« Solutions locales pour un désordre global » de Coline Serreau – Un documentaire décroissant entre génocide des paysans et féminisme écologique

Le dernier film de Coline Serreau est un regard bienvenue, décroissant jusque dans les moyens utilisés et les mises aux points de caméra approximatives. Titre en lice écarté: « la Terre vue de la terre »…ça aurait été un pied de nez salutaire à l’écologie du télé-éco-évangéliste Yann Arthus Bertrand perché sur son hélicoptère en pestant sur la malédiction de la « nappe de soleil » tout en se faisant sponsoriser par PPR ou encore Gucci. Film salutaire, on pourra toutefois y critiquer certains raccourcis et son écologie féministe, franchement suspecte.

De belles rencontres

Ce documentaire, c’est d’abord des gens (enfin!) et pas un Nicolas Hulot en monologue sur ses petits doutes de bourgeois. Les protagonistes, ils sont inconnus du grand public pour la plupart: des chercheurs en microbiologie des sols, le président de Kokopelli, un théoricien de la décroissance, des paysans du MST au Brésil, etc. Pourtant ce sont eux qui font vraiment vivre l’écologie et je les croise à tous les coins de mes recherches sur ce sujet, c’est dire si Coline Serreau a d’abord fait un documentaire en choisissant des gens qui s’y connaissent et c’est déjà suffisamment remarquable pour être noté et félicité. Ces êtres humains, qui ne sont pas dans le spectacle ni dans le fond de commerce moralo-écologiste, nous dressent un portrait du vivant, des agriculteurs et de notre planète qui est sans appel: il y a un gros chantier pour remettre de l’ordre, mais il existe des solutions! Enfin un documentaire où le spectateur ne se tire pas une balle devant la misère planétaire et son impuissance à y faire face.

L’écologie selon Yann Arthus Bertrand – « Ça fait comme un film un peu lourd, des fois ça manque un peu d’optimisme. Difficile de faire un film optimiste avec des images pessimistes. Alors y’a toujours de l’espoir et… amener de l’Amour, mais c’est pas toujours très facile« …

La fin des paysans, un génocide?

C’est un documentaire honnête qui en général a trouvé selon moi un bon compromis entre la vulgarisation et le désir de tirer le spectateur par le haut. Les fondamentaux sont connues et bien expliqué : cultiver du sol, relocaliser, autonomiser. Alors que Yann et ses partenaires commerciaux blâmaient niaisement le pétrole, qu’Hulot éraflait timidement « le modèle économique dominant qui n’est plus la solution », Coline Serreau ose utiliser le mot tabou: « Capitalisme ». Portant au final une charge aussi virulente qu’un Erwin Wagenhofer, Vandana Shiva, interviewée dans le film, va jusqu’à accuser de génocidaire – selon la définition de l’ONU – le système capitaliste qui détruit la paysannerie mondiale. Ce n’est pas sans rappeler des positions similaires du l’ex rapporteur spécial sur l’alimentation pour l’ONU Jean Ziegler.

Voilà un point intéressant du film, un moment qui m’a fait sursauter. La question n’est pas illégitime pour autant. En effet, les multinationales, fer de lance du système capitaliste, avec le soutien de politiques étatiques, élaborent de manière systématique une organisation du monde qui détruit les paysanneries du monde: endettement jusqu’au suicide en Inde, exode rural jusque dans les bidonvilles, manipulation de produits chimiques dangereux, maintient artificiel des prix agricoles très  bas et puis il ne faut finalement pas oublier ce paradoxe essentiel que ceux qui meurent de faim sont surtout des paysans…. Il n’y a selon moi pas besoin d’aller jusqu’à l’accusation de génocide – qui rappel trop le nazisme ou le massacre des Tutsis au Rwanda – en tirant sur sa définition jusqu’à frontières les plus marginales. Génocide, non, mais crime du capitalisme certainement. Le film est là pour le démontrer clairement.

Ecologie et féminisme : Une dialectique floue et dangereuse

Point le plus mauvais du film, l’association entre écologie et féminisme. LA terre (mère?) est « violée » par ces bourrins qui défoncent le sol par le labour nous dit Claude Bourguignon, la coqueluche à la langue bien pendue du film. L’économie? « Un truc de mec » pour Latouche, et tout le monde de rajouter son petit refrain. Si on avait écouté les femmes on en serait pas là. Plus douces, plus travailleuses, respectueuses de l’environnement, elles représentent et prennent soin de la vie. Quoi de plus étrange que de défendre le féminisme en ressortant les idées pré-concues les plus éculées sur l’essence supposée de la femme?

Blamer l’homme est aussi absurde que dévaloriser la femme et participe de la même logique d’exclusion. Sur ce point, le documentaire essaye de glisser son message, basé sur des « évidences » sur la nature de la féminité et son lien avec la vie, la douceur, la beauté, la mesure, l’équilibre, etc. A croire que Margaret Thatcher n’a jamais existé, qu’Angela Merkel est l’amie des petits oiseaux et que Laurence Parisot prend soin de protéger les humains de l’exploitation au travail.

Wir haben mehr zu bieten – Nous avons plus que ça à montrer

De part le monde, lorsque l’Homme est exploité, on peut être sur qu’il s’agit en majorité d’une femme, je ne nie pas ce fait. Mais de là à supposer la nécessité de faire émerger une cosmologie féminine comme garante de l’équilibre planétaire, on nage en plein délire, et c’est pourtant la salade suspecte qu’on essaye de nous faire avaler. Le système capitaliste exploite plus les femmes parce qu’il est plus facile de tirer un profit des personnes faibles. Que le système patriarcal ait mis plus de femmes que d’hommes en situation de faiblesse est somme toute une cause logique à cette réalité observée.

Et si Ecologie et Feminisme ne faisaient pas bon ménage?

L’idéologie écolo et féministe présentée dans le film fait écho à un livre récent d’Elisabeth Badinter, le conflit, la femme et la mère, notamment pour sa charge contre la régression de la femme par un rappel à la nature.

France Inter – Elisabeth Badinter

Rendre la femme garante du retour à la nature et de l’équilibre écologique de la société, c’est la rappeler à son rôle de mère, de gardienne du foyer et finalement de nouveau l’enfermer dans un cadre étouffant nous dit Elisabeth Badinter. D’accord ou pas, elle a le mérite de nous poser la question.

Il me semble pour ma part que l’écologie politique doit puiser dans l’universalisme et ne faire, en cela aucune distinction dans un sens comme dans l’autre entre l’homme et la femme. L’égalité (qui ne veut pas dire ‘identité’) doit donc être l’objectif de l’écologie politique sur cette question. En donnant un rôle privilégié aux femmes dans l’établissement d’une société écologique comme le fait Coline Serreau, on déresponsabilise les hommes tout en imposant une charge supplémentaire aux femmes. Pour couronner le tout, on donne du grain à moudre à des féministes surannées comme Badinter qui pensent que faire le choix de donner le sein à son enfant est une régression de la société. Voilà une erreur dommageable.

Pour finir sur une note positive…

Au final, un documentaire intéressant, où on apprend beaucoup, et quoi qu’on puisse penser au final des idées développées, qui pousse à la réflexion. Les non initiés y apprendront énormément et facilement, enfin, les aficionados du genre y trouveront matière à débats plus subtils. Sans jugement de moral ni discours sur la pureté écologique, on comprend avec justesse qu’on peu faire de la politique dans son Jardin, et rien que pour ça je me devais d’en parler sur ce blog.

4 Commentaires

Classé dans Documentaire

4 réponses à “« Solutions locales pour un désordre global » de Coline Serreau – Un documentaire décroissant entre génocide des paysans et féminisme écologique

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  2. Bonjour,

    Lire cette analyse du reportage est un véritable plaisir ! Intéressante réflexion !

  3. hadrien

    Rrès bon article auquel je souscris à 99 % (je me réserve toujours un droit à la critique, si infime fut-il).
    L’éco-féminisme est tout aussi grotesque que le capitalo-féminisme (émanciper les femmes par l’entreprise et le salariat) et constitue une aliénation tout aussi condamnable.

  4. Tiens, c’est vrai, je n’avais pas tellement relevé le ton féministe-ouioui durant le film.
    Je suis entièrement d’accord avec ton analyse, et j’aimerais que quelqu’un arrive à faire la synthèse entre les positions de Mme Badinter et l’incontournable transition écologique. On doit pouvoir concilier égalité des sexes et couches lavables…

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