Le jardin des fous de l’Hôpital Régnier

Expulser des fous pour abriter des fortunés est le projet sympathique et convivial de la ville de Rennes pour relancer l’économie locale. Petite histoire sordide qui nous mène des marges de l’hôpital psychiatrique Guillaume Régnier aux délices artistiques et historiques du Palais Saint Georges. A se demander qui est dément dans cette histoire…

De la taule bigote à la prison chimique

Il existe à Rennes une sorte de ville dans la ville, cet endroit est l’hôpital psychiatrique Guillaume Régnier. Il fût fondé au XVI siècle par Guigui (pour les intimes), riche marchand drapier, sur le chemin des pèlerins malades qui pensaient trouver un remède aux détresses de la gale galopante par l’intermédiaire de la bigoterie envers Saint Méen de Gaël. Déchéance du corps par la lèpre, mal de Sainte-Marie ou délitement de l’âme n’étant au moyen âge que des symptômes du péché, il n’est pas tellement étonnant que le sort des fous, à Rennes comme ailleurs, ait pendant longtemps rejoint celui des prisonniers en processus d’expiation. A l’emprisonnement, dont on peut encore croiser les vieilles ombres architecturales sur le site même du CHS actuel, s’en suivit une approche positiviste qui déboucha sur l’essor d’une médicalisation de la folie.

Enki Bilal – Amnesty – 1998

Cette dernière a presque toujours subie les foudres de la marginalité: ignorance pendant le moyen-âge, puis enfermement brutal, traitements scientifiques violents. On aurait pu penser que la seconde moitié du XX siècle avait sonné l’apaisement d’une guerre séculaire contre les précaires de l’âme saine (de l’âme sainte à l’âme saine il n’y a qu’un pas et qu’une lettre), mais c’était sans compter sur le destin tenace des damnés de la raison. A chaque époque, son mécanisme d’exclusion.

Aujourd’hui, le fou n’est certes plus coupable, il est malade et en cela une victime d’un destin biologique pré-disposé qui croisa un destin social déclencheur. Un nom scientifique est donné, puis un traitement chimique, et enfin des options multiples qui tentent de répondre au mieux à une détresse de l’esprit si souvent désarmante, même souvent pour les professionnels de la santé eux-mêmes. La « moins pire » des solutions de l’avis de tous, l’espoir d’une vie la plus digne possible, faute de trouver les rails d’une normalité dont tout le monde ignore la définition exacte.

Expulser? Un business non délocalisable en plein essor

Non, le malade mental n’est plus en question, le fou doit être aidé, c’est la certitude collective de notre société. Mais il y a cette dette galopante et ces services de santé si chers qui pénalisent la croissance. Avez-vous entendu la dernière? Les fonctionnaires de la santé sont encore en grève car ils n’acceptent pas le serrage de ceinture collectif. Si seulement la maladie était rentable, mais elle est souvent oisive en plus! De cette pensée secrète de la société, les politiques en déduisent des ajustements concrets. La folie n’étant pas productive, voir même (si on osait le dire) économiquement parasitaire, il faut donc limiter au maximum ses dépenses. La France qui se lève tôt en a marre de le faire pour ses fous.

Heureusement, notre « monarchie élective » en incertitude sur les valeurs est un grand propriétaire terrien et le foncier un matelas parfois satisfaisant en temps de crise de foi économique. « Regardez moi les hectares de ce bon Guillaume Régnier! Jadis si loin, mais aujourd’hui si proche du centre ville Rennais de plus en plus désiré ». Mais qui est donc cette femme haute en couleur et toute en chapeau qui s’approche, la reine d’Angleterre? Non c’est Roselyne Bachelot qui propose la saine économie médicale. Longue vie au corps médical!

La plus forte, c’est Roselyne – Illustration par Rozor

Par la malepeste, la solution se trouvait sous nos yeux et nous ne l’avions pas vu, un coup en trois bandes qui atterrit sur des plates bandes de poireaux et de choux, un truc de ouf! Je vous explique. Il y a tout d’abord ce magnifique site du palais Saint Georges, un Palais abbatial construit au XVII par Corbineau ( à qui l’on doit aussi le parlement de Bretagne) sur les premières fondations d’une abbaye Bénédictine du XI, devenu (révolution oblige) un site d’état, en l’occurrence une caserne, militaire hier, de pompier aujourd’hui. Et bien l’idée est simple, il faut renflouer les caisses avec ce site! La démarche est triviale, virer les pompiers et quelques fonctionnaires endormis qui attendent leur RTT et laisser l’exploitation du site à un entrepreneur en hôtels de luxe. La troisième bande, c’est l’atterrissage de la caserne de pompier sur le site de l’hôpital Regnier (on y arrive) et en particulier sur le Jardin des fous, un lieu quantité négligeable très certainement.

Fous! La république a besoin que vous partiez!

Les jardins c’est un peu comme le bien être des malades, presque tout le monde est pour en théorie, mais lorsque on doit faire des choix, les projets immobiliers prennent régulièrement le dessus. C’est ainsi que l’horticulture thérapeutique, qui consiste à considérer que les jardins (ornementaux et/ou alimentaires) sont un lieu important où peuvent se jouer des effets positifs et significatifs sur les malades, est reléguée au rang de pelure de pomme de terre. Pourtant, il suffit de se balader dans ce Jardin pour comprendre toute la portée de ce lieu symbolique. Asile au sens propre du terme, le jardin (qui vient de l’allemand « enclos ») est le négatif de l’hopital psychiatrique, un lieu fermé tourné vers l’extérieur. Paradoxalement, alors qu’il est clôturé, ce jardin est une bouffée d’air et d’ailleurs pour les malades qui, à ce titre, ornent ce lieu de pancartes indiquant les noms des destinations exotiques dont ils rêvent : Sydney, Kinshasa, La torche, etc. Ce lieu vivant et poétique sera donc détruit. Alors que les attentions se focalisent sur les grands travaux et les réformes, ce jardin thérapeutique ira rejoindre une longue série de prédécesseurs abandonnés faute de moyens, de personnels ou pour une valorisation foncière.

Jardin de l’hopital Reigner – photo personelle

Contacté à ce sujet, la direction de l’hôpital Régnier semble impuissante à promettre quoi que ce soit concernant la survie potentielle d’un tel lieu. Même si je comprend très bien que l’intérêt général exige que la caserne Saint Georges soit déplacée du centre ville pour laisser accès au palais saint Georges, gravement malade d’accueillir des services publics et plus soucieux de loger les inconfortables nuits Rennaises des ultra-riches, il n’est pas sur qu’on n’y perde pas encore une toute petite parcelle d’humanité au nom de la lucrative l’inéluctable nécessité capitaliste républicaine.

7 Commentaires

Classé dans Bretagne, Politique, Santé

7 réponses à “Le jardin des fous de l’Hôpital Régnier

  1. terrible votre histoire et personne ne bouge ?
    pas de pétition, pas de manifestation, pas de grève?
    La France est endormie sclérosée.
    Oui encore une histoire de fou!

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  4. alex

    bonjour, je suis un sapeur-pompier professionnel de la caserne saint georges mais également, un jardinier amateur. Et bien, vous serez heureux d’apprendre que le futur centre de secours ne se fera pas sur le site hospitalier Guillaume Régnier. Un jardin de sauvé !

    • karmai

      Effectivement, le projet autour du déplacement de la caserne saint Georges semble s’être arrêté. C’est une bonne nouvelle. Savez vous si la caserne ca quand même être déplacée dans un futur proche?

      • alex

        bonjour, concernant le futur centre de secours saint georges, celui-ci sera construit rue du Moulin de Joué sur le site de l’actuel direction départementale d’incendie et de secours avec laquelle il partagera ce même terrain.La construction devrait être achevée approximativement pour 2018.

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