrer comme un élément indépassable de notre environnement. C’est aussi accepter l’idée que s’extraire de la nature comme nous essayons de le faire est voué à l’échec. Prendre en compte et s’occuper de cette planète ("jardiner cette planète" pour reprendre l’expression de Castoriadis) c’est aussi la mettre dans notre quotidien pour que nous ayons toujours en tête son existence et nous rappeler que nous devons en prendre soin. Une articulture aboutie devrait pouvoir rendre obsolete un mot comme "environnement", qui de fait entérine notre état actuel de séparation avec lui.

Avec le scientifique Patrick Blanc, la tentative est de fondre nos habitations dans la nature, de recouvrir nos bâtiments gris d’une couverture végétale. Bien que le résultat soit réussis, une telle technique ne m’apparait pas très écologique du fait de la nutrition artificielle des plantes et d’une installation complexe. C’est toutefois une approche millénaire qui consiste à avoir un toit végétal ou recouvrir ses murs d’une vigne. On est encore loin de pouvoir remplir la prétention du génie écologique qui consiste à "utiliser tout les processus vivants impliquant la flore, la faune, ainsi que les processus pédologiques, biogéochimques pour mettre en place des aménagements intégrés à l’environnement là où l’on utilisait antérieurement plus volontiers le béton, les palplanches et le génie civil".

Musée du quai Branly – Patrick Blanc – 2004

Dans une approche différente, l’artiste Autrichien Hundertwasser renouvelle l’habitation, en appelle aux couleurs et aux formes naturelles, instables. Plus de lignes droites mais des courbes, des sols et des murs parfois ondulant. On trouvera aussi à Vienne sa très belle maison. Plus d’informations dans un prochain article.

Friedensreich Hundertwasser – Darmstadt

Allons nous voir exploser ses modes de construction qui tentent d’intégrer cette approche écologique, pour rendre plus beau notre environnement et le remplir de plantes et de couleurs? En attendant que ça arrive, je retiens mon souffle et je continuerai de m’en inspirer.

(Article connexe sur Hundertasser)

9 Commentaires

Classé dans Art

9 réponses à “L’Art nouveau: les prémisses de l’articulture

  1. Imago

    Joli, et je m’y retrouve complètement, on doit avoir quelques connexions nerveuses similaires ;-)

    L’extrait sur les fourmis est vraiment impressionnant, je connaissais pas du tout cette mise à jour de fourmilière.

    Et la biotecture ?

  2. karmai

    Depuis le temps que tu laisses des commentaires sur ce site, j’ai effectivement noté une certaine proximitée de pensée.

    Quoi qu’il en soit, je te remercis pour la biotecture. Je cherchais justement a introduire le phenomene de la recup’ qui est un apport notable en terme d’esthetique et d’approche de l’objet. Je pense que je vais rajouter ce point en fin de l’article une fois ma petite enquete terminée a ce sujet. Je suis déja allé voir un peu et ca a l’air fantastique.

    Merci pour l’apport constructif :-)

  3. Jela

    Faisant une recherche pour l’histoire de l’art sur l’art nouveau, j’arrive ici par hasard. Ton article est super agréable à lire, beaucoup de ressources intéressantes! Bravo.

  4. Marie

    Votre site m’a vraiment éclairé sur la création de nouvelles formes.. Merci!

  5. l’abstrait , propose par kandinsky , part de la nature, de la etique et de l´ etude et observation de la meme, qu´ il utilise des droites(l´enemi de hundertwasser) s´est pas pour une question de antinature, sinon, de sintese , l´ oeuvre de kandinsky est totalement naturelle(lire l´interview de 5 question sur l´origine de son art).
    sa sintesis montrai la medule de la nature et sa fonction, a diference des paintre realistes que selement la copie sans pas pense en elle.

    • karmai

      Bonjour Valentino,

      je suis d’accord avec toi. Kandinsky n’est pas anti-nature puisque ses œuvres sont inspirées de formes initiales profondément naturelles (cheval et cavalier bleu, montagnes…). Pour être totalement correct il est devenu a-naturel (avec le "a" privatif), dans le sens ou par son mouvement vers l’abstraction il s’extrait de la nature qui lui a servit de point de départ. Il n’y a pas eu, a ma connaissance, volonté délibérée contre la nature, mais le résultat final sont des formes et des couleurs qui ne rappellent plus la nature, et célèbre bien plutôt la rationalité et le contrôle des formes et des couleurs. C’est un mouvement tres logique, historique, puisqu’au meme moment beaucoup de spheres de la civilisation occidentale arrivait a s’extraire des sources naturelles jusqu’à un point ou la racine naturelle était presque invisible. Ou est la nature dans une voiture? Dans le pétrole qui est des micro organismes décomposés, dans l’acier extrait de montagnes…Tres difficilement identifiable comme naturel car rationalisé et transformé.

      Donc je persiste dans le fait qu’on ne peut pas décrire l’œuvre de Kandinsky comme naturelle, tout particulièrement si on l’a compare avec d’autres.

      Karmai

  6. anastasia

    super super super page rien à redire, c’est tout bonnement parfait ! Ca m’a fait rever.

  7. Pingback: De la baguette en béton au pain urbain | Jardinons la planète

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