La gastrosophie

« Dis moi comment tu manges et je te dirais qui tu es ». Ce que nous mangeons n’est pas neutre et l’on peut probablement juger une époque, une civilisation ou une nation sur son rapport à l’alimentation. Nietzsche nous apprend qu’une pensée qui nait d’un homme est dépendante du corps qui ingère et qui ressent. A ce titre, le monde occidental mange globalement vite, carné, sucré, emballé et gras. Ceci est en grande partie la conséquence de la part libérale de notre civilisation qui ne doit fixer aucune limite aux comportements alimentaires individuels et doit même, pour la croissance, stimuler sans cesse la consommation. En parallèle, la réussite stéréotypée passant par un corps jeune, épanoui, beau et désirable rentre en directe collision avec la promotion du plaisir à manger sucré et gras. Troubles psychologiques assurés lors de l’impact pour tout ceux qui n’ont pas la chance de pouvoir manger à volonté tout en restant mince. Des voix s’élèvent contre ce système absurde et pervers vantant au contraire des produits sains, du temps pour cuisiner de bons plats et une autre idée du bien être dans sa peau.

Je pense donc je mange

Le prolifique philosophe Michel Onfray a osé s’intéresser à l’insipide estomac des beaux esprits penseurs. Brisant la distinction absurde entre le corps bassement matériel et l’âme vaporeuse, il démontre avec style comment la pensée est la résultante d’un corps particulier qui vit dans une époque donnée et mange à sa façon. On peut toutefois s’astreindre la lecture de ce livre (c’est un auteur à l’abris du besoin). Le ventre des philosophes: Critique de la raison diététique n’apporte à vrai dire pas plus d’informations essentielles que le titre et l’idée Nietzschéenne que le corps et l’esprit sont finalement intimement liés. Adieu vieux dualisme. Il faut toutefois rendre hommage à ce titre magnifique teinté d’un beau clin d’oeil à Kant, rendu alcoolique dans le livre, a priori pour le bien de la cause.

Projet de façade pour le restaurant « A Gargantua » – Paul Dufresne

Les corps pensants sont donc intimement liés avec ce qu’ils mangent. Les exemples abondent en ce sens. L’approche infructueuse de Siddhārtha Gautama, le bouddha, pratiquant une ascèse sévère en ne mangeant qu’un grain de riz par jour pour trouver la vérité, prend finalement conscience que sa pensée en est ralenti. Il en tire la conséquence qu’une pensée juste ne peut naître que dans un corps en harmonie, bien nourri et en bonne santé. De même l’abrutissement qui découle de la faim la plus sévère est une évidente corrélation que nos esprits aux estomacs correctement remplis ont naturellement tendance à oublier. Enfin, plus proche de nous, il suffit de réaliser notre dépendance psychologique face à certains produits comme le sucre raffiné, le chocolat, le café ou encore le thé. Certaines personnes expriment très clairement leur sentiment de dépression sans cacao, de fatigue sans café ou sans leur dose de sucre quotidien.

Liberalisons l’alimentation

Comme le démontre très justement Jean-Claude Michéa dans son excellent essai L’empire du moindre mal, le libéralisme est fondé sur le droit et le marché pour garantir la moins pire des sociétés possibles. Le droit assure que les hommes puissent vivre ensemble tant que leur conception du bien n’empiète pas sur celle des autres. De plus, par le doux commerceet le libre marché les viles passions humaines sont canalisées. Par conséquent, la paix de la société dépend de la bonne santé de l’économie et donc dogmatise l’idée de croissance qui en est le garant. Dans ce contexte, les pratiques alimentaires de notre civilisation libérale sont à l’image du projet. Il n’existe aucune limite à la consommation et au type de consommation. La société n’est pas là pour vous dire quoi manger et en quelle quantité tant que cela ne nuit pas à autrui.

