Guerilla potagère

Armez vous de vos houes et de vos binettes, il y a des territoires à libérer!! L’espace urbain est malade de voitures, de publicité, de pollutions et de goudron. Envie d’une ville ou l’on se sente à la campagne, où le parcmètre servirait de tuteur aux tomates cœur de bœuf, où les trottoirs verraient alterner aubergines fessues, potirons ventripotents, et carottes sucrées et biscornues, où les rues printanières se couvriraient des couleurs des cerisiers et des pommiers et où chaque jour en revenant du travail l’on verrait les fraises et les framboises patiemment rougir jusqu’au jour tant attendu des princesses estivales. S’il y a un droit légitime à disposer d’un lopin de terre pour cultiver il faudra se battre pour y arriver. Armez vos bataillons de jardiniers et marchons; qu’une eau pure abreuve nos sillons.

Les pauvres? Qu’ils bouffent de la merde!

Pour ceux qui en douterait je les renvoie à la gastrosophie qui éclaire cette sentence lapidaire. La plupart des gens en sont aujourd’hui conscient mais ce qu’il manque ce sont les moyens. Avec un SMIC, difficile d’acheter des produits non industriels. Menant déjà une vie précaire aux fins de mois difficile, cela s’est couplé depuis quelques années avec une dévalorisation sociale de ceux qui ne peuvent pas se permettre d’acheter de bons produits. En effet légumes et fruits, dont on est censé en manger dix par jours, sont hors de prix pour nombre de bourses modestes…Autant dire que les produits biologiques appartiennent à une autre planète. Rassasié d’une soupe de légumes bio, les riches dont je fait parti ont la chance de pouvoir dormir sur leur conscience tranquille et éduquée en polluant moins la planète.

Store Wars

Le mensonge des nouveaux modes de revendication, c’est le pouvoir au consommateur. Depuis quelques années, toute une gamme de produits permettent de donner de la force au pouvoir d’achat. Sur ce mensonge que le client est roi est né l’idée d’une révolution sans morts ni perdants. Chaque achat est un vote qui peut changer le monde. Un monde juste? Et hop du café équitable. Un monde propre? Et hop des légumes bios.

Super pouvoir d’achat – La chanson du dimanche

En théorie, si tous les gens pouvaient acheter ces produits le monde serait effectivement changé du jour au lendemain. Bien sur, il n’en est rien, et la crise du fameux pouvoir d’achat en Europe et les émeutes de la faim allant de l’Égypte en Haïti nous montrent l’impossibilité du projet, aussi prometteur soit-il.

Sous le bitume, de la liberté

Nos vies hors-sol nous ont fait oublier que la ville a été construite sur de la terre. Mexico ou Paris ne sont pas là où elles sont par hasard. Si les hommes s’y sont installées c’est parce qu’elles se sont érigées sur des étendues fertiles. Le monde a évolué de telle sorte que l’on a préféré enfouir ce trésor sous du goudron.

Beaucoup de villes disposent encore d’un archipel minuscule de lopins isolés, autrefois jardins ouvriers, aujourd’hui familiaux (fin de l’histoire et de la lutte des classes obligent). La sémantique étrange de la Lingua Quinta Republica ne doit pas nous égarer, ce sont des terres pour les pauvres qui en sont à produire leur nourriture pour mettre, faute de beurre, des épinards dans leur assiette. La précarité croissante et la réduction de ces espaces ont créé des listes d’attente énormes pour ces espaces, il ne faut donc pas compter pouvoir bien manger avant quelques années.

Il faut donc aller prendre la terre là où on en a besoin et produire comme on veut ce que l’on souhaite manger. Plus besoin de donner autant d’argent aux supermarchés qui exploitent les caissières et pressent les producteurs en fourbes. Plus besoin de manger de la nourriture sans goût et sans âme emballée de plastique et pasteurisée cent fois. Le jardin est une étape d’un voyage pour atteindre le paradis terrestre. Travailler pour l’essentiel, en toute simplicité, c’est aussi forcement en parallèle moins encombrer sa vie de milles et un gadgets qui en nous coutant de l’argent bruûe notre irremplaçable temps. En disposer autour des choses simples, observer, cultiver, créer, partager, patienter, cuisiner, déguster, c’est la voie d’une des nombreuses formes terrestres du bonheur.

