Le vide

Pourquoi parler du vide? Voilà vraiment une chose plutôt triste et par définition vaine. La simple évocation de ce mot a déjà découragé de nombreux lecteurs potentiels. J’ose croire qu’à trop fuir de ce qui parait peu désirable on passe à coté d’authentiques morceaux d’expériences humaines. C’est justement son impopularité qui m’intéresse. La pensée occidentale a horreur du vide. Dans différents quotidiens, c’est l’angoisse de l’écrivain face à la page blanche, du premier coup de pinceaux du peintre, mais aussi la télé ou l’ordinateur toujours allumé. On voit ici déjà deux types d’angoisses différentes, l’angoisse du néant et celle de l’asséchement créatif. Deux « vides » dont la contenance est bien différente.

L’angoisse du néant est le lot de tout un chacun. L’absence de bruit, d’action, de relation, conduit la pensée à léviter au milieu de peu de chose d’autre qu’elle-même. Dans l’agitation on a pas le temps de penser. La pensée confrontée à elle même et au silence s’expose au trouble que constitue les questionnements existentiels comme la mort et ses parents: la maladie, la souffrance, le déclin, etc. L’homme pressé a l’air de défier la mort par ignorance. De ce trouble et de cette angoisse naissent l’appel d’air presque irrésistible du « divertissement« . Dis autrement, si par exemple le football est si populaire dans le monde entier, c’est aussi parce qu’il détourne l’homme de lui-même vers une activité neutre qui accapare l’attention et les passions existentielles. Que se passerait-il si les hooligans devaient monopoliser leur rage sur leurs angoisses?

De manière structurelle, il semble que toutes les sociétés élaborent au final un ou des systèmes d’exutoires pour canaliser cette angoisse fondamentale. Les religions tiennent le haut du pavé sur cette question en élaborant des systèmes autoritaires qui enferment celui qui est convaincu dans une réponse certaine et apaisant ces angoisses. Le paradis, le salut, le nirvana, etc. Dans les sociétés libérales, où dans une grande mesure Dieu est en train de mourir dans une grande flaque de sang, ces procédés sont de moins en moins opérants. Beauté structurelle, il existe de nombreux avatars qui rendent les mêmes services et viennent s’y substituer. Le spectacle sous toutes ses formes est l’exutoire le plus étendu à notre époque. Ce dernier ne semble pas devoir se fissurer avant longtemps comme système de contrôle dominant et peu d’êtres humains qui y sont confrontés semblent prendre conscience de la profondeur de son influence. Hallucinés et captivés nous assistons à des spectacles de plus en plus impressionnants, tant par les moyens mobilisés que par la radicalité de ce qu’ils nous montrent.

Magie incroyable que l’on répète comme une recette miracle. On nous expose à nu « le rien » en nous faisant croire que « tout est là« . Comme hier, on nous faisait adorer une croix en bois où un homme a été crucifié, en nous affirmant (sans rire) que c’était le fils de dieu, aujourd’hui, des millions d’êtres humains sont captivés et électrisés par un jeu dont le but principale est de pousser une balle dans un filet. Des gens crient, s’énervent, débattent et pleurent parfois pour une fin insignifiante. Cet article n’est pas anti-footballistique, et les exemples de spectacles qui montrent très ouvertement leur grande vanité sont monnaie courante. Il suffit de regarder avec quelle passion certains candidats s’infligent des tortures morales et physiques dans des émission comme Koh-lanta ou l’île de la tentation pour des raisons d’une incroyable vacuité, et comment de manière toute aussi vaine des millions de spectateurs assistent médusés à ses expériences de soumissions extrêmes et excitantes. Le déni de l’angoisse est si fort et si nécessaire à l’être humain qu’il a besoin de bâtir des édifices pharaoniques pour se convaincre de l’évidente importance de l’exutoire. Les grossières pyramides d’hier, ont été remplacées par les cathédrales devenues touristiques aujourd’hui, les stades olympiques et les médias sont aujourd’hui omniprésents pour accomplir une tâche tout à fait équivalente.