Omelette faite Maison – Ersatz de Jackass

Si l’omelette faite maison est certes dégoutante cela n’en reste pas moins complétement possible. De même que l’auto-cannibalisme est tout à fait praticable dans une société libérale tant que la personne mangée est tout à fait consentante. La fiction du film de Ridley Scott rejoint la réalité dans le cas désormais célèbre du cannibale de Rotenbourg. En effet, deux cannibales se sont rencontrés sur internet dont l’un exprimait le désir d’être mangé et l’autre le désir de manger quelqu’un. Armin Meiwes, celui qui a survécu à ce macabre contrat, déclare garder de son compagnon un souvenir « intense et positif ». Aucun principe moral libéral n’empêche ce genre de pratique. C’est seulement par respect pour la vie, et donc seulement en faisant appel à des valeurs métaphysiques forcément extérieures aux idées libérales, que l’homme a été condamné par la justice. L’incohérence est donc totale entre une société qui autorise d’un coté l’avortement ou la peine de mort et bannie d’un autre le cannibalisme consentant. Bien heureusement, de telles pratiques alimentaires choquent le bon sens; ce que Orwell, repris par Jean-Claude Michéa, appelle la common decency.

La common decency est « le sentiment intuitif des choses qui ne doivent pas se faire, non seulement si l’on veut rester digne de sa propre humanité, mais surtout si l’on cherche à maintenir les conditions d’une existence quotidienne véritablement commune ».

Jean-Claude Michéa

Cette common decency est à rapprocher de l’idée développée dans ce site du panmetron grec, à savoir instaurer comme valeur commune la mesure en toutes choses. Castoriadis parle d’auto-limitation, Latouche parlerait de décroissance, d’autres de simplicité volontaire. Pour le dire simplement, ce n’est pas parce qu’il est possible qu’il est souhaitable d’exercer sa liberté. Par exemple, il est concevable de manger son propre bras gauche, toutefois il n’est pas souhaitable de le faire.

En effet, il faut distingue deux libertés très différentes. La première consiste à faire ce que l’on veut et donc n’avoir aucune barrières quand à l’action. C’est la liberté selon l’état de nature. L’autre forme de liberté est celle d’un « troc » d’une partie de sa liberté naturelle contre une contrainte qui apporte une liberté plus grande. Rousseau parle alors de contrat social. Un exemple est nécessaire: un homme peut tuer une autre personne, il en a la possibilité physique de le faire. Prendre un couteau, l’enfoncer dans le cœur de l’autre. Par contre, il est une liberté plus grande qui consiste à troquer cette première forme de liberté contre une interdiction. Paradoxalement, la contrainte apporte plus de liberté. Par le tabou du meurtre les hommes peuvent évoluer sans la crainte qu’à n’importe quel moment un semblable sorte son couteau pour le tuer. Loin de moi l’idée de rétablir des dogmes, mais il y a toutefois la nécessité de créer le cadre d’une société où les individus peuvent apprendre à se fixer des limites par eux-même. On rejoins donc ici la nécessité de l’apprentissage de l’autonomie par chacun. La société ne dois pas imposer des dogmes rigides mais apprendre aux citoyens les moyens de l’autonomie. A ce titre la critique d’Ivan Illich de l’école et son incapacité à transmettre des savoirs autonomisants est tout à fait pertinente. (Ivan Illich – Une société sans école) L’autonomie dans le cas de l’alimentation est l’apprentissage des tenants et des aboutissants de son alimentation, de la production aux effets sur son propre corps. Puis, après avoir diagnostiqué, avoir la capacité de le mettre en pratique dans sa propre vie. C’est le chemin que suivra la suite de cet article.

Et nous nous péterons la panse

La société libérale ne fixe pas de limite mais elle a par contre besoin de croissance. Et pour l’avoir il faut que nous consommions le plus possible. Sous le choc des attentats du 11 septembre, dans son discours à la nation, George Bush conseille : « soyez de bons patriotes, consommez ». Tout est dit, le système tient avec notre croissance effrénée des ressources. Il faut donc faire consommer le plus possible car cette même consommation nous permet d’entretenir notre richesse. Le marketing va donc au devant des désirs réels des gens et va créer de faux-besoins, c’est à dire des envies que l’on n’aurait pas eu sans aucune promotion. Le système stimule donc ce qui est appétant et vend par conséquence facilement et sans limites des produits gras et sucrés. Finalement, et cela n’est un secret pour personne, cela favorise l’obésité qui est importante dans les pays occidentaux. Par exemple en France, selon l’OCDE, une personne sur dix souffre d’obésité et une sur trois de surpoids. Les conséquences sont dramatiques car des discours contradictoires circulent dans la société entre la culpabilisation des gros qui sont à l’opposé du canon de beauté véhiculé par ces mêmes publicités qui vont également nous incliner à manger sans se priver des produits gras et sucré. A ce titre, l’anorexie est une maladie liée à une recherche de maigreur dont on ne trouve plus la limite, et dont une des causes est évidemment ce rapport impossible entre la nourriture à la fois bonne (plaisir) et mauvaise (non minceur), propre aux sociétés occidentales.

