L’écologie par la peur

tintin-etoilemysterieuseC’est l’histoire d’un catastrophiste. D’un présentateur télé au volant d’un engin volant. Il surplombe, il domine, il maîtrise. La jungle et le ciel infinis et les pyramides Mayas. Silence. Moteur. Ca ne tourne plus. Ca ne tourne plus? Ca déraille, ça dérape. Le maquillage vole en éclats et le spectacle devient potentiellement macabre. Il va dériver dans la jungle, loin, finir par s’écraser, se faire mal dans la touffeur d’un lieu inhospitalier. Dans la panique, il balance tout, il ne faut pas faire dans le détail, ne pas réfléchir, mobiliser tout le monde, jeter par dessus bord ce qui doit être jeté. Une fois ramené au sol en urgence, et une fois la frayeur passée, il découvre que sa panique est une ridicule méprise et l’accepte de bonne grâce. Peu importe que ça soit un peu honteux, il est sauvé.

Ce catastrophiste n’a pas été vacciné au contraire et continue inlassablement de crier au loup. Il y a des problèmes écologiques? Alors, le monde va s’effondrer,  les démocraties vont se déliter, des guerres sur les ressources vont enflammer le monde et nos manières civilisées. Dans l’urgence de son émotion et de son spectacle, on doit l’écouter! Mais l’analyse dans tout ça? A-t-il pensé à rallumer le contact? A-t-il vraiment bien analysé la situation? Est-ce aussi catastrophique qu’il le ressent? L’urgence? L’urgence bien sur!

L’urgence écologique, c’est ce représentant Qatari qui valide autoritairement la dernière conférence sur le climat. Une décision absurde qui ne sera validée dans les faits par personne. L’urgence, c’est ce qui légitime beaucoup de décisions hâtives, irréfléchies. L’urgence fait l’impasse sur les détails. L’urgence exige une décision rapide. Vous ne comprenez pas qu’il faut tout balancer? Arrêtez de vivre comme vous vivez, arrêtez de consommer, remettez-vous en cause bon dieu, c’est pas pour moi que je le dis, mais on va tous s’écraser là. Bien sur qu’il faut se délester, le ballon va dériver et s’échouer lourdement dans la canopée, le pilote sera projeté de la cabine sur des branches qui vont lui lacérer le corps qui sera ensuite bouffé par un jaguar.

– C’est une urgence?

– Le mot d’urgence n’a même plus de sens…

C’est dire si c’est urgent… Les meilleurs catastrophistes jouent avec les émotions. Les leurs, authentiques, et avec celles des spectateurs. Hulot ou Arthus-Bertrand, ce sont avant tout des hommes d’images et de communication qui sont là pour nous faire vivre de grandes émotions. Des photos grandioses de la Nature, des défis époustouflants au volant et au levier des plus incroyables engins. Des sensations esthétiques transcendantes, des forets en forme de coeur vous lance un message d’amour. Il faut faire vivre à tous la même émotion, au plus grand nombre. Home, son documentaire, Yann Arthus-Bertrand l’a voulu gratuit et diffusé partout. On ne doit pas pouvoir y échapper. Son émotion doit envahir le monde, l’émotion n’exige pas de démonstration, elle est, elle s’impose par l’image. Je vous rend service, je vous éveille, je suis désintéressé. De même Nicolas Hulot, dans le champs politique s’impatiente, son émotion ne se partage pas assez vite. Alors il mobilise sa verve et le titanic, regardez l’association! Je vous protège du Titanic! A-t-il pensé à rallumer le contact?

Paul Virilio, grand penseur de la vitesse et de la catastrophe jete un oeil lucide sur l’émotion collective qui nait de l’image catastrophique:

Pour satisfaire leurs thèses, les catastrophistes sont alors paradoxalement obligés de souhaiter la catastrophe, seule à même de confirmer leurs propos. Sans elle, ils sont voués à la création de doses d’images de plus en plus fortes. En son absence réelle, la moindre suspicion de catastrophe est un substitut qui rassure temporairement. Katerina, c’est le réchauffement climatique c’est sur. La neige en Avril, Janvier en Juillet, les oiseaux sans becs, les baleines qui plient, tout est bon. Demain, les viles du mondes seront englouties par les flots tel l’Atlantide! Al Gore vous le fait vivre, ayez peur!