Ainsi, l’homme occidental ne semble pas prêt à se confronter au vide. Le boudhiste comme le Stoïcien par contre est de fait confronté au vide. Éloge du dépouillement oblige, que fait-on lorsque l’on accepte d’y faire face? L’assumer haut et fort? Clamer que tout est vain, convaincre, illuminer l’évidence du néant et donc de l’absurdité à se passionner de choses vaines? Une révolte permanente contre le vide? Fonder une religion du rien?

Toutes ces approches ont la noblesse de Don Quichotte. Doit-on s’en satisfaire? En réalité on ne le peut pas. Il ne peut exister d’autre satisfaction à cette prise de conscience que le contentement d’être au delà des gens qui n’ont pas les moyens de s’en rendre compte. En réalité, l’avantage du borgne face aux aveugles de pouvoir observer les barreaux de la même prison.

Face au vide, une fois celui-ci assumé, on dispose aussi d’une très grande liberté. Mais cette énorme liberté est source d’angoisse également. Que faire de tout cet espace et ce temps disponible à l’action? Encore pire, le nihilisme, parce qu’il dit que tout est vain, rend également a priori tout possible, y compris le pire. L’homme déconstruit est potentiellement le pire des tyrans. Ainsi, la conscience de l’absurde, et la grande liberté qui en est son corolaire, demande en contrepartie un esprit en analyse perpétuelle pour ne pas rajouter plus de souffrance à un monde déjà pénible par son inanité. Ce n’est pas parce que tout est absurde, ma vie et celle des autres hommes, qu’on peut les tuer arbitrairement par exemple, rajoutant à la vacuité existentielle la barbarie de la violence physique. L’absurdité de nos existences est déjà un fardeau et une souffrance assez puissante pour ne pas en rajouter.

« Mais alors, dit Alice, si le monde n’a absolument aucun sens, qui nous empêche d’en inventer un ? »

C’est ce qu’on a fait inconsciemment. Les cultures sont des inventions de vie en commun qui fonctionnent. La différence, c’est que personne en particulier, et encore moins ceux qui ont vécu une culture, n’ont pu la créer consciemment. Par exemple, si Jésus a largement façonné des pans entiers de notre culture, il ne l’a pas pensé dans ces termes, il n’avait pas de plan d’élaboration. Ce qu’en ferait les gens étaient hors de sa portée.

Ainsi, nous vivons dans un moment unique. Nous vivons dans une culture qui peut consciemment inventer son propre monde. Tout ce qui n’est pas ancré dans le réel (nous ne pouvons pas créer une gravité différente par exemple) peut être modifié. Ainsi, à titre d’exemple, des gens de part le monde créent des religions, des langues et façonnent de nouvelles monnaies ex nihilo. Les limites de l’exercice se logent dans le trop faible nombre de gens encore convaincu de l’absurdité fondamentale de l’existence. Trop de gens prennent encore pour évident leur propre existence et vivent bien tranquilles dans les prisons dorés que leur culture leur a octroyées. Quelque part, le paradoxe est que l’absurdité est la seule certitude que nous pouvons avoir et nous devons donc tout construire à partir d’elle.

Comme nous l’avons fait précédemment, il nous faut dès le départ séparer ce qui est de l’absurde inamovible de ce qui est de l’absurde subjectif. Le cadre de l’expérience humaine présuppose un nombre définis et assez stricte de phénomènes dénués de sens mais tout à fait stables et répétables. La gravité telle qu’elle fonctionne n’a pas plus de logique que la gravité dans l’univers des Shadoks, mais c’est celle que nous avons. Quand bien même nous essayerions de dépasser la gravité que nous n’y arriverions pas. Le domaine que je décris ici est celui des lois fondamentales de l’univers. C’est le champ de la science.

