L’art de déloger les jardiniers Rennais

A Rennes, la mairie dégage les jardiniers avec une méthode bien ficelée. Officiellement, c’est pour protéger les gens contre la pollution et les inondations…Elle a bon dos l’écologie quand il s’agit d’expulser des jardins qui sont comme par hasard, situés dans les zones les plus convoitées.

A Rennes, il ne fait pas bon être un jardin. Si, droit du sol oblige, on ne peut l’expulser dans un centre de rétention administrative, on le trainera dans la boue jusqu’à son lynchage publique. C’est une étrange schizophrénie horticole qui prend les administrateurs de la capitale Bretonne. La ville archipel déploie son modèle avant-gardiste en laissant les herbes folles libres de round-up et promet (malgré de gros ratés) de favoriser l’agriculture péri-urbaine. Soit, mais l’arbre écolo cache une foret d’intérêts plus importants. A ce titre, la mécanique est bien rodée. Déloger des jardins pour y mettre à terme du béton. Si on avait pu voir dans un article précédent que les jardins des fous de l’hopital psychiatrique Reigner étaient quantités négligeables, contre toute attente, il en est presque de même avec les potagers et les jardins des déclarés non-fous.

La Zac Baud Chardonnet : round 1

On pourrait commencer l’histoire par là. Il était une fois la plaine de baud, une zone traditionnellement délaissée de la ville de Rennes. Située en périphérie du chemin de fer, elle accueille des grands ensembles ternes comme le stockage des bus de la ville et une déchetterie. La marginalité de cet espace avait aussi permis l’installation d’artistes, en particulier dans des locaux abandonnés par la SNCF. Fruit de l’histoire des cheminots, on y trouvait aussi tout à coté des jardins ouvriers. Toutefois, ce grand espace un peu oublié est proche du principal fleuve Rennais (qui n’est pas aussi laid que son nom l’indique) et proche du centre ville. Avec les besoins croissants en logement de cette cité dynamique, la ville a bien évidemment tourné son dévolu vers cette partie de l’espace urbain.

Projet Baud-Chardonnet

En Juin 2010 est présenté le projet d’urbanisme de cette zone. Le vert y est omniprésent, des arbres sur de nombreuses pages, à croire qu’on est là pour les platanes et non pour faire du logement parallélépipèdique. La déclaration d’intention est là et les jardins familiaux sont conservés, une excellente nouvelle. L’idée est de faire coexister la zone cultivée (en haut à gauche de l’image) et la zone nouvellement résidentielle. Pourtant en 2011, une décision contraire ne s’est pas fait attendre. Les Jardins doivent dégager! En cause: des pollutions au plomb et le risque d’inondations. Drôle de coïncidence de découvrir ces menaces au moment même où l’on cherche à reclasser une zone urbaine. Les planificateurs et les experts semblent découvrir un risque sanitaire qui n’a provoqué apparemment aucun effet sur les consommateurs des légumes incriminés.

Dr Knock – Louis Jouvet

L’adjoint au maire chargé de l’écologie Jean-Luc Daubaire « a bien envisagé d’apporter des tonnes de terre saine pour résorber la pollution. Mais la préfecture a classé la zone dans son plan de prévention des risques d’inondations. Apporter de la terre ne servirait à rien« . C’est doublement pas de chance dis donc. Il faut dire qu’au début 2010, la tempête Xynthia est passée par là, tuant au passage une cinquantaine de Français vivant en zone inondable. Après avoir défendu avec force le droit à construire dans ces zones, le président girouette Sarkozy, fort d’une colère contre les plans de prévention des risques d’inondations non appliqués, met l’administration française en branle-bas de combat contre les « risques mortels d’inondations« . Au final, c’est aussi très pratique pour déloger des choses gênantes dans des zones inondables…comme des jardins familiaux par exemple. Je ne suis peut-être pas « expert » mais il me semble que si on appelle justement maraichage la culture des légumes et des fruits c’est justement parce qu’on a de tout temps, et partout, cultivé en zone de marais, donc assez logiquement des zones qui peuvent cycliquement être inondées. Les jardiniers eux-mêmes en sont bien sur tout à fait conscients. Miracle de l’absurde au pouvoir, c’est aujourd’hui devenu extrêmement dangereux! Ne résistez pas, c’est une mesure de santé publique et d’écologie des sols.

Affiche Mai 68 (modifiée)

Quoi qu’il en soit, d’un point de vue immobilier les affaires se présentent plutôt bien. Ce sont presque 2600 logements qui vont sortir de terre (polluée et inondable). Il est temps d’arrêter de rigoler donc. Dans ce coin, les choses deviennent sérieuses. Notamment, ce qui serait bien, c’est de virer petit à petit les artistes-squatteurs tolérés depuis plus de dix ans par la mairie. Tant qu’on ne savait pas quoi faire du site on pouvait bien les laisser, aujourd’hui ça fait baisser le prix du mètre carré. L’équation est simple : 80 CRS et 4 heures. La SNCF a logiquement récupéré son bien. Nous voilà rassuré. Finalement, si Rennes n’utilise plus de Round’up pour enlever ses mauvaises herbes, c’est surement parce qu’ils préfèrent utiliser les CRS, c’est plus écolo.