Matraquage – Pub de Dove (hypocrites puisqu’ils y participent)

Notre rapport à l’alimentation est gravement perturbé et les conséquences sont très importantes. Surcout du système de santé d’une part (obésité, cancer, risques cardio-vasculaires, troubles des conduites alimentaires (TAC), diabète de type 2, hypertension) mais aussi tout simplement la tristesse régulière des gens mal dans leur peau et encore bien sûr les violences morales subies par les gros de manière générale.

Il ne faut pas mépriser le rôle énormément politique du mangé et du boire. C’est l’incapacité du système économique dépendant de la croissance et l’interdiction libérale d’imposer des normes dans la sphère privée qui empêchent fortement la promotion de pratiques frugales, saines et pourvoyeuses de bien-être (image de soi positive, plaisir et santé).

Éviter la grande bouffe

Il faut alors que nous (ré)apprenions à bien manger, tel est l’impératif qui découle de ce constat. La plupart des gens qui nourrissent une réflexion sur leurs pratiques alimentaires arrivent finalement, avec des variations individuelles liées au corps et aux croyances, sur des pratiques semblables.

Tout d’abord, celui de ne plus polluer la planète. Il est de notoriété publique que le modèle agricole majoritaire est destructif des hommes et de l’environnement. En écrivant ceci, je pense au soja du brésil qui favorise le front de déforestation de l’Amazonie, l’état catastrophique des rivières et des plages bretonnes comme conséquence de l’élevage intensif (utilisant comme aliment du soja du brésil (cqfd), les paysages industriels en openfield, la chute inquiétante de la population des abeilles qui sont indispensables à la pollinisation d’un grand nombre de nos cultures, les cancers développés par les travailleurs-esclaves dûs aux épandages massifs par avion de pesticides dans les plantations de bananes en Équateur , etc.

Cochons de nitrates – Renaud de Saint Marc et Pierre Affre

Un tel constat a pour conséquence la recherche d’approvisionnements basés sur des modes de production respectueux de l’environnement. L’agriculture biologique est aujourd’hui la pratique la plus diffusée à ce niveau et représente un secteur marginal mais prometteur. Elle est malheureusement bridée par son coût élevé qui la met hors de portée des classes moyennes et pauvres qui ne demandent pas autre chose que de pouvoir également manger des produits plus « propres ». Des opérations de démocratisation comme « manger bio et autrement à la cantine » restent à la discrétion de collectivités et globalement marginales.

Ensuite, il y a la volonté de manger de meilleurs produits. A ce titre, l’effort pathétique mais efficace du système agro-industriel pour nous faire manger des produits soi-disant à l’ancienne est tout à fait révélateur du désir profond des consommateur de retrouver le souvenir des bons produits du terroir et du mode d’alimentation sain des générations précédentes.

De plus, cette réflexion mène souvent a considérer notre rapport avec la consommation de viande. En effet, cette dernière est tout d’abord fortement polluante par des gestions des déjections parfois imparfaites mais aussi par le système de production de fourrage qui les rend possible. De plus, la fabrication d’une calorie animale nécessitant en moyenne la production de 7 calories végétales, les élevages sont particulièrement gourmand en terre. Dans un contexte de rarefaction des terres disponibles pour nourrir l’humanité c’est en élément aggravant. De plus, les feedlots (engraissage à forte concentration de bovins), les élevages industriels de poulets en batteries, les porcheries gigantesques sont tout particulièrement polluant. Ensuite, il est aussi possible de prendre en compte le fait que notre alimentation est diététiquement parlant beaucoup trop carné. A ce titre, il convient de dire que la consommation de protéines animale n’est absolument pas vitale pour la bonne santé d’un être humain. Enfin, lorsque l’on a été témoin de l’abattage d’un animal et que l’on sait que l’on ne pourrait soi-même tuer cet animal et lui infliger cette souffrance, il est également logique de réduire fortement sa consommation voire même d’arrêter.