A ce moment de la réflexion nous pourrions bien préciser ce que l’on entend par « science » tant ce mot aujourd’hui recouvre des choses bien au delà des simples lois fondamentales de notre univers. Nous pourrions par exemple montrer comment aujourd’hui nous ne faisons plus beaucoup de science mais surtout énormément de technique. Cette dernière étant entièrement subjective, contrairement à la science qui est en quelque sorte contingente. En d’autres termes, on peut vivre sans centrale nucléaire que ça n’empêchera pas les atomes d’exister. De même, on peut vivre sans tracteur, pas sans photosynthèse. Il convient de dire tout de suite, que cette importante précision ne doit pas nous faire tomber dans le positivisme le plus obtus. Si la science représente bien évidemment le cadre d’une construction sur l’absurdité, elle ne doit jamais en être la fin! Mettre la science comme fin c’est rendre inéluctable ce qui est indifférent. En d’autre termes et par exemple, ce n’est pas parce que l’évolution des espèces fonctionne par la survie des plus aptes à transmettre leurs gènes générations après générations que nous devons établir les règles d’une société humaine sur cette base! Le darwinisme social a déjà démontré sa grande barbarie.  Encore plus, il faut en particulier se méfier de ce qui apparait comme une science, alors que ce n’est que système amovible. De nombreux champs de l’économie sont à ce titre tout à fait typiques. Si l’échange est par exemple un concept relativement fondamental aux systèmes vivants, et donc à l’économie, il n’est inscris nul part dans les tables de la loi de l’univers qu’il doit être absolument organisé d’une façon plutôt qu’une autre.


Vient donc ensuite l’absurde subjectif. Tout ce qui est création ex nihilo est de l’absurde subjectif. Il est, par exemple, probable que les mots disparaitraient si les humains disparaissaient (a parte, magique invention que celle des mots). En fait, ce qui rend nos expériences de plus en plus absurdes, c’est que nous sommes de plus en plus entourés d’absurde subjectif. Un chasseur cueilleur vit connecté avec des éléments beaucoup plus fondamentaux (inamovibles) qu’une société complexe de type capitaliste par exemple. D’où bien sur par exemple, l’incroyable bien-être ressenti par ceux qui voyagent dans des sociétés moins complexes, qui n’ont par exemple pas d’électricité. Certains vont même jusqu’à ressentir une forte gène à remarquer l’inanité comparative de leur mode de vie, plus lointain des bases fondamentales de l’existence humaine.

Rares sont ceux dans nos sociétés thermo-industrielles qui peuvent prétendre par exemple, savoir l’apparence des plantes que nous ingérons. Un chasseur-ceuilleur sait toutes les reconnaitre. Bref, l’angoisse post-moderne vient de ce que l’individu dispose d’un mode de vie très éloigné des quelques réalités inamovibles de l’existence et qu’il est en parallèle confronté à des systèmes fortement subjectifs et actualisables, mais qui se donnent l’apparence de l’inamovibilité. On pourra citer l’église catholique, et même surtout des religions disparues comme celle des pharaons par exemple. Cette dernière a depuis bien longtemps cessé d’être une religion crédible et n’a plus de croyants, mais il aurait été probablement dangereux de remettre en cause la divinité du pharaon et son système métaphysique à l’époque où l’on construisait les pyramides. De la même façon, remettre en cause la propriété, la morale, l’État, la religion, l’ordre économique, la technique, sont extrêmement complexes de nos jours. Seuls les anarchistes se l’autorisent de manière véritablement radicale et l’histoire montre que ça n’a pas joué en leur faveur la plupart du temps, et que c’est dans une très large mesure complétement inaudible.