Poulet élevé en plein air – Expulsion de l’élabo par Jérémie Lusseau

Les praires Saint-Martin : Jardiniers, vos papiers! Round 2

Les prairies Saint Martin sont un lieu vraiment à part dans la ville de Rennes. France 2 en faisait un portrait gentillet en 1996. Cette zone populaire est secrète et indisciplinée. Quand on y fait pas de jogging en tenue d’extra-terrestre ou qu’on y habite pas directement, on y va comme quand on va visiter un ami qui vit au bout du monde. On est là pour lui avant toute chose, sinon on n’aurait eu aucune raison d’y venir. A quelques pas du centre ville, ce quartier a survécu à l’urbanisme moderne. Franchement anarchique, le quartier a des petits chemins ici et là et son épine dorsale est un canal bordé de péniches près de l’écluse. C’est plus qu’un « coin de campagne dans la ville » comme le dit la présentatrice de cette kitschissime émission des années 80 sur ce secteur, c’est un des rares quartiers qui a une âme et qui sait encore se révolter.

Créés en 1929, les jardins familiaux de la Plaine Saint Martin s’étendent le long du canal de l’Ile et Rance, reliant Rennes à Saint Malo. En 2009, on découvre que les sols sont pollués par du plomb, du zinc, et du cuivre. Vraiment pas de chance! Encore plus, ces jardins sont situés également en zone inondable! (c’est fou tout ce maraichage en zone inondable quand même…). Notre adjoint au maire Jean-Luc (à ce niveau de l’histoire c’est un intime) se tappe le boulot de la chansonnette : « Nous ne pouvions plus rien faire. On ne pouvait plus investir au risque de voir nos aménagements anéantis par les eaux de dégagement. Il aurait fallu construire les cabanes de jardins à 1,80 m du sol et les mettre sur des pilotis !« . Aïe, aïe, aïe…c’est pas de bol en effet.

Cabanon d’un jardin partagé en lutte – Juin 2011 – Photo Perso

Force est de constater que la pilule passe mal parmi les riverains car, presque plus encore que les inondations occasionnelles, ça ne date pas d’hier qu’on essaye de virer les gens des prairies Saint Martin. D’autant plus que la pollution est jugée « techniquement minime » et la contamination au cuivre surement due à l’utilisation de bouillie bordelaise (un pesticide pire que le nucléaire qui est toléré en agriculture biologique…). Là encore, parmi les jardiniers, on s’étonne. On se passe les jardins depuis des générations et on a pas vraiment observé de gens plus malades qu’ailleurs. D’ailleurs, en Novembre 2009, certains représentants admettent à demi-mot que « le risque d’exposition pour les jardiniers est très faible« . En 2011 la mairie organise une réunion d’information pour expliquer aux jardiniers qu’ils vont être virés en Juin 2012 et 2013.

Bien sur, l’idée que la ville expulse les jardiniers pour récupérer toutes ces terres très proches du centre ville et développer des projets immobiliers traverse toutes les têtes. La mairie s’en défend et dans un élan d’amour romantique pour les petits oiseaux et la liberté des chardons, Jean-Luc promet : « Nous ne construirons rien à part peut être un amphithéâtre végétalisé pour que des spectacles en plein air puissent avoir lieu. La nature reprendra ses droits et peut être que petit à petit la pollution disparaitra ». Rassurés, les jardiniers pas même encore expulsé observent rigolards les premières esquisses d’une étudiante en architecture laisser la place à la nature en intégrant entre deux petits oisillons deux tours de quinze étages. Face à ce projet architectural absurde du simple fait que les prairies resteront toujours vierges de toute construction (juré craché par la mairie), c’est l’hilarité générale… Enfin, on rit jaune je crois.

12 Commentaires

Classé dans Agriculture, Bretagne, Urbanisme

12 réponses à “L’art de déloger les jardiniers Rennais

  1. framboise

    Je ne connais que de nom la ville de Rennes. Née il y fort longtemps au bord de la Loire, dont les rives étaient inondables avant la construction de barrage(s) de régulation des eaux en amont de Tours, j’ai toujours entendu dire que les crues de printemps étaient riches d’alluvions très fertiles (idem pour le fleuve dieu autrement dénommé « Nil » – excusez du peu ! – était-il écrit dans nos livres d’histoire à l’époque). Ce ne serait donc pas un empêchement pour la culture, au contraire ; enfin, je ne suis pas jardinier professionnel …
    S’il s’agit de promoteurs, et/ou de propriétaires cherchant à réaliser sans état d’âme pour les sans logis une plus value à faire fructifier ailleurs parce qu’ils ou elles n’en ont pas besoin pour leur (sur)vie quotidienne, je comprends votre opposition de principe à ce projet. Mais s’il s’agit pour le maire de loger ses « administrés », actuellement mal ou pas du tout logés, il me semble que l’intention est très louable de les loger en ville, près des emplois urbains. Je ne connais pas suffisamment la situation pour en juger de loin … quoique l’actualité ailleurs donne de bonnes raisons de se poser de sérieuses questions sans se satisfaire trop vite des réponses officielles dont l’expérience nous a appris à nous méfier – hélas ! Bonne chance à vous en tout cas et merci pour votre billet sensibilisateur !

    • karmai

      Je pense que vous confondez Rennes et Nantes. Ce n’est pas la logique de construire des bâtiments que je critique ici mais celle d’écarter les jardins potagers de ce développement urbain. La conciliation des deux semblaient possible dans un premier temps (projet baud-chardonnet) mais il semble que non. On aurait tord d’opposer en soi logement et jardins. Je pense notamment aux cultures sur les toits et aux nombreuses pelouses inutiles qui coutent de l’argent alors que nombreux sont les gens qui ne demanderaient qu’à y cultiver fleurs, fruits et légumes. Ce que je critique encore plus c’est un double discours, celui d’une Mairie qui semble désolé de voir les jardins être expropriés alors que tout dans l’analyse porte à croire que cela les arrange.

  2. La guérila gardening France vous soutient ! Si nous pouvons faire passer l’info on le fera. Si il y a beoin d’aide pour monter une action de résistance on aidera. Qui pourrions nous contacter ?
    http://www.guerilla-gardening-france.fr/

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