L’exode onirique

« Ça?…Ça, c’est du Colza… » me dit un jour un agriculteur Alsacien en me regardant, mi affolé, mi amusé, mais surtout inquiet de constater qu’un jeune élève-agronome pouvait encore ignorer le nom vernaculaire d’une plante aussi banale. La connaissance fine des réalités agraires par les élites qui tracent le sillon de l’agriculture française semble enfin avoir été acceptée. On aura en effet, à titre d’exemple, applaudi récemment la nomination comme ministre de l’agriculture d’un Neuilléen agrégé de lettres modernes qui fit son mémoire sur « À la recherche du temps perdu » de Proust, probablement un ouvrage de référence cherchant à simplifier la chronophage paperasserie administrative qui parasite la vie quotidienne et réduit ainsi la productivité horaire des exploitants agricoles européens.

Dieu Merci ils sont morts

La France brille d’une approche originale issue d’une longue tradition où des champs entiers de connaissances récoltées dans les bibliothèques universitaires ont permis de régler la vie des paysans d’autrefois dans le cadre rationnel que le bon sens impose. C’est ainsi qu’aider à exporter massivement des excédents vers les pays du sud, faire rouler des voitures avec des aliments, produire des plantes non reproductibles et construire des gratte-ciels producteurs de fruits et légumes sont et seront les aboutissements logiques d’une agriculture enfin débarrassée des scories immondes issues d’un traditionalisme paysan arriéré et conservateur. Après moult résistances irrationnelles, les derniers cul-terreux, réduits à un petit nombre d’indécrottables simples d’esprits se plièrent enfin à l’évidence de la culture sans sol, des vaches carnivores, des poules cannibales et de l’abattage des arbres gênant le passage des engins agricoles. Le paysan coincé dans son idéologie passéiste avait donc enfin été déraciné de son utopie absurde « d’être en harmonie avec la nature » où il n’y avait « de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès« , pour reprendre les sublimes paroles du 23ème président de la république française, déclamées solennellement par l’héritier des Lumières et organisateur du Grenelle de l’environnement devant un auditoire Françafricain non réfractaire à la modernité triomphante.

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Les nouveaux paladins

Une fois les porteurs de la civilisation paysanne dans la tombe, retournés a la terre, le champ était alors libre pour s’émerveiller de ce passé désormais glorieux. Oui! Nous maintenons dès lors les ruines de ce passé en allant chercher ses légumes chez un agriculteur du coin en souvenir du bon vieux temps ou on n’emballait pas encore les produits dans du pétrole. Puis on s’extasie devant l’incroyable découverte d’aliments qui ont du goût, de la forme inquiétante de légumes difformes, parfois même, on redécouvre le plaisir de cuisiner. Il est apparemment préférable d’investir dans l’entretien d’une nostalgie rustique que d’entretenir une décevante réalité paysanne si peu flexible aux calculs de l’utilité marginale du consommateur et des « deadline » des campagnes de promotions. Mais il n’était pas dis que ce monde n’aurait pas de sa tombe sa revanche.

Plein de cet élan fondateur d’une restauration salutaire, certaines jeunes âmes bien éduquées, plein de l’esprit de la renaissance, remplis d’idéal grec de la juste mesure, s’en allèrent vivre en accord avec Gaïa. Ils cultivèrent leur jardin au milieu de l’incompréhension presque totale des autochtones souvent acculturés qui ne voyaient dans quelques légumes mal cultivés rien de révolutionnaire.

D’autres, plus farouches, en voulaient à la terre entière que l’argent puisse faire des petits comme une louve mettrait bas huit louveteaux. Ils parlaient de liberté, d’exploitation…et bien qu’ils aient souvent toujours eu la première et n’aient pas réellement connu la deuxième ils décidèrent d’embrasser un monde sans contraintes ni travail salarié.

Avec les années, une sorte de Darwinisme social avait écrémé ces premières ardeurs. Seuls ceux pétris d’un idéal tenace, d’une résistance aux rigueurs climatiques et d’un stoïcisme admirable devant l’appel d’une douche chaude quotidienne résistèrent à l’appel de Babylone et de ses plaisirs télévisuels.