Earthlings

L’école du bien manger

A travers ces exemples j’espère avoir montrer toute l’importance de ce que l’on mange. Ce diagnostique rendu simplissime par internet et les nouveaux modes de communication est partagé par un nombre toujours plus grand de personnes. De nombreuses initiatives convergent vers le bien manger. Le mouvement Slow food a été inventé en Italie en réaction à la malbouffe des Fast food. Au programme, la redécouverte du lien social et des produits du terroir en prenant le temps de cuisiner et de manger des productions respectueuses de l’environnement en se régalant. Un programme hédoniste qui n’est pas sans déplaire à Michel Onfray qui est le fondateur de l’université populaire du goût d’Argentan. Cette curieux lieu de savoir se propose également de partager autour du mangé et de la cuisine, rendant à notre occupation de « boucher le trou » toute sa noblesse philosophique. Qui n’a jamais voulu manger du bon pain et du fromage en compagnie d’Epicure? Enfin, pour finir sur ces quelques initiatives pleines de vies, on pourra aussi s’approvisionner solidairement avec un agriculteur péri-urbain en bons fruits et légumes en s’insérant ou en créant une AMAP (Association pour le Maintien d’une Activité Paysanne). Enfin pour les chanceux qui habitent à la campagne où disposent d’un jardin familial la production autonome de légumes restent sur toutes ces questions le moyen parfait pour mettre la théorie en pratique.

6 Commentaires

Classé dans Alimentation, Economie, Philosophie

6 réponses à “La gastrosophie

  1. Merci pour cet article intéressant.

    Vous dites « Elle [l’agriculture biologique] est malheureusement bridée par son coût élevé qui la met hors de portée des classes moyennes et pauvres », ce n’est pas la première fois que je lis ce genre de chose. Je pense que c’est un peu simpliste et peut-être que vous pourriez réfléchir sur ce problème.
    Je trouve que la nourriture « brute » biologique n’est pas beaucoup plus chère que la nourriture « brute » normale et que beaucoup de gens pourraient se le payer, en économisant sur d’autres choses moins essentielles. Le problème est, selon moi, que plus les gens ont une capacité financière limitée, plus ils achètent de la _merde_, c’est-à-dire des produits ayant un rapport calorie/prix maximal, donc des produits bourrés de sucres, graisses hydrogénées, et j’en passe. Il ne font pas le choix entre une carotte bio et une carotte ogm. Cela a été constaté dans une étude aux USA où ils ont réalisé que ceux qui n’avaient que quelques $ en poche achetaient ce qu’il y avait de plus nourrissant.

    Le problème principal est qu’il est plutôt difficile, voir impossible de fabriquer de la nourriture industrielle « junk food » bio.

  2. …je viens de lire votre article suivant « guerrila potagère » et je vois que vous avez déjà affiné la réflexion😉

  3. karmai

    En Allemagne, ou je vis, la « junk food » Bio existe et se trouve aisement dans les « Biomarkt » qui sont des supermarches qui ne vend que du Bio et qui se trouvent a tous les coins de rues.

    Il est clair que meme pour des gens des classes moyennes, s’ils avaient des consommations plus frugales sur certains produits ils pourraient largement acheter des produits bio. Toutefois, entre autres phenomenes, la limite est temporelle, car cuisiner des produits de base demande du temps. Il est evident que la plupart de ces gens, arrivant fatigue du travail le soir, preferent mettre une pizza congele au four plutot que de preparer un plat.

    En ce qui concerne les gens pauvres vivant dans la precarite, la maximisation du rapport calorie/prix joue tres certainement. Ceci a probablement ete tout d’abord favorise par une politique agricole commune -PAC- qui promeut de la graisse (lait, beurre, huiles) et du sucre a bas prix. Cette securite alimentaire en calorie a haute valeur ajoutee a ete ensuite exponentialise par une ideologie du plaisir immediat (la graisse et le sucre liberent un sentiment de satisfaction tres fort) et une stimulation de leurs besoins par la publicite.

    Cocktail detonnant s’il en est!

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