Leur prendre le rond point de la bouche

Il faut donc faire naitre le débat sur l’utilisation de l’espace publique. La façon légale est de demander un terrain à la municipalité. Ne vous faites pas trop d’illusion. Pas de réforme agraire prévue en France dans les jours qui viennent. Une fois tous les recours utilisés, la désobéissance civile est donc légitime.

« La désobéissance civile inclut des actes illégaux, généralement dus à leurs auteurs collectifs, définis à la fois par leur caractère public et symbolique et par le fait d’avoir des principes, actes qui comportent en premier lieu des moyens de protestation non-violents et qui appellent à la capacité de raisonner et au sens de la justice du peuple »

Jürgen Habermas

La guérilla potagère est un mode d’action qui permet de faire naitre la réflexion sur notre mode de vie coupé des choses essentielles comme une nourriture saine, propre, locale et bon marché. Le principe est donc simple, s’approprier en le cultivant un espace publique. Ceci portera ses fruits car l’illégalité sera négligeable si l’action est faite de façon réfléchie, publique, pacifique et collective. Ce sont les conditions essentielles qui permettent de caractériser une action de désobéissance civile. Un grand rond point, des plates bandes, des terrains vagues, tout est bon à prendre. En une nuit, une escouade de guerilleros horticulteurs armée de houes et munis d’un bon de stocks de munitions semencières est capable de conquérir un très grand territoire.

Armurerie potagère

Une fois la tête de pont prise d’assaut il faut la fortifier pour la la mettre à l’abri d’une destruction rapide. Le meilleur moyen est de s’assurer par des campagnes d’information préalable l’assentiment des riverains qui verront dès lors très souvent ce type de projet de manière favorable.

Munitions semencières

La guerilla potagère peut-être beaucoup plus sournoise et concerner un individu isolé qui à la moindre opportunité plantera une graine ou un plant. Cet individu free lance ne pourra pas se protéger par le collectif d’un groupe de guerilleros. Toutefois, l’action ponctuelle et individuelle, presque invisible, est moins à même d’éveiller les soupçons des éventuels passants.

Qui sème une graine récolte la tempête?

Vous l’avez compris, la guerilla potagère est une action symbolique, certes illégale, mais qui se veut conviviale, visant à faire naitre une réflexion sur nos modes de vie et de production ainsi que sur l’utilisation de l’espace publique. Toutefois il faut être bien conscient des risques encourus. La loi est heureusement et malheureusement floue à ce sujet. Si l’on en croit l’article 322-1 de la section « des destructions, dégradations et détériorations ne présentant pas de danger pour les personnes » du code pénal :

La destruction, la dégradation ou la détérioration d’un bien appartenant à autrui est punie de deux ans d’emprisonnement et de 200 000 F d’amende, sauf s’il n’en est résulté qu’un dommage léger.

Article 322-1

Toute la question est de savoir ce qu’est un dommage léger. Si cette caractéristique est refusée, alors l’article 322-2 vient faire chuter une terrible épée de Damoclès sur les coupables jardiniers :

L’infraction définie au premier alinéa de l’article 322-1 est punie de trois ans d’emprisonnement et de 300 000 F d’amende et celle définie au deuxième alinéa du même article de 50 000 F d’amende, lorsque le bien détruit, dégradé ou détérioré est :
1° Destiné à l’utilité ou à la décoration publiques et appartient à une personne publique ou chargée d’une mission de service public ;

Article 322-2

Conscient de cette menace, le guérillero se doit d’avoir un argumentaire en terre, pour ne pas dire en béton. Mais la conséquence juridique d’une condamnation pourrait être terrible en terme d’image pour le système. En effet, en cas de condamnation, cela signifierait que faire pousser des plantes vivrières serait considérer comme une destruction. Cela en dirait long sur notre conception de l’espace et de la Nature.