Quoi qu’il en soit, l’angoisse de la forte subjectivité du monde de l’homme post-moderne résulte de la tension systémique à la faire accepter comme objective. A ce titre, les lois humaines sont fortement subjectives et cela explique donc assez naturellement le fort besoin d’un système de contrôle élaboré pour les faire accepter (police, justice, caméras…) et d’un processus de mise en place le plus légitime possible comme les parlements et le suffrage qui les détermineront. Ce qui rend nécessaire cette imposition de l’absurde subjectif c’est qu’assez naturellement l’homme se révolte contre lui. Si demain, j’ordonne à tous mes amis de porter des vêtements verts et noirs, ils ne le feront pas et me demanderont pourquoi je propose de faire un geste aussi absurde. Par contre, si un système publicitaire et des agences de mode mettent en avant ces deux couleurs, ces mêmes amis auront tendance à mettre d’eux-mêmes ces deux couleurs et questionneront beaucoup moins ce choix particulier. Il faut donc un système suffisamment « autoritaire » pour imposer des règles absurdes lorsqu’elles ne sont pas déterminées par l’individu lui même (ie « j’ai envie de porter du vert et du noir »). En conséquence, et si l’on considère cette autorité comme une violence faite envers les individus, il existe deux façons de lever l’angoisse en question. Soit l’individualisme forcené, « moi et ma façon de vivre », soit la co-réalisation subjective, c’est à dire l’élaboration collective des règles subjectives d’existence.


Si nous sommes un groupe de quatre amis, nous pouvons décider collectivement de faire une prière à la théière luisante chaque matin à 6h après un bol rituel de Chocopops. Cette règle est absurde bien sur, mais si elle est acceptée par les parties prenantes, elle n’en est pas moins ridicule que de se tourner vers l’Est cinq fois par jour en s’agenouillant sur un tapis pour demander à Allah de réussir une carrière en marketing. Je dirais même qu’elle est moins absurde parce qu’elle a été consciemment acceptée par les acteurs, au contraire de la pratique religieuse qui est très autoritaire et non révocable. Il n’est pas possible par exemple de modifier les règles pour prier vers l’Ouest ou pour ne le faire que quatre fois par jour. Par contre, nous, nous pouvons décider le lendemain de le faire à 7h et de prendre bien plutôt des Miel Pops si le cœur nous en dit. Et si on nous dit que prier une théière luisante c’est ridicule, n’oublions pas que Moïse a écouté un buisson ardent…

Ainsi, les bases d’une société absurde vivable prend comme base le fait que toute la société peut et doit définir ex nihilo les éléments subjectifs qui la définissent. A ce titre on observe des gens façonner leur propre religion, établir leurs propres monnaies, etc. Aucune réalité subjective ne peut échapper à cette ingénieure potentielle. Toutefois, c’est la capacité des systèmes en place à empêcher ce genre de création qui rend curieux et non opérationnel ce genre d’initiatives. Ces explorations qui tentent de bâtir un tel monde post-moderne sont encore trop faibles mais il en existe beaucoup. Si vous en êtes là, n’hésitez pas à les explorer, vous en avez toute la liberté, et rien a perdre.

« Pour un homme sans œillères, il n’est pas de plus beau spectacle que celui de l’intelligence avec une réalité qui la dépasse »

Albert Camus

3 Commentaires

Classé dans Philosophie

3 réponses à “Le vide

  1. gabuzo

    « la société peut et doit définir ex nihilo les éléments subjectifs qui la définissent » – d’accord, mais les religions laïques n’échappent pas plus à la violence et à la coercition que les religions anciennes. Exemple: le scientisme, le post-modernisme, les fascismes, etc.

    Les humains ne semblent pas prêts ni disposés à vivre une vie libre. Ils préfèrent la servitude. Les philosophies n’y changeront rien, il faut reconnaître la nature telle qu’elle est.

    • karmai

      Tout dépend des termes de cette religion laïque. Une nouvelle religion qui serait prosélyte et violente récréerait en effet les mêmes travers que les précédentes.
      Quant à la servitude, serait-elle si fondamentalement inscris dans notre nature que nous n’y pourrions rien changer? Un seul homme libre me suffit.

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