Comment j’ai appris à aimer le réchauffement climatique

Pouvons-nous contrarier le réchauffement climatique? Alors qu’un consensus semble s’imposer dans les pays développés sur l’urgence du problème, on peine à voir la démocratie transformer cette volonté populaire en politiques à la mesure de l’évènement et renversant la vapeur (de Co2 bien sur). C’est que la solution ne réside pas dans le système politique mais bien dans l’opposition aux fondements même du capitalisme consumériste. La nature véritable de la lutte contre le réchauffement climatique est avant toute chose un anti-capitalisme. La fin peu probable de ce mode d’échange rend caduque la question des mesures à prendre contre la déstabilisation climatique, elle pose par contre celle de la préparation à un monde instable et précaire à de nombreux niveaux.

L’année sans été

En Avril 1815 le mont Tambora sur l’île de Sumbawa en Indonésie entre en éruption. Il s’agit du plus grand évènement volcanique de tous les temps enregistré par l’Homme: l’équivalent de 100 bombes atomiques lancées sur Hiroshima. Dans l’immédiateté de la catastrophe naturelle, des milliers d’autochtones furent pulvérisés sur place, d’autres plus lointain furent rendus sourds par la puissance de la détonation: plus de 180 décibels. La secousse provoqua un tsunami qui balaya plusieurs îles alentours, et dévasta des côtes habitées à des kilomètres de l’épicentre. Des centaines de milliards de mètres cubes d’une nuée ardente furent éjectés du volcan et dévastèrent à grande vitesse toute la zone alentour de gaz brulant et de lave incandescente. Au total, des dizaines de milliers de victimes comme conséquence directe de la colère des profondeurs terrestres.

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De cette éruption et de toute cette matière, une grande quantité de dioxyde de souffre (SO2) va notamment se répandre dans la stratosphère (entre 10 et 50 km d’altitude) et provoquer un changement climatique planétaire. En effet, à cette altitude, le SO2 se couple avec les particules d’eau (H2O) pour former de fines particules d’acide sulfurique (H2SO4). Ces dernières voyagent d’un bout à l’autre de la planète, et réfléchissent les rayons incident du soleil. En conséquence, cela provoqua en 1815-1816 un abaissement du rayonnement reçu à la surface de la Terre. En Europe et aux Amériques, l’année 1816 fut connue comme l’année sans été: gelées tardives, des tempêtes de neige en Juin et inondations détruisirent ou endommagèrent les cultures, provoquant « la dernière grande crise de subsistance du monde occidental ». Certaines estimations font référence à environ 200 000 morts du fait de cette famine provoqué par cet Hiver volcanique (Source: BBC Timewatch documentary: Year Without Summer). Le bilan est probablement plus élevé du fait des nombreux lieux affectés où toute évaluation chiffrée est globalement impossible a posteriori (mousson perturbée en Inde, épidémie de choléra, etc…)

Cet événement nous permet d’illustrer un point important qui est que des catastrophes locales peuvent avoir des conséquence globales. Loin d’être une problématique nouvelle donc, l’inter-connexion des différentes régions du monde est évidente. Si la prise de conscience d’une destinée planétaire commune potentiellement tragique est récente, les exemples qui la démontre ne datent pas d’hier.

L’auto-flagellation est contre productive

Le réchauffement climatique par effet de serre fonctionne sensiblement sur le même mécanisme que le phénomène précédent. Le dioxyde de carbone (CO2) en augmentation dans l’air provoque un changement global dans le rayonnement solaire arrivant jusqu’à la Terre. La cape de CO2, contrairement au Dioxyde de Soufre du Tambora, ne provoque pas de refroidissement mais un réchauffement global parce qu’il conserve la chaleur dans l’atmosphère. La différence fondamentale entre la catastrophe globale du mont Tambora et l’effet de serre réside dans son origine: la première est évidemment naturelle et l’autre « très probablement » d’origine anthropique (Le GIEC estime la probabilité qu’il soit d’origine humaine à 90%). Si il est bien inutile de s’inquiéter de ce qui ne dépend pas de nous, comme les catastrophes naturelles, nous aurions la responsabilité première dans le réchauffement climatique. Des débats intenses font rage pour savoir si le réchauffement est d’origine humaine ou pas. Pouvons nous veritablement provoquer un tel bouleversement? Même si les preuves tendent à montrer que nous en sommes effectivement en grande partie responsable, il est aussi, contre toute attente, completement inutile d’avoir une réponse à cette question. En effet, comme le montre la vidéo suivante (en anglais), ce qui est important ce n’est pas de savoir qui est responsable, mais si l’on doit agir ou non contre le réchauffement climatique.

