Prendre le temps et la Bastille

La liberté des individus ne peut passer que par une appropriation du temps réellement libre. Pour échapper au cycle chronophage et liberticide travail/consommation, il faut réduire son temps de travail et l’intensité de la consommation. Seul plus de temps libre pourra nous permettre de rêver un monde meilleur.

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Il y a une guerre contre une vision du temps à mener. La domination d’une temporalité métro-boulot-dodoesque où semble s’évanouir l’essentiel. L’anthropologie d’une société où le temps est de l’argent, est celle de l’homme pressé. Celle du travailleur-consommateur qui se soumet aux exigences toujours plus dures du consommateur travailleur, en bref celle de l’auto-exploitation. Le temps « libre », supposé échapper à cette logique, est colonisé par les divers spectacles propagandistes. L’extension sans limites des désirs requiert des consommateurs-travailleurs une disponibilité de tous les instants pour tenter de les combler. En vain. Fatigue, stress, dépression, maladie, parcourent la vie de ces Hommes qui tentent de satisfaire par le travail la double exigence de l’épanouissement par une tâche au sens hyper-fractionné et de la satisfaction de tous leurs désirs. Le souci de son activité professionnelle et de la consommation colonise le temps « libre » parce qu’il est en négatif du temps du travail. Ce temps « libre » a peu à voir avec la liberté et est en fait une condition sine qua none de la conservation de l’équilibre psychique et physique du travailleur. Le temps libre mis au pas par la société de consommation, il ne reste que les rêves, temps encore disponible afin de purger les soucis du quotidien. Lorsque les remparts de ce dernier univers cèdent et que le sommeil réparateur n’arrive plus à compenser les tensions du monde réel, le corps doit alors être chimiquement et psychologiquement assisté. Le système médical prend alors désormais en charge le monde onirique devenu le champ de bataille de l’enthousiasmante trilogie des publicitaires, du management et de la psychanalyse. Bienvenue dans la société sans rêves.

Waking Life (2001) – Richard Linklater

Cette soumission du temps a une source: le capitalisme industriel. Le capitalisme, c’est la démocratisation de l’horloge et de la montre en permettant l’intégration par tous les travailleurs d’une mesure objective des minutes qui s’écoulent en une journée. Le temps standardisé rend alors possible l’augmentation scientifique de la productivité horaire et un meilleur contrôle sur le profit. Le rendement par unité de temps soumet le travailleur à une référence productive. Son temps est directement mesurable en création de valeur. Le temps devient de l’argent. (Voir Landes)

La classe operaia va in paradiso (1971) – Elio Petri

Alors que les gains de productivité auraient du permettre progressivement de libérer les hommes du travail puisqu’il faut moins de temps pour produire un même objet ils sont en fait captés par les détenteurs du capital (aujourd’hui les actionnaires) pour entretenir une richesse démesurée et servir à créer de faux-besoins, conditions nécessaires du moteur de l’exploitation future. En travaillent plus vite, et faute de rapport de force favorable pour obliger les détenteurs du capital à partager comme on a pu le voir dans les trentes glorieuses, on ne travaille pas moins mais on met des gens au chômage en augmentant le taux de profit. Toute ressemblance avec une société existant actuellement serait completement fortuite…A la faillite du système financier international, les états ne s’y trompent pas et peuvent donc parier sur l’inertie de cette quête imposée aux masses de satisfaire d’innombrables faux-besoins, d’autant plus assurément inatteignables que les inégalités sont fortes et d’autant plus désirables que le spectacle du luxe les met en valeur (voir Veblen). Sans autres alternatives que le goulag, sans autre univers à créer que notre petit individu, la lutte politique collective pour changer ce monde inacceptable semble une hypothèse désespérée digne de Donquichotte.

Waking Life (2001) – Richard Linklater

Sur ce constat, la tentative qui consiste pour chaque être humain de détruire les structures de domination (l’état, la publicité, les médias, le spectacle, la croissance, la police, la hiérarchie) qui oppressent le développement de soi n’ont mené au final qu’à un approfondissement de la société de consommation par la diffusion de l’illusion de la consommation personnalisée et tolérante.