Loin de bouleverser encore le tissu rural, cela avait permis d’assister, ça et là, à quelques surréalistes conseils municipaux, sous les regards de quelques anglais et hollandais goguenards en plein cours de culture française. Bon an mal an, les saisons passant et les derniers récalcitrants de la vieille garde paysanne trépassant, les idées modernes prenaient racines. Ceux qui étaient jadis isolés dans leur étroite Utopie étaient sur le point de prendre le pouvoir. On ferait désormais des Jacqueries en organisant, par exemple, un FlashMob géant où des militants dans le plus simple appareil et ayant inséré un épi de mais transgénique dans leurs anus envahiraient un champ d’OGM, le tout relayé par Indymedia, Greenpeace, « La-bas si j’y suis » et le Rezo. C’était peut-être bientôt la fin des rivières de lait et des préfectures fertilisées par des tonnes de fumier. Que faire si même le monde rural est devenu un théâtre fraîchement prostitué a la société du spectacle?

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Cow parade – Ann Clemens

Au final on avait hérité de beaux concepts comme ceux de « Paysans », de « Terroir » ou de « Saveurs » mais au lieu de les préserver et de les faire continuer a vivre, on les avait surtout utilisé pour faire tourner les services « marketing » des entreprises de l’agro-alimentaire. Même le discours d’un José Bové, l’Asterix pourfendeur de multinationales, avait du céder à la marchandisation de sa propre personne afin de pouvoir conserver une attraction médiatique suffisamment longue pour pouvoir marteler ses deux trois messages clefs. Avait-on au final fait reculer les OGMs et les multinationales? Assez peu, mais le sacrifice n’avait certainement pas été vain et l’utilisation habile des rouages du système c’était trouvé pour un temps efficace. Toutefois, la gueule de bois au lendemain du grand espoir de Seattle avait été bien amère.

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Jörg Brüggeman – Same Same But Different

Comme Cohn-bendit dans les années 68, la rébellion couvait sous une apparence révolutionnaire des avancées du projet néo-libéral. C’est ainsi que l’altermondialisme favorisait à son corps défendant les mamelles de la globalisation capitaliste: de la liberté des flux humains dans le village mondial à la marchandisation de la justice. Force est de constater qu’à l’heure ou E.leclerc se fait le défenseur du pouvoir d’achat, qu’Hollywood romantise le Che Guevara, dont la figure est ironiquement imprimée en masse dans les ateliers de misère du Bangladesh, la véritable alternative ne peut qu’être nichée dans les espaces marginaux de la société.

La victoire absolue du Capitalisme

Si je reste un profond critique du capitalisme et de sa barbarie, je sais aussi reconnaître ses succès. Lorsqu’il s’agit de produire en faisant appel à l’esprit de l’épicier, on obtient toujours un bon résultat. Si en plus la loi autorise la vente de sa propre mère, on trouvera toujours un Robert Macaire pour en tirer efficacement un bon profit. En créant une civilisation de marchands, on détourne il est vrai une grande partie des passions qui ont mené jadis au faible prix des tripes humaines ouvertes par les baïonnettes (rendu abordable par le jeu de l’offre et de la demande bien sûr). Les appétits idéologiques belliqueux contenus par l’achat et la vente ont permis l’émergence d’une classe moyenne relativement bien dotée matériellement, ce qui a fortement limité les pétages de plombs de type guerres, révoltes ou révolutions, liées à feu la frugalité matérielle des masses. Dans la France du XVIII siècle par exemple, on en était a nourrir les foules affamées par des têtes d’aristocrates.

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Mais aujourd’hui tout cela est bien loin, la pacification est tellement réussie que même les travailleurs mis de coté pour un meilleur TRI ne remplissent même pas les bouteilles de gaz avec lesquelles ils prétendent faire sauter leur usine. Il est à ce titre intéressant de noter que si le système est pacificateur et productif, il n’a jamais aussi peu enthousiasmé. Encore autrefois, lorsqu’une usine fermait pour satisfaire le dieu CAC40 on pouvait se prendre a rêver de collectiviser les moyens de productions, mais aujourd’hui, l’envie d’être libre en produisant des objets rapidement obsolètes n’est plus là, on préfère se tailler avec un bon pactole.