How it all ends – Greg Craven

Adieux donc les doutes stériles, les débats interminables et le pouvoir des lobbies basé sur ces 10% d’incertitude. Peu importe finalement de savoir si nous en sommes responsables, la véritable question semble donc se résumer à agir ou non contre le réchauffement climatique. Une fois que l’option d’agir semble raisonnablement plus intéressante que celle du risque de la non action, se pose alors la question de savoir comment prendre au plus tôt les mesures efficaces à l’échelle globale contre le réchauffement climatique?

La démocratie en panne?

Pour Greg Craven qui a réalisé ce travail basé sur les principes du « risk managment« , la solution réside dans la diffusion de son message afin d’atteindre une masse critique pour influencer les preneurs de décision « spread the word around […] to influence policy makers » [passez le mot pour influencer les décideurs]. En d’autres termes, c’est la confiance dans la démocratie qui rendrait possible une action collective décisive. Or dans les nations européennes on remarque que l’opinion publique est déjà majoritairement consciente du thème et l’érige en problème majeur. Par exemple, pour une majoritée de Français « le réchauffement climatique est l’enjeu du siècle ». Comment expliquer alors que les mesure prisent soient aussi marginales? Un autre sondage Suisse révèle que « 65% des Suisses jugent que les hommes politiques et les autorités n’en font pas assez pour prévenir les changements climatiques ». La conclusion serait donc sans appel: déni de démocratie et dirigeants incompétents seraient les éléments qui empêcheraient l’articulation entre les attentes démocratiques des individus et les décisions politiques souhaitées.

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Une telle conclusion serait bien trop simpliste car il faudrait alors conclure sur la nature profondément anti-démocratique dans tous les pays et les dirigeants qui se prétendent comme tel. En fait, contre toute attente et contre toute doxa anti-politicienne, la faible considération de cette attente est preuve d’un bon fonctionnement démocratique.

En effet, dans son ouvrage de référence De la démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville nous rappelle que les sociétés démocratiques visent à l’égalité entre les citoyens, et qu’en conséquence elles tendent naturellement vers l’individualisme et vers un gout prononcé pour le bien être matériel. Hors, c’est bien dans ces éléments essentiels des sociétés démocratiques que réside la contradiction essentielle. La formalisation simplifiée d’un système de normes permet de bien comprendre ce qui se passe. En référence aux travaux d’Arne Naess sur les systèmes normatifs, celles-ci sont indiquées avec un point d’exclamation. Dans le cas qui nous intéresse nous avons donc une société avec deux normes:

N1: Bien être matériel!

N2: Lutte contre le réchauffement climatique!

Comme on a pu le voir, ces deux normes sont en place dans nos sociétés démocratiques actuelles. Dans la réalité, elles sont en opposition du simple fait que la plupart de nos biens de consommation et notre mode de vie sont basés sur le pétrole, et que ce dernier est une source importante de gaz à effet de serre. Or, dans un système démocratique, la norme N1 est bien plus fondamentale que la norme N2. Par conséquent, aucune action sérieuse ne peut être entreprie dans une société démocratique contre le réchauffement climatique, et les politiques mises en place font logiquement la part belle à la poursuite du « bien être matériel! ». En effet cette dernière norme est bien plus à même d’obtenir le soutien d’une majoritée dans le cas où les deux normes devraient être mises formellement en compétition. Seules les actions satisfaisant N1 et N2 sont éligibles en tant que mesure. Un tel système de valeur limite ainsi terriblement les possibilités des politiquess, ce qui explique bien les faibles avancés en matière de lutte contre le réchauffement climatique.

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Grenelle de l’environnement – 2007

Innocentons la démocratie

Qu’est-ce à dire alors? Qu’il faut se débarrasser de la démocratie pour avoir les moyens de contrecarrer ce risque? Une telle conclusion éco-fachiste doit tout de suite être corrigée. Ce que Tocqueville étudie c’est la démocratie américaine de 1830. En ce sens, il est important de dissocier deux éléments: la démocratie qui est son mode décisionnel basé sur la majorité et le capitalisme qui est un mode de production basé sur la recherche du profit maximum. Pendant longtemps, à l’image des états-unis de Tocqueville, capitalisme et démocratie allaient de pair, comme conditions mutuellement nécessaires pour la prospérité socio-économique. (le fameux « developpement » théorisé plus tard). La norme « bien être matériel! » est donc dans la société démocratique occidentale bien plus la conséquence du mode de production: le capitalisme. Si capitalisme, démocratie et prospérité économique semblaient intimement liés dans les nations industrialisées, il convient aujourd’hui de bien dissocier le mode de production du système d’organisation politique. En effet, à la vue d’un pays comme la Chine, il est évident que le développement capitaliste est tout à fait possible en faisant l’économie de la démocratie.

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Edward Burtynsky – Manufacturing #18 – China

Il faut donc bien se rendre à l’évidence que ce n’est pas tant la démocratie qui est en cause que son adhésion aux principes fondamentaux du capitalisme dans les sociétés occidentales. La possibilité d’une lutte contre le réchauffement climatique réside donc dans l’anti-capitalisme. Ceci d’autant plus que les démocraties capitalistes occidentales se trouvent aujourd’hui dans une compétition au sein même du monde capitaliste. En effet, les acquis sociaux de la démocratie et de l’état providence se trouvent être des désavantages comparatifs par rapport à des sociétés où le prélèvement sur les profits pour financer les services sociaux est peu important. A ce titre, on note depuis les années 80 et l’accélération de la mise en compétition des différentes nations capitalistes, une diminution notable des profits se dirigeant vers les salariés. C’est le fameux « dumping social », concept occidental supposant par la même qu’un capitalisme sans démocratie serait une abbération. Elle suit au contraire la loi de la maximisation des profits inhérente au capitalisme.

Atac - valeur ajoutée pour salaires

La baisse tendencielle de la part salariale – 2007 – Michel Husson – Conseil scientifique d’Atac

Cette compétition, ou dumping social, est donc sans appel et peut s’étendre sur d’autres sphères. Alors que la Chine est aujourd’hui un des pollueurs majeurs de la planète, elle est exemptée des mesures environnementales du protocole de Kyoto au titre de pays en voie de développement. De même, le premier pollueur planétaire, les états-unis n’ont toujours pas ratifié le protocole signé par 172 pays au Japon. Constat effrayant si l’on considère que Kyoto ne consiste même pas une réduction suffisante de la pollution atmosphérique pour enrayer le phénomène. « Dumping social » et « dumping environnemental » marchent sur la même logique d’accroissement des profits.

La fin du capitalisme?

La fin du Capitalisme a été tant de fois prophétisée que je ne vais pas en rajouter une couche. La réalité montre bien plutôt une coriacitée monumentale du ce mode d’échange, une capacité de métamorphose et d’adaptation sans précédents. Un des derniers avatars était le capitalisme consumériste, apparu dans les trente glorieuses aux États-unis et en Europe et toujours majoritaire dans le monde. La recherche de profits a alors abouti à une commercialisation de ce qui était jusqu’alors considéré comme non marchandisable (biens publics mondiaux, principes éthiques divers, organes…).