Jardin communautaire de Rosa Rose – Quartier de Friedrichshain à Berlin

Le résultat final peut donner par exemple ce beau projet, dans un quartier de Berlin, de récupération d’un terrain vague de 2000 mètres carrés. Après 3 ans de vie et d’efforts d’un quartier pour aménager collectivement l’endroit, ce n’est pas moins de quatres voitures de police pour les expulser et un bulldozer pour détruire leur ouvrage collectif qui ont été nécessaires. La guerre à commencer, alors fais ton choix camarade! Compost ou goudron?

17 Commentaires

Classé dans Alimentation, Philosophie, Politique, Urbanisme

17 réponses à “Guerilla potagère

  1. Concernant les jardins familiaux, je ne pense pas que la longue liste d’attente vienne de gens qui ont besoin d’un lopin de terre pour survivre, mais plutot d’un engouement pour la nature (limite bobo) par des gens qui peuvent très bien vivre de leur salaire. Mais ce n’est qu’une impression.

    Concernant la petite BD utopique de l’an 01, je rappelle que Cuba a connu son an 01 de la période spéciale, où tout s’est arrêté non pas dans un grand élan commun utopique, mais par l’effondrement de l’URSS et l’ambargo des USA. Qu’est-ce qu’ils ont fait (entre autre) ? Ils ont cassé les parkings et ont planté des légumes à la place ! Avec le pic pétrolier qui s’annonce, la planche de l’an 01 ne semblera peut être pas aussi décalée dans le futur …

    Concernant la guérilla potagère, c’est surtout la forme non vivrière de guérilla jardinière qui est connue, surtout dans les pays anglo-saxons d’ailleurs. J’avais donné quelques liens sur le forum de la décroissance (je ne partage plus tout a fait mes positions de l’époque ///). Bien sûr la guerilla potagère est beaucoup plus importante à mon avis (pour l’avenir bien sur, mais je pense qu’on fait naitre plus facilement une communauté autour d’un plant de tomates que d’un parterre de fleurs).

    Encore un chouette article en tout cas !

  2. karmai

    Bonjour Nicollas,

    Tu as tout a fait raison pour le lopin de terre, la forte demande vient d’un engouement nouveau pour la terre, et particulierement de ceux qui n’en n’ont pas besoin ou ne sont pas dans une demarche daccession a l’autonomie. J’admet volontiers avoir “noirci le tableau” pour le besoin de la cause. Toutefois, le prix de l’alimetation de base, augmentant a un rhytme inquietant, m’oblige a penser qu’aujourd’hui, un peu, et beaucoup de personnes pauvres demain n’arriveront a satisfaire des besoins que leur revenu monetaire ne peux plus fournir que grace a un lopin de terre (exemple, manger des pommes de terres du jardin pour pouvoir acheter les fournitures scolaires).

    En ce qui concerne la GRANDE BD utopique l’an 01, je te dirais que Cuba n’est pas comparable. Fidel Castro et ses compagnons ne sont pas arrives au pouvoir avec un programme de frugalite volontaire, cette situation de penurie a ete subie. C’est ce qui pour moi fait toute la difference. L’an 01 est une demarche volontaire et non une adaptation a la contrainte. C’est pour ca que, meme si sur le principe je trouve le concept de detruire un parking pour planter sa nourriture enthousiasmante, je trouve ca en fait tres triste pour les Cubains qui, comme beaucoup de peuples a cette epoque, aspiraient surtout a une certaine aisance materiel.

    Enfin, pour la guerilla potagere, je la concois avant toute chose comme une critique politique de notre rapport a l’espace publique et a notre alimentation. Ainsi, pour caricaturer, je dirais que la guerilla horticole (ie non vivriere) est beaucoup moins polemique car elle s’inserer completement dans les politiques actuelles d’amenagement de l’espace piblique. A ce titre, elle m’interesse beaucoup moins. Tu sembles etre sur le meme penchant. Dommage que tu vives a Montpellier (ou que je sois expatrie), nous aurions pu planifier une action a l’occasion.

    Merci de tes commentaires

  3. (je ne voulais pas dire « petite BD », mais « petite planche » !)