Les images nous annoncent le pire. Alors qu’on se méfierait d’un illuminé en toge qui hurleraient notre damnation, une banquise en 3D, une inondation sur google earth nous convainquent. Cette propagande est dangereuse! Elle peut sembler bien intentionnée, c’est justement tout le problème. Il faut je crois toujours se méfier de quelqu’un qui vous dit qu’il faut avoir peur, qu’il y a urgence, et que les images le montrent sans l’ombre d’un doute. Un Reichstag, des grattes ciels qui s’effondrent sous le coup d’avions, ou un ouragan hors de tout contrôle semblent légitimer par la peur tous les abandons de libertés possibles.  A-t-il pensé à rallumer le contact?

Toutes proportions gardées le Reichstagsbrandverordnung est similaire aux Patriot Acts, ils ont été promus pour le bien des citoyens, pour leur sécurité face aux périls du monde. L’image médiatique catastrophique cristallise les cerveaux sur « l’évidence » du danger, de la crise, et donc des moyens à mettre en oeuvre urgemment contre lui. Le mot crise d’ailleurs, en devient complètement vidé de son sens, puisqu’on vit dans l’hallucination d’un oxymore incroyable, celui d’une crise permanente depuis plus de 30 ans. Naomi Klein, dans son livre The shock doctrine, stipule que les politiques « néo-libérales » utiliseraient spécifiquement la peur pour faire avancer leurs idées. C’est une grossière erreur, l’utilisation des émotions négatives afin d’obtenir l’assentiment d’un auditoire n’est en rien la spécialité d’un groupe particulier, et il faut se méfier de tous ceux qui postulent la peur comme base de leur raisonnement, certains écologistes parmi les plus influents n’hésitent pas à y faire appel comme on peut le voir ici. Le catastrophisme écologique a la vie longue et ne semble pas voir son incohérence à jouer aux prophètes comme René Dumont il y a quarante ans, qui nous prévoyaient la raréfaction de l’eau pour l’an 2000.

Nos représentations sont de plus en plus façonnées par ces longs moments de catastrophes mis en scène. La réalité tangible est clairement laissée à l’abandon derrière les apparences et la facilité des émotions. En laissant ces semeurs de peur prendre place dans nos cerveaux, nous nous habituons à entendre parler de la crise et de la catastrophe, comme un élément banal, quotidien. Par là même, dans la stupéfaction de cette urgence permanente, on ne peut que réagir dans l’instant avec ses émotions. Toute idée de recul ou de distance critique est nulle, car une telle attitude est de toute façon dépassée par la vitesse et l’intensité de diffusion de l’émotion. Preuve de tout cela, c’est l’absence totale de mémoire. Dès que l’émotion retombe, l’évènement sombre dans l’oubli. Haïti? Vous savez ce qui s’y passe depuis le tremblement de terre? Et Fukushima, dans quel état est cette région depuis le temps? Cela n’a pas d’importance car l’émotion n’y est plus. Qu’un réacteur explose de nouveau (avec des images s’il vous plait) et nous nous y intéresserons de nouveau.

Au delà de la vigilance individuelle à avoir vis à vis de l’image et de l’instantanéité, pour son bien-être personnel, on ne peut que constater avec impuissance cette logique de l’émotion se mettre puissamment en place. Si l’on en croit Paul Virilio, cette synchronicité émotionnelle massive est le creuset du fachisme dans sa capacité à faire émouvoir les masses dans une seule direction. L’utilisation de cette émotion catastrophiste par certains télé-évangélistes verts peut sembler sans importance, mais celle-ci est profondément enracinée dans les partis écologistes (au pouvoir ne l’oublions pas). De même Nicolas Hulot a été nommé du pompeux « envoyé spécial pour la protection de la planète » au nom du président de la République. Une position élevée que ne légitime pas ses réalisations politiques ni ses éventuels scores électoraux. Cette stratégie est pernicieuse car la réussite du catastrophisme trace la route à d’autres idