Qui est l’ami des bisons?

Notre époque, parfois appelé anthropocène par certains géologues, est le théâtre d’une extinction massive d’espèces animales, végétales et fongiques. Conséquence de cela, le thème de la biodiversité a émergé vers la fin du XX siècle. C’est l’accélération de notre capacité à utiliser les ressources grâce à la technique en vue de la prospérité matérielle qui a rendu cette exploitation possible. La problématique principale qui se pose à nous aujourd’hui est celle de faire avancer l’humanité sur deux jambes, c’est à dire continuer à satisfaire les besoins des êtres humains tout en conservant un niveau soutenable d’utilisation de ces ressources. La synthèse sémantique existe, c’est le développement durable. Ce qui est possible par les mots est souvent plus complexe à traduire dans la réalité et de fait, l’émergence de ce concept n’est pas clairement corrélé avec une application couronnée de succès. Dans la pratique, les espèces sauvages continuent de décliner. La solution, si elle existe, est loin d’être évidente. On va à ce sujet réfléchir à partir d’une espèce symbolique pour tenter d’y voir plus clair. En l’occurrence je vais, et de manière complètement arbitraire, m’intéresser au cas des Bisons d’Amérique du Nord (Bison bison). Bisonphobes s’abstenir.

Ce majestueux animal, qui peut atteindre plus d’une tonne, vit à l’état sauvage dans les grandes plaines d’Amérique du Nord, espace immense à l’horizon infini qui s’étend des Appalaches aux Montagnes Rocheuses. Bref, de l’avis de tous une région splendide, mais ça n’a aucune espèce d’importance ici. Avant l’arrivée des colons européens, cet espace était habité par des amérindiens, ceux-ci avaient effectivement des plumes comme chapeaux, des tipis comme maison « Catherine Mamet » et vivaient notamment de la cueillette de bisons, grâce auxquels il obtenaient de la viande, de la fourrure, du cuir, des os pour divers outils, ainsi qu’une bonne occasion de se dégourdir les jambes. En effet, il n’était pas rare de faire courir sur des kilomètres des troupeaux entiers de bisons afin de les faire converger vers une falaise où, pris de panique, ils sautaient en désespoir de cause pour s’écraser quelques centaines de mètres plus bas. L’armée US pendant la seconde guerre mondiale devait malgré elle répéter l’exploit sur l’île de Saipan en précipitant plus de 8000 Japonais au suicide par la terreur que provoquait leur arrivée imminente. Le lieu du drame, parfois appelé « la falaise Banzaï » accueille désormais un tourisme que certaines mauvaises langues qualifient de morbide. De telles falaises, peut-être moins touristiques certes, ont été identifiées comme des lieux d’authentiques massacres de masse de bisons par gravité. Bref, de l’avis de tous, une joyeuse et ludique occupation.

L’histoire mythologique du Bison est assez claire. Les gentil indiens d’Amérique, qui se donnent des noms fleuris et poétique, passent souvent pour des peuplades respectueuses de leur environnement. La prédation, intégrée dans un système traditionnel, rendait toute surexploitation impossible (de toute façon ce n’était pas les armes à feu qu’ils n’avaient pas qui auraient pu leur permettre d’en faire autrement). Ainsi, l’image d’Epinal Creek est celle de grandes prairies aux innombrable bisons où hommes à plumes et bête à cornes vivaient le parfait grand amour symbiotique et écologique.

Ainsi, il est établit que la population de bisons à l’arrivée des (méchants!) européens était autour de 60 millions d’individus. Avec l’essor à la fin du XIX siècle d’un important marché international pour les peaux et pour les os comme fertilisant agricole, mais aussi avec l’aide complice de l’armée américaine trop heureuse de donner un coup de pouce aux équipes de chasseurs pour virer les peaux-rouges en tuant leur Big Mac à pattes, et si on rajoute à ça le chemin de fer traversant désormais cet espace d’Est en Ouest, on comprend aisément comment la population de bisons a frôlé l’extinction vers 1880 lorsqu’il ne restait plus que quelques centaines d’individus!

Le dernier bison – « Ne tire mon ami! Tiens, prend ma « robe », économise tes cartouches et laisse moi en paix » – Harpers’week – 1874

Tout ceci doit éveiller une critique systématique pour bien visualiser les enjeux. Une vision simpliste voudrait que ce soit l’appât du gain marchand qui ait sonné le glas de la population de bisons qui vivait en symbiose avec les indiens d’Amérique. Ce serait le laissez-faire libéral qui serait responsable. Rien n’est plus faux, c’est au contraire l’absence de règles marchandes au sujet des bisons qui a rendu possible cette gabegie. En d’autres termes, ces paisibles ruminants n’auraient pas frôlés l’extinction si ils avaient eu des propriétaires reconnus comme tels. Encore plus, c’est l’intervention massive de l’État Américain en orientant son armée en faveur des braconniers qui a rendu possible cette exploitation à grande échelle. Autrement dit, ce rentable génocide a été massivement voulu et subventionné par l’État. Fait illustrant à merveille cette affirmation, le président Américain Ulysses S. Grant posa fermement son veto en 1874 contre une proposition de loi visant la préservation des bisons dont l’extinction paraissait imminente. On voit mal en effet ce qui l’aurait poussé à agir autrement étant donné tous les efforts entrepris précédemment pour favoriser l’exploitation systématique dudit ruminant, véritable arme contre les tribus indiennes, notamment dans la Guerre de la rivière rouge de la même année.

Certains ont voulu y voir un exemple fameux de la « tragédie des biens communs » de Garett Hardin qui stipule qu’un accès libre à une ressource rare aboutirait inévitablement à une surexploitation. On a pu voir rapidement qu’il est extrêmement erroné de considérer que l’accès ait été libre dans le cas qui nous intéresse. La surexploitation a bien plutôt été orchestrée par un État qui a sciemment initié des guerres de conquêtes visant à s’accaparer des territoires indiens par la force et même par procédés infâmes. Encore plus, l’idée que les bisons aient été en libre accès est un mensonge pur et simple qui a servi à légitimer l’appropriation par Robinsonnade. Toutefois, la propriété d’usage des indiens était d’autant plus difficile à contrer à l’époque que les populations indiennes, notablement décimés par les épidémies européennes, était de moins en moins en mesure d’exercer une contre force crédible sur cette bataille juridique. Ainsi, sous prétexte que les indiens n’avaient pas de titres de propriétés formels ils n’auraient pas vraiment eu de territoire et de propriété commune factuelle? C’est bien pourquoi les Comanches partirent en lutte contre les colonisateurs, les chasseurs et l’armée, parce qu’ils avaient détruit la base de leur survie sur leur territoire. On leur ôtait le bison de la bouche, ni plus ni moins. A ce titre, le parcours d’un de leur chef, Quanah Parker, né d’un père amérindien et d’une mère d’origine européenne, est symptomatique.

Il s’est d’abord révolté, entre autres, contre l’injustice du massacre abusif des bisons qui l’avait, lui et son peuple, acculé à la guerre de la rivière rouge de 1874. Faute de pouvoir remporter une victoire, capturé, il fut déporté dans une réserve en Oklahoma. De là il fut un leader respecté de la réserve et, au contact d’un ami propriétaire terrien, Samuel Burk Burnett, il développa son propre ranch qui prospéra et lui permit d’entretenir ses six femmes et vingt-cinq enfants. Cette étape marque, malgré le lourd passé injuste contre les indiens d’Amérique, le début d’une régularisation de la vie des amérindiens, où Quanah Parker joua un rôle important, un pont entre deux cultures qu’un fossé plein de sang et de germes séparait.

Pour revenir à nos bisons, c’est donc aussi par cette régularisation progressive de la propriété et l’application de la loi de manière un peu plus juste qui a permis progressivement de revoir fleurir les populations de Bisons. Aujourd’hui élevés en majorité dans des ranchs, dont le régime de propriété ne présente pas de contradiction avec le système occidental, la population atteint désormais des centaines de milliers d’individus. On ne parle plus aujourd’hui de risques d’extinction.

Derrière l’extinction ou quasi-extinction d’une espèce animale, la doxa écologique aura souvent tendance à blâmer les appétits marchands et à exiger des régulations étatiques pour stopper l’exploitation. Ce que l’histoire du bison nous apprend, c’est que c’est bien plutôt une définition et un respect rigoureux de principes de propriété qui peut permettre une gestion soutenable d’une ressource. L’enjeu tient à la difficulté de bien les établir une fois cet instrument de gestion des ressources tout autant désacralisé que dédiabolisé. Quoi qu’il en soit, du dodo à l’éléphant en passant par la baleine, on trouve bien plus souvent des projets d’expropriation autoritaires ou de flou législatif que des dérives inhérentes au commerce. On aura beau blâmer les baleiniers japonais en les poursuivant en zodiaque, ce qui compte avant tout c’est que des êtres humains puissent avoir intérêt à la survie du géant des mers.

On parle peu de la propriété lorsqu’on cherche à sauver la biodiversité et à assurer un développement durable, ce qui est un tord considérable. La simple idée d’introduire la sphère économique (sans même encore parler de sphère marchande) dans le domaine de l’écologie provoque facilement des levées de boucliers idéologiques importantes. Toutefois, si on voit bien que la biodiversité peut-être entretenue par des propriétaires directement intéressés par la survie d’un animal, la propriété ne donne pas la solution pour la partie de la biodiversité qui n’a pas de valeur économique importante. Mais ce point sera l’occasion d’un prochain article.

6 Commentaires

Classé dans Agriculture, Economie, Histoire

6 réponses à “Qui est l’ami des bisons?

  1. MLM

    Salut
    Bravo

    Propriété ou pas, l’intérêt est la clé. Les êtres humains font les choses par intérêt… par besoin plus exactement.
    Peut-être que le sort de toutes ces espèces en voie de disparition pour cause manifestement anthropique, pourrai être tenu indemne des actes humains, si les humains eux-mêmes sublimaient cette notion d’intérêt.

    A mon sens, l’intérêt économique est pouillème par rapport à l’intérêt que chaque individu a à vivre en harmonie avec un environnement qui vit en harmonie.
    Entreprendre une gestion économique d’une ressource naturelle, c’est ajouter un désordre dans la nature qui n’avait pas besoin de cette gestion pour évoluer. Autrement dit, la gestion économique n’est encore qu’une manière d’atténuer un désordre créé par l’homme… est-ce grave ?
    Pas tant que ça en fait : car comme le disait je sais plus qui : il existe dans le désordre des possibilités de créer l’ordre (et par « ordre », j’entend : le chemin que suit la nature quand elle exprime sa vrai nature)

    Signé : qqn qui aime les rillettes de bison européen.

  2. Bravo,
    j’adore ce genre d’articles qui déconstruisent des mythes bien trop utiles.
    Et je suis d’évidence d’accord avec ta conclusion.
    Tu aurais même pu rajouter, contre le bénéfice de l’état, que, avant que l’état ne dépossède les indiens de leurs terres et ne mène cette politique volontariste d’encouragement à l’élimination du bison, les quelques trappeurs qui partaient à leur chasse devaient s’entendre avec les indiens, les payer pour traverser leurs territoires et chasser sur leurs terres, ou plus simplement leur acheter des peaux, et que cela permettait aux indiens de s’acheter des fusils, des outils en métal ou des ustensiles de cuisine, etc, bref, petit à petit, de rattraper le niveau de vie des blancs, favorisant ainsi l’accès à l’égalité sociale, et leur permettant d’accéder à de meilleurs moyens de gestion de leurs ressources.

  3. flo

    Très intéressant comme point de vue. C’est vrai que les idéaux dégainent souvent plus vite que le pragmatisme (notamment en France).
    Mais par exemple dans le cas de ceux qui élèvent des bisons en 1880 et sauvent l’espèce de l’extinction, n’y a-t-il pas un risque par la suite quand à la sélection et l’appauvrissement de la diversité génétique et culturelle de l’espèce ?
    C’est une bonne chose que les bisons n’aient pas disparus, mais quelques temps après qu’arrive-t-il à une espèce captive et sélectionnée ? J’imagine qu’il faut insister lourdement sur la complémentarité des solutions (propriété, parcs nationaux, vie associative, etc.).

    F.

    • karmai

      Il est tout à fait exact de dire que l’élevage de bison n’a pas le même impact sur la diversité génétique de l’espèce que la vie sauvage. Dans les espèces sauvages on observe une diversité naturelle liée à l’environnement. En ce qui concerne les animaux domestiques, cette diversité est laissée pour une part importante à notre maitrise. La réalité est que les espèces domestiquées sont très variées au niveau génétique. L’industrialisation et la standardisation ont certes réduit cette « agro-biodiversité » mais pas fondamentalement (il suffit de lire le dictionnaire de semence de kokopelli pour s’en rendre compte ou voir toute les variétés de vaches sélectionnées, etc).
      La domestication emmène une espèce vers une évolution génétique particulière, très orientée en direction de nos besoins. Je suis tout à fait d’accord pour dire qu’il y a probablement intérêt à intégrer/conserver les espèces sauvages dans des espaces où l’évolution génétique se fait dans des directions les plus variées possibles (et donc hors domestication). En cela les parcs nationaux et autres solutions sont effectivement complémentaires d’une démarche autour de la propriété.

  4. Morgane

    je me dois de rétablir une terrible injustice que véhicule cet article : dans « l’ami des bisons », la technique de chasse « balancez moi tout ça de la falaise » est racontée à Yakari par le bison qu’il voit en rêve, ce qui provoque son juste émoi.

    • karmai

      « Juste émoi » qui vient confirmer la nature idéalisée profondément bonne des indiens, dont le représentant officiel pour les enfants est Yakari🙂

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