    Pour Cuba, effectivement la frugalité a été imposée par des évênements extérieurs et non pas souhaitée, ce qui change tout. Cependant d’après ce que je lis à droite à gauche (mais c’est peut être biaisé …), les cubains ne veulent pas retourner à un modèle de développement pre période spéciale. Ils ont peut être fait l’expérience de la pédagogie des catastrophes chère à Latouche, et je suppose qu’ils ne vont pas miser sur une agriculture extensive avec force intrants et mécanisation, même s’il en avaient la possibilité (possibilité qu’ils ont peut être déjà d’ailleurs avec les accords Cuba/Vénézuela).
    Je vois ça un peu comme si la télévision d’un français « ordinaire » tombait en panne, et que du coup cette personne, après quelques soirées angoissantes, découvrait le plaisir de lire, des activité, d’invité du monde à manger (il y a une fiction de la sorte dans « un pavé dans la gueule de la pub » de casseurs de pubs). Le chemin parcouru n’en serait pas moins valable, même si la démarche (forcée) n’est pas la même.
    Bien sur tout n’est pas rose à Cuba, mais à vrai dire j’ai l’impression qu’ils sont en avance sur nous sur énormément de points, et qu’ils ont une société de sobriété, pour le peu que j’en ai lu.

    Sur la guerilla potagère, je suis du même avis que toi, même si je pressens une « vérité » beaucoup plus forte derrière ces démarches, mais je n’arrive pas à mettre des mots dessus encore. J’avance sur la réflexion et je t’en fais part ici ou sur mon blog quand ça aura germé …

    Tu t’es expatrié vers où ?

  4. karmai

    Salut Nicollas (je partage le meme prenom mais avec un seul « l » dans la vraie vie)

    Pour repondre a ta question, je suis expatrie en Allemagne et je travaille dans le commerce equitable.

    Je te suis sur cette « verite » autour de ces methodes agronomiques. Pour ma part, cette verite a un nom, que l’on a oublie du fait de son incompatibilite avec la civilisation liberale (plus de details dans l’excellent livre « L’empire du moindre mal » de Jean-Claude Michea.), a savoir « la vie bonne ».

    C’est bien cela dont il s’agit, le modele de la vie simple en cultivant est un puissant acide pour la societe de demesure qui est la notre. C’est Epicure qui disait que les seuls besoin reels sont boire et manger. Lui-meme ne mangeait que du pain avec un peu de fromage. Sans sombrer dans l’ascetisme, il y a une profonde sagesse a vivre de choses simples. Comme toute ideologie, elle ne s’explique pas objectivement, mais se ressent, d’ou je pense ton inclinaison inexplicable (que je ressens aussi). En effet, « l’univers est indifferent au bonheur des hommes », ainsi toute creation d’un projet de vie bonne ne peut fondamentalement pas etre entierement rationnel. Pour ma part, la croyance dans la nature est au coeur de cette ideologie.

  5. Très bon article !!!
    Bravo, je vais me permettre d’en copier certaines références que je ne connaissais même pas. Je suis un de cette bande qui fait des jardins en ville et bien évidement des potagers !
    Rejoignez le mouvement sur notre site :
    http://www.guerilla-gardening-france.fr/

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  15. « Trouvez de la terre et plantez, plantez tout ce que vous pouvez, n’importe où : fruits, légumes, arbres… Parce que dans 20 ou 30 ans, ceux qui s’en sortiront sont ceux auront appris à être autonomes. »
    (Marie-Monique Robin, lors de sa présentation du film Les Moissons du futur à Metz)

  16. jonas

    guérilla potagère… c’est très bien,mais pas n’importe où!
    il y a quelques années des militants avaient défigurerés les jardins du Peyrou a Montpellier pour faire leurs petit potager… l’espace publique était annexé par des bobos loin de mourir de faim.c’étais tordant, le mec m’expliquai que c’était pour nourrir les pauvres,alors que je faisais les poubelles pour me nourir.

    • karmai

      Merci beaucoup pour ce témoignage. Vous avez entièrement raison la guérilla potagère peut être très mal utilisée et vous en donnez un très bon exemple.

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