Les graines de discorde

Les semences agricoles et la biodiversité ancestrale sont à la mode…ce qui est inquiétant. Car de la même façon que la baleine n’a jamais été autant populaire depuis que l’espèce est en voie de disparition ou que l’on aime les arbres alors qu’on déforeste l’équivalent en surface de la Belgique, on aime la diversité des cultures humaines, la biodiversité, la solidarité, les paysages vierges, les héros, la fraternité, les produits du terroir, le travail, la liberté, la famille…Le manque nait toujours avec sa disparition.

Biodiversité du Maïs Péruvien – Photo personnelle

Il y a une inclination naturelle vers ces graines multicolores lorsqu’on les présente à l’œil profane. Je ne sais quel message millénaire s’étale alors à la vue de la diversité des semences paysannes sélectionnées au long des siècles. Ocas rouges et verts ainsi que pommes de terre violettes à jaunes racontent l’empire Inca vu depuis les terres suni des hauteurs Andines. Les maïs, gros et petits, blancs ou mauves, gardent secrètement l’histoire du génie agricole d’une civilisation qui donna naissance à la Venise du lac Texcoco. Des blés géants de Limagne et de Suède rouges barbus, se devinent les toits de chaumes du moyen-âge et l’abnégation de la nature à donner du pain aux Européens tiraillés par les guerres de religion.

Chicomecoatl – Déesse du Maïs Aztèque – Musée d’anthropologie de Mexico

Pendant longtemps, ce sont les paysans qui ont écris l’histoire des semences. Ceux-ci, innombrables, adaptaient plus ou moins consciemment leurs semences à leurs territoires et à leurs besoins, c’est ce qui a donné cette fameuse réalité des terroirs que l’on sauvegarde aujourd’hui tant bien que mal en France. Les religieux mettront de l’énergie à comprendre la mécanique divine de la reproduction des plantes et de sa divine diversité, puis ce seront les premiers industriels qui se passionneront pour le développement raisonné des variétés qui maximiseront le potentiel productif des graines.

Johan Mendel – Père de la génétique moderne

Progressivement, la sélection des variétés s’est échappée des mains calleuses des paysans et devint un secteur d’activité à part entière. Au tournant de la seconde guerre, lors de la seconde révolution agricole, la rupture sera définitivement consommée et la sélection variétale deviendra une activité indépendante, séparée des agriculteurs. En effet, sur les bouleversantes connaissances de la génétique, les variétés appelées hybrides F1 se développent et offrent des rendements excellents. En contrepartie, ressemer les graines de deuxième génération – F2 – n’est pas souhaitable car les rendements sont alors bien inférieurs, conséquence inhérente à l’hybridation. C’est le début d’une dépendance presque totale de l’agriculture aux semenciers. L’hybridation, aujourd’hui, est devenu banale et a permis de nourrir une grande partie de l’humanité grandissante au prix d’une homogénéisation des semences, d’une dépendance accrue des agriculteurs et d’une perte importante des variétés paysannes, moins productives. On a rien sans rien.

Le pépin de discorde

Alors où en sommes nous aujourd’hui? Le nouveau front est complexe car on demande énormément aux semences. D’un coté, ce ne sont plus les religieux ni les industriels qui maitrisent les semences, mais des multinationales connectées dans un système-monde cohérent intégrant l’agro-alimentaire, la chimie et la recherche semencière. L’efficacité productive est assurée par ce complexe où des variétés végétales clefs et génétiquement homogènes sont sélectionnées dans le cadre indispensable d’une utilisation importante d’intrants chimiques (pesticides et fertilisants). Ces variétés fournissent une production agricole de type industrielle aux réseaux de distributions globalisés proposant des produits aux qualités nutritionnelles et organoleptiques standardisées, presque identiques de Tokyo jusqu’à Chicago. Certains auteurs ont parlé à juste titre de macdonaldisation du monde (G. Ritzer), en référence au processus d’homogénéisation de l’alimentation globalisée.

Tout récemment, un front nouveau a été ouvert par ces grandes compagnies en développant la technologie des Organismes Génétiquement Modifiés (OGM). Dépassant la frontière inter-espèces, ils ont pu créer des variétés nouvelles, intégrant des fonctions plus productives (toujours dans le même cadre d’analyse d’une utilité en association avec l’industrie chimique). Par exemple, le maïs OGM « round-up ready » intègre un gène de résistance à un pesticide – le glyphosate – produit par la même multinationale, ce qui permet une efficace simplicité pour les désherbages car la plante cultivée y est insensible lors des épandages. Ces variétés, qui peuvent être vues comme des inventions, sont bien sur brevetées et toujours hybrides F1, donc a peu près complétement non reproductibles. Mais le terme d’invention qui peut être défendable pour les OGMs, prend une tournure beaucoup plus tragique lorsque des grandes sociétés multinationales tentent de breveter des plantes paysannes sous prétexte que personne n’aurait réclamé son invention faute de connaitre la molécule du principe actif de la plante. C’est ainsi qu’une entreprise a tenté de déposer un brevet sur la Piprine, la molécule essentielle du Poivre, afin de tirer une rente de toute utilisation commerciale du poivre sur la planète. On voit bien qu’il n’y a pas de limite pour ces « seigneurs de guerre » de l’agro-alimentaire afin d’essayer de capter des rentes de situation.

Reproduction d’après Navdanya

Ce mouvement globalisé, objectivement d’un incroyable productivisme à court terme, a posé, et pose toujours, des problèmes fondamentaux. Tout d’abord des résistances face aux OGMs. Jadis, les incertitudes sur la stabilité génétique des variétés créées, sur la sécurité alimentaire et sur son utilité économique pouvaient encore être balancées par les promesses d’une plus grande production de nourriture dans un monde qui compte de plus en plus d’estomacs chaque jour. Toutefois, les arguments s’accumulent en défaveur de cette technique malgré une diffusion mondiale qui semble inarrêtable: suicides de paysans Indiens faisant probablement suite à l’inefficacité des graines de coton OGM, résistance aux pesticides en Argentine, doute sur la stabilité génétique et contamination des variétés traditionnelles de Maïs dans son berceau, le Mexique, enfin et surtout, une forte réticence d’une majorité des citoyens. Si l’on ajoute au cas des OGMs, le brevetage choquant des plantes millénaires, des crises du type vache folle, les alarmes face aux utilisations massives des pesticides, l’incapacité des variétés standardisées à se protéger de l’instabilité climatique grandissante, l’augmentation des allergies alimentaires, les productions animales concentrationnaires, l’exploitation inquiétante des sols, des réserves en eau, en poisson, et notre incapacité à nourrir toute l’humanité malgré une production suffisante, nous devons alors faire face au simple fait que nous faisons vivre l’humanité sur un modèle alimentaire dégueulasse.

Là-bas si j’y suis – Bruno bio-résistant

Les semences sont au centre de cet enjeu titanesque. Dans le rôle de Goliath, des géants des OGMs comme Monsanto, des grandes entreprises agricoles comme Cargill, des industries chimiques comme Bayer et des géants de l’alimentaire comme Nestlé. En face, David est constitué de groupes de paysans fédérés dans des organisations comme Via Campesina, des chercheurs peu nombreux, des institutions internationales et des groupes de paysans qui conservent et font vivre des semences paysannes reproductibles, des syndicats qui font vivre l’agriculture à taille humaine, des semenciers minuscules qui les diffusent, des boulangers passionnés et des faucheurs volontaires qui risquent de la prison ferme.

C’est un modèle fondamentalement opposé, éléments éparses mais cohérents, traits essentiels d’une « utopie rustique », celle d’un monde où les paysans auraient le contrôle des semences. Ils produiraient moins par variétés, mais plus par hectare parce qu’ils seraient plus nombreux sur des exploitations plus petites et créeraient ensemble, soutenus par des chercheurs, des variétés locales. Cette agro-biodiversité favorise l’adaptation aux risques de la déstabilisation climatique en favorisant la micro-adaptation et la diversification des risques. C’est l’image d’un monde horizontal, plutôt que vertical, anarchiste plutôt que hiérarchique. L’eau, comme la terre et les semences, sont des biens communs à la base de la vie. Le fait que de plus en plus de gens de part le monde sont en réalité dépossédés de ces bases vitales par l’expropriation, la privatisation et le brevetage devrait continuer à nous inquiéter, aujourd’hui plus que jamais, particulièrement face à la déstabilisation climatique qui ne manquera pas d’arriver.

Preuve de cette potentialité des graines à faire face aux défis du réchauffement climatique, un consortium international, prévoyant le pire, stocke des milliers de graines dans le permafrost, une arche de Noé végétale pour les Adam et Eve post-apocalypse, pour qu’ils puissent refaire naitre le monde. Bill Gates et Monsanto, entre autres, financent le projet et ont donc un mot à dire sur cette barge de secours… La leçon de cette initiative est que les graines sont un espoir énorme, et que cet espoir est aujourd’hui dans les mains de multinationales qui n’ont pas confiance dans le système qu’ils promeuvent.

La levée de dormance

L’analyse sérieuse de cette situation ne peut qu’aboutir à comprendre que ces alternatives doivent structurellement conserver cette place marginale, rester David, car ainsi elles légitiment et cristallisent les rêves des citoyens sur la possibilité d’une alternative tout en conservant dans le fond le système dominant. J’ai analysé de manière semblable sur ce site le cas du réchauffement climatique et notre incapacité structurelle à ne pas pouvoir nous en préoccuper à la juste mesure de notre envie collective apparente. En d’autres termes, il y aurait déjà eu des changements radicaux dans notre système alimentaire si nous ne pouvions pas garder l’espoir dans un autre monde. Toute proportion gardée, il gît là en partie, l’explication de l’échec des totalitarismes qui tentaient d’imposer absolument une unique vision homogène (race, pensée, territoire, etc) et tentaient de détruire systématiquement toute pluralité. L’antidote au changement, c’est l’existence de l’embryon de changement lui même. L’alternative proposée par ce réseau citoyen, que je vous invite fortement à découvrir et à soutenir reste modeste car il est comme le jeune arbre sous la canopée dense des doyens établis, captant tous les rayons de soleils qui pourraient leurs faire la moindre concurrence. Il faut donc construire patiemment, dans le silence du sous-bois, ce qui fera la canopée de demain, au cas où une tempête, phénomène semble-t-il de plus en plus fréquent et intense, viendrait à inonder de lumière ceux qui attendaient patiemment.

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Classé dans Agriculture, Alimentation, Economie, Politique

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