Venez comme vous êtes – Campagne publicitaire de Mac Donald

On peut lire sur un blog comme parmi d’autres: « J’adore la nouvelle campagne McDonald et pourtant je ne supporte pas cette chaîne et ses produits ! ». cqfd Critiqués de tous bord pour leurs propagande normative, les publicitaires s’adaptent et proposent de valoriser des minorités à fort pouvoir d’achat comme les vieux seniors, les gros personnes de forte corpulence, les noirs blacks, etc.

« Trop vieille pour être dans une publicité contre le vieillissement » – Publicité pour Dove

Approfondissement raté de la subversion de la société de consommation, la « consom’action », qui consiste à acheter des produits soutenant la défense d’un autre modèle de société: Zapatiste, écologique, équitable, etc. Là encore, le potentiel subversif est anesthésié par le lissage idéologique du marketing. Les dérives récupérationnistes deviennent totales lorsque les pires multinationales s’accaparent les atours de la lutte sociale et de la défense des citoyens. Ce dernier réduit en consommateur devient alors un allier « objectif » de l’exploitation des travailleurs faite par ses entreprises prédatrices au nom de ses droits à consommer sans entraves.

L’action politique collective et individuelle, qu’elle passe par la mobilisation ou la consommation concertée est soit discréditée soit assimilée. Seule la désertion de la société de consommation peut ne pas être récupérée. Seul le couplage d’une réduction du temps de travail salarié et une ascèse consommatrice progressive permet de pouvoir détruire les fondements de ce modèle de société.

Marc Aurele dit qu’il y a égalité de temps présent entre tous les êtres et que la vie la plus longue et la plus courte reviennent au même. Mozart du haut de ses 34 ans de vie n’a probablement rien à envier à Hitler qui en a vécu 56 ans. Ainsi, la qualité d’une vie n’est pas mesurable et le succès d’un modèle de société ne peut sûrement pas se mesurer par l’espérance de vie. Je me rend compte que pour le capitalisme c’est pourtant le cas. C’est donc l’instant qui compte au delà de l’accumulation de moments présents à venir potentiellement. Il faut arrêter essayer d’avoir du temps, pour être dans le temps.

L’an 01 – Jacques Doillon (1973)

Au final la richesse d’une vie ne se mesure pas en or mais aux moments où l’on se sent vivant. L’autonomie apprise par la nécessité matérielle de cette ascèse provoquera la remise en cause nécessaire des institutions qui exercent un monopole radical tout en prétendant nous décharger de fardeaux comme se soigner, communiquer, se nourir, se loger, penser, jouer, s’organiser, se vétir, se déplacer, etc.

Le sens de la vie (1982) – Monty Python

La pratique de l’autonomie (qu’il ne fait surtout pas confondre avec l’auto-suffisance et encore moins avec le repli sur soi) nous amènera à repenser la production, nos institutions, nos entreprises, l’urbanisme et l’agriculture parce que ce sera le temps et non l’argent qui sera la mesure de toutes choses. Il faudra notamment repenser tous nos outils pour en faire des outils conviviaux. Changer par exemple la voiture comme mode de transport dont la « vitesse généralisée » est celle d’un vélo.

L’an 01 – l’outil convivial

Certains penseurs comme Bertrand Russell ou encore Paul Lafargue, avaient bien compris le potentiel corosif de l’oisiveté, de la paresse, c’est à dire d’avoir le contrôle sur le temps, quitte même parfois oser symboliquement cet extreme affront de le gaspiller en toute libetré et en pure perte. Jamais prendre le temps ne m’a semblé aussi proche de la prise d’une Bastille. La fin du travail et de la consommation ne signifie pas la fin ni de l’activité, ni l’avènement de la précarité. Ce n’est donc pas la pauvreté pour chacun, mais bien la richesse vitale pour tous. Libérons le temps, libérons le rêve, et le reste suivra.

9 Commentaires

Classé dans Economie, Philosophie

9 réponses à “Prendre le temps et la Bastille

  1. Valérie

    Voici le texte de Michel Piquemal qui fait écho à tes propos :

    « Pourquoi le Travail serait-il une vertu naturelle et la Paresse un vice ? Pourquoi ne nous définirions-nous que par notre statut professionnel ? Qui a dit que l’homme était fait pour visser des boulons, pour classer des fiches, ou pianoter éternellement sur un clavier d’ordinateur ?… Il est fait pour vivre… et vivre inclut aussi bien l’inspiration que l’expiration, l’agir et le non-agir.
    Si la paresse est devenue dans notre civilisation l’ennemie suprême, c’est parce que l’individu qui paresse ne produit ni ne consomme. Or notre société marchande ne nous reconnaît plus que ces tristes rôles « produire et consommer », sans lesquels son équilibre est rompu. Selon la sacro-sainte morale de consommation, les loisirs même doivent être des loisirs actifs. Il faut faire du bricolage, du parapente, du jardinage, du footing ou du canyoning… Faire et toujours faire, c’est-à-dire en clair acheter et consommer. Nous croyons être actifs, nous sommes activisés. (…)
    Or à force d’être actifs et activisés, nous perdons contact avec les réalités essentielles. (…) Il faut redécouvrir les délices de la paresse qui est sans aucun doute le meilleur médicament contre le stress fébrile de la vie moderne. Il faut oser chaque jour quelques minutes de paresse en plus, des minutes volées à ce dieu Travail que Joseph Delteil dénonçait déjà comme « la grande mystification » du XXe siècle. Il faut redécouvrir « l’oisiveté du sage », dont parle La Bruyère, une oisiveté qui n’est pas fainéantise mais un temps de « vacance » rond et plein. La morale de la paresse est à réinventer ! De toute urgence mais avec sérénité.

    Michel Piquemal, Paroles de paresse,
    Ed. Albin Michel jeunesse, 1996.

    • Merci Nicolas pour cet article sur la libération du temps; je pense comme toi que c’est le préalable pour se réapproprier le reste (espaces, nouvelles richesses, participation citoyenne…). Je ne sais si tu as lu le Manifeste des chômeurs heureux (http://www.diegluecklichenarbeitslosen.de/dieseite/seite/francais.htm), j’en ai mis des extraits dans mon dernier article de mon blog, dont ce passage: “Si le chômeur est malheureux, c’est aussi parce que le travail est la seule valeur sociale qu’il connaisse. Il n’a plus rien à faire, il s’ennuie, il ne connait plus personne, parce que le travail est souvent le seul lien social disponible. La chose vaut aussi pour les retraités d’ailleurs. Il est bien clair que la cause d’une telle misère existentielle est à chercher dans le travail, et non dans le chômage en lui-même. Même lorsqu’il ne fait rien de spécial, le Chômeur Heureux crée de nouvelles valeurs sociales. Il développe des contacts avec tout un tas de gens sympathiques. Il est même prêt à animer des stages de resocialisation pour travailleurs licenciés.
      Car tous les chômeurs disposent en tout cas d’une chose inestimable : du temps. Voilà qui pourrait constituer une chance historique, la possibilité de mener une vie pleine de sens, de joie et de raison. On peut définir notre but comme une reconquête du temps. Nous sommes donc tout sauf inactifs, alors que la soi-disant “population active” ne peut qu’obéir passivement au destin et aux ordres de ses supérieurs hiérar-chiques. Et c’est bien parce que nous sommes actifs que nous n’avons pas le temps de travailler.”
      Alice

  2. Valérie

    Voici aussi le texte de Michel Tournier dont je t’avais parlé :
    Robinson se présente d’abord comme le héros de la solitude. Jeté sur une île déserte, orphelin de l’humanité toute entière, il lutte des années contre le désespoir, la crainte de la folie et la tentation du suicide. Or il me semble que cette solitude grandissante est la plaie la plus pernicieuse de l’homme occidental contemporain. L’homme souffre de plus en plus de solitude, parce qu’il jouit d’une richesse et d’une liberté de plus en plus grande. Liberté, richesse, solitude ou les trois faces de la condition moderne.
    Il suffit de regarder en arrière pour s’en convaincre. Il y a encore moins d’un siècle, l’Européen était lié par sa famille, sa religion, son village, ou le quartier de sa ville, la profession de son père. Tout cela pesait lourdement sur lui et s’opposait à des changements radicaux et à des options libres. C’est à peine s’il choisissait sa femme, et il ne pouvait guère en changer. Et toutes ces sujétions s’aggravaient du poids des contraintes économiques dans une société de pénurie et d’âpreté. Mais cette servitude soutenait et réchauffait en même temps qu’elle écrasait. On retrouve cela aujourd’hui quand on voyage dans les pays dits sous-développés.
    Sous-développés vraiment ? A coup sûr pas sous l’angle des relations inter-humaines. Dans ces pays rarement un sourire adressé à une inconnue reste sans réponse. Il vous revient aussitôt, comme la colombe de l’arche de Noé fleurie d’un rameau d’olivier. Spontanément un enfant vous aborde dans la rue et vous invite à venir prendre le thé avec sa famille. Un bébé assis sur le bord du trottoir en vous voyant venir tapote la pierre de la main pour vous suggérer de vous asseoir auprès de lui. Après cela débarquant à Marseille ou à Orly, on a froid au cœur en voyant tous ces visages en bois, tous ces visages morts, en sentant les ondes répulsives émises par chacun à l’encontre de tous les autres.
    Oui, nous vivons enfermés chacun dans notre cage de verre. Cela s’appelle retenue, froideur, quant-à-soi. Dès son plus jeune âge, l’enfant est sévèrement dressé à ne pas parler à des inconnus, à s’entourer d’un halo de méfiance, à réduire les contacts humains au strict minimum. (…)
    Avec la richesse, une à une les chaînes sociales tombent, l’individu affranchi se retrouve nu, disponible et seul, et ce n’est pas la foule anonyme et indifférenciée où il est perdu qui l’aidera. Alors qu’un immeuble populaire de la banlieue napolitaine reconstitue une sorte de village vertical où chacun est connu, repéré, surveillé certes, mais aussi entouré, soutenu, où on vit toutes portes ouvertes, où on mange les uns chez les autres, les habitants d’un immeuble dit de « grand standing » dans le seizième arrondissement de Paris se retranchent dans un « discrétion » guindée. Il y est de bon ton d’ignorer jusqu’au nom des voisins de palier.
    Michel Tournier, Le Vent Paraclet.

  3. Valérie

    Et cet extrait d’ « Un idiot à Paris » avec des dialogues de Michel Audiard…;-)

  4. jousseaume

    le principal obstacle à toute forme de changement de notre modèle social occidental est l’inaptitude à la gestion pacifique ou créative de l’ennui.
    ceci a pour origine un manque d’éducation ciblée pour résoudre ce problème.
    on n’apprend pas aux gens à être capable de vivre sans s’ennuyer
    s’ennuyer: en latin in odio esse = être l’objet de haine la fameuse  » haine » dont on a fait le thème d’un film.
    l’ennui génère de la négativité par incapacité à savoir utiliser de façon autonome son temps de vie.
    un être dont on a pas ouvert les sens est diminué dans sa capacité à orienter positivement ses énergies

    sauf que nous sommes dans une société qui considère ( et cela s’accentue encore contrairement aux discours de surface) l’individu comme un mécanisme à soumettre. la croyance dominante ( c’est le cas de le dire!) est fondée sur l’idée que dominer la situation , gérer les masses par la soumission est LA solution pour garantir la paix nécessaire à la prospérité d’une minorité qui distribue les avantages d’un système libéral sur l’ensemble uniquement pour parfaire et garantir la perduration de son modèle.

    le libéralisme capitaliste ne tient pas mais alors pas du tout ( quite à faire exploser la planète) à ce que les individus soient trop autonomes, et que la démocratie prenne le tournant d’une société qui prône l’individuation et non un faux semblant d’individualisation qui n’est qu’un leurre= le résultat optimal du diviser pour règner: l’individu isolé et parcellisé pour le maintenir dans un statut de simple mécanisme.
    l’individuation est basée sur le fait de s’accomplir en tant qu’individu différencié et reponsable de son développement.

  5. Le plus absurde avec notre rapport au temps, c’est qu’on n’a jamais été aussi pressé, alors qu’on n’a jamais vécu aussi longtemps.

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