Rêver un autre monde

Ainsi, même si il n’existe pas d’alternative sérieuse au capitalisme sous sa forme démocratique libérale, et même si il se pourrait bien qu’à ce sujet nous ayons atteint la fin de l’histoire politique, il n’en reste pas moins que nous devons trouver une issue qui donne de l’espoir, car parait-il, il fait vivre. Les décroissants tentent l’aventure, recyclant les idées écologiques des années 70 à l’aube de ce qu’ils appellent « le mur » – sorte de néo-millénarisme post-moderne – ils prônent l’espoir dans un monde fondamentalement pessimiste, où la seule éternité promise est celle des télés-réalité archivées par l’INA.

Bethleem - james traceur

Mur à Bethléem – James Traceur

S’occuper de son Jardin, travailler en fonction de ses besoins réels, consommer ce dont on a vraiment besoin, ainsi avoir du temps plutôt que des objets, retrouver le goût de créer, cultiver le goût des aliments, de la convivialité avec les autres et l’humanité, simplifier, équilibrer les écosystèmes, réduire les inégalités, comprendre son univers et apprendre l’humilité, le tout dans la joie et la bonne humeur. Voila un espoir viable que la réalité ne vous aidera pas à accomplir, voila la tâche à laquelle ceux qui veulent de l’espoir doivent s’atteler, voila un rêve qui ne verra jamais le jour à grande échelle mais sur lequel vous vous retournerez heureux lors de votre dernier battement de cœur.

6 Commentaires

Classé dans Economie, Philosophie

6 réponses à “L’exode onirique

  1. valerielg

    Encore une fois, je te lis avec plaisir… même si je te trouve bien critique. Mais bon, ça fait du bien là où ça fait mal, si j’ose dire 😉
    Je reste sur ma faim quand aux propositions de solution. Concrètement ?

    • karmai

      Concrètement on fait, entre moult autres choses à découvrir, ce qu’il y a dans le dernier paragraphe 🙂

      • valerielg

        D’accord, d’accord. Mais quand tu dis « simplifier » ? ou « comprendre son univers » ?

  2. valerielg

    Je voulais ajouter que j’apprécie ton style « voltairien » : l’ironie et la satire. Ton texte tombe juste à propos car je suis justement en train de préparer des cours sur Voltaire & co. Attention toutefois à ne pas trop alourdir le texte. Je t’expliquerai si tu veux, quand tu passeras en BZH.
    Besos de ta vieille vieille soeur.

  3. Salut Karmai,
    j’ai découvert ton blog il y a à peine une ou deux petites semaines, et je me suis empressé de tout lire (oui, tout! et même de regarder toutes les vidéos que tu mets en partage). Je trouve que tu fais du bon boulot, tes articles sont tous intéressants, et bien écrits. Les sujets auxquels tu t’intéresses sont les mêmes que ceux qui m’intéressent, j’ai moi-même un bac+3 en sciences de la terre, et je suis particulièrement intéressé par tout ce qui a trait à la pédologie (science des sols, pour les non-initiés. Toi et quelques autres, vous m’avez donné envie de créer mon propre blog, du coup.
    Par contre, tout comme ValérieLg, je reste également parfois sur ma faim en ce qui concerne les solutions que tu proposes. Ce sont certes des propositions évidentes, favorables, avec lesquelles je suis en accord, mais elles manquent parfois de méthodologie. En gros, c’est facile à dire, mais pour beaucoup de gens, ça reste une réalité assez inenvisageable, lorsqu’on a un loyer à payer, des enfants à nourir et à enmener à l’école tous les matins; qu’on ne peux pas forcément obtenir de son employeur un 3/4temps, etc.. De même, lorsque tu nous dis qu’il faut sortir du capitalisme, par exemple, ça manque de « comment? » et de « par quoi on le remplace? »
    Toi même, je crois savoir que tu n’es pas prêt de nous offrir des photos de ton admirable et nourricier potager, je me trompe?
    Voila encore un gros travail auquel nous devons nous atteler pour pouvoir viabiliser nos espoirs…

    • karmai

      Merci pour ce beau commentaire, il exige une longue réponse,

      La sortie du capitalisme n’est pas une chose qu’on peut réaliser absolument. Et tu as raison de dire que je n’ai pas encore de potager et que ça manque de photos de tout ça. Pour être honnête ça ferait longtemps que j’en aurais eu un si j’arrêtais la vie de nomade que j’ai eu ces dernières années (c’est bientôt fini pour mon plus grand bonheur). Mais, même un potager n’a rien d’anti-capitaliste. C’est bien l’esprit dans lequel on fait les choses qui sont anti-capitalistes.

      Je ne suis pas la pour fournir les solutions clefs en main. Si tu veux un messie, il y a des églises pour ça (je caricature). Pour moi, par exemple, cela passe par une réduction de mon temps de travail, condition sine qua none d’une réduction de mon standard de vie qui me permettra de me concentrer sur l’essentiel. Pour d’autres amis, cela passe par la production agricole familiale, ou encore par un travail salarié a temps plein dans une coopérative de production. Cela passe par des choix de consommation (plutôt auto-produit si possible, plutôt bio, plutôt de saison, etc) et des non choix de consommations (pas de voiture, pas de portable). Pour d’autres ce sera un engagement politique, syndical, etc. Ce que je veux dire c’est a chacun de construire son chemin, sa réflexion. Il n’y a donc qu’un conseil a avoir, être curieux et avoir l’esprit critique.

      En terme de solutions concrètes, je crois en avoir fait quelques unes (dans mon secteur professionnel qui est l’agriculture en soutenant la permaculture, l’agro-foresterie, le tout a l’herbe, …) que je pousserais plus dans les années a venir et j’aurais sûrement plus d’occasion d’en parler lorsque j’essaierais de les implémenter. Je défend l’égal accès a tous les citoyens a un lopin de terre gratuit pour auto produire si la demande en est faite (reforme agraire institutionnelle) voir: https://jardinons.wordpress.com/2008/01/30/la-lutte-des-jardins-ou-le-droit-a-lautonomie/

      De même je défend la généralisation des toilettes sèches: https://jardinons.wordpress.com/2008/02/17/jaime-la-merde/

      Ou encore une approche du mangé que tout le monde peut obtenir (d’autant plus que les deux précédents seront en place): https://jardinons.wordpress.com/2008/04/12/la-gastrosophie/

      Je ne suis plus partisan (et je l’ai été, donc les lignes de ce blog peuvent encore en transpirer) d’une responsabilité individuelle devant les problèmes écologiques auxquels nous faisons face. Je n’attend pas de ceux qui ont le moins de degré de liberté de changer, et donc a ce titre, les gens au chômage avec cinq enfants et un prêt sur le dos ne sont pas dans ma critique. Ils doivent bénéficier du changement, si changement il y a, mais en aucun cas on ne peut exiger de ces personnes un changement matériel. Par contre, changer dans sa tête est tout a fait possible. Je considère que si ces gens (et beaucoup le sont ce qui me donne énormément d’espoir) sont en révolte en eux-même sans pouvoir passer a l’acte c’est déjà énorme car si changement il y a, ils soutiendront. Contrairement a certains écologistes je ne suis pas un puriste dans le sens ou je n’exige plus des autres une cohérence totale. Ce serait comme critiquer un démocrate au temps de la féodalité car il acceptait de payer les impôts a son seigneur. Doit-on forcement se marginaliser jusqu’au martyre pour avoir le droit de réclamer un changement?

      Je crois qu’il est normal de plus que la pratique ne transpire pas de ces lignes, car j’ai commencé ce blog pour faire un diagnostique, découvrir les ébauches de solutions et exiger de moi une réflexion structurée et argumentée. Aujourd’hui je suis prêt a aller vers la pratique, et j’oriente ma vie professionnelle vers cet objectif. Donc point d’impatience, les expériences pratiques viendront sur ce blog. 🙂

      Merci en tout cas pour le beau compliment, ça me touche beaucoup.

      Karmai

      PS:Je tiens enfin a dire que lorsque je dis « jardiner la planète », c’est au sens ou Castoriadis l’utilise, c’est a dire plus symbolique que le simple fait de retourner le terre (ou pas) pour y faire pousser des plantes, mais c’est bien une véritable éthique de l’existence qui va bien au delà de la simple production alimentaire, ce qui je crois est visible sur ce blog. C’est un peu comme lorsque Voltaire conclue dans Candide qu’il faut « cultiver son Jardin », meme si Candide, Cuneguonde et les autres sont effectivement en train de cultiver un jardin, c’est bien de l’esprit que Voltaire parle.

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