Zapping – Capitalisme consumériste

Mais voilà qu’aujourd’hui, le capitalisme a évolué et semble n’avoir besoin que de consommateurs solvables et et aucun cas de citoyens; cela rend alors possible le découplage entre démocratie et capitalisme, observable aujourd’hui en Chine. Le nouvel horizon et référence à venir en terme de compétitivité économique pour les autres nations:

Capitalisme Chinois – Zapping – 2008

Même en plein cœur d’une crise majeure du capitalisme, le système semble tenir debout, preuve de son incroyable résilience. Ainsi, la fin du capitalisme ne semble pas pour aujourd’hui. Les alternatives sont encore d’une ampleur bien modeste et bien fragile pour pouvoir mettre en doute ce système. Ainsi, le capitalisme semble devoir continuer sa route et trouvera bien dans le réchauffement climatique quelques nouvelles sources de profits

Tirer la bonne conclusion

Ainsi si la crise écologique liée au réchauffement climatique semble devoir petit à petit s’imposer dans nos vies, la véritable question aujourd’hui n’est donc pas « que fait-on pour limiter le réchauffement climatique? » mais bien « comment fait-on pour y faire face ? ». Bien sur, l’expérimentation anti-capitaliste doit continuer plus que jamais, mais l’urgence est avant tout de se préparer intelligemment à faire face aux incertitudes dues à la déstabilisation climatique. Quelle alimentation, quelle société et rapports sociaux seront les mieux à même de limiter les désagréments d’une accentuation des risques climatiques? Pourrons nous continuer à laisser isolées les personnes âgées si les canicules s’accentuent, pourrons nous continuer à dépendre de la monoculture lorsque celle-ci fait preuve d’une faible résilience écologique, pourrons nous obtenir des fûts de bois très longs si les arbres subissent plus de tempêtes, continuerons nous à vivre dans des zones inondables si des pluies abondantes plus fréquentes viennent endommager les habitats, etc?

Nous pouvons des lors faire confiance aux hommes politiques pour ce saisir de cette question de l’action dans l’urgence. Voilà comment j’ai réussi à aimer le réchauffement climatique…

Docteur Folamour ou : comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer la bombe – Stanley Kubrick – 1964


7 Commentaires

Classé dans Climat, Histoire, Politique

7 réponses à “Comment j’ai appris à aimer le réchauffement climatique

  1. valerielg

    Réflexion intéressante.
    J’ajouterai qu’il existe une hiérarchie des normes (ou besoins) de la démocratie : le bien-être matériel est considéré comme primordial car il est celui qui d’abord nourrit et protège, la menace écologique est considérée comme secondaire car non vitale (cfr pyramide de Maslow). Il n’y a pas, à mon avis, d’opposition. Bien que ces besoins soient clairement identifiés, cette hiérarchie prédomine faute de discours clairs des scientifiques et intellectuels. A partir du moment où il sera établi et reconnu par tous que la menace écologique est vitale, liée directement au bien-être matériel, et non une position intellectuelle de confort, les politiques réagiront. Il est fort à parier que cette prise de conscience ne surviendra que trop tard, c’est-à-dire quand la hiérarchie des normes se sera concrètement inversée, ou modifiée, à cause de la multiplication des catastrophes naturelles et humanitaires. Alors, seulement, le capitalisme sera enfin identifié comme le principal responsable de la situation. Sera-t-il remis en question pour autant ?

    • karmai

      Bonjour Valerie,

      En fait il y a opposition car une grande partie de notre bien-être matériel est conditionnée a la production de biens en masse sur la base d’un système industriel productiviste alimenté par le pétrole (et d’autres énergies non renouvelables et polluantes). Comme je l’écris dans l’article, ce n’est pas une question de prise de conscience, car les citoyens des pays développés sont majoritairement préoccupés par la question écologique (et le score, certes modeste, mais en croissance de l’écologie aux Européennes le démontre un tout petit peu). Il y a une impossibilité structurelle a l’imaginaire de la société capitaliste de résoudre une telle contradiction.

      Toutefois je suis d’accord avec ta conclusion car elle rejoins la mienne😉 le capitalisme produit des catastrophes et des crises a l’échelle de son emprise sur la planète. Toutefois, catastrophes il y a eu, catastrophes il y a et catastrophes il y aura. Il semble que ce n’est pas matière a mettre a bas ce mode d’échange. On dépasse un mode d’échange par un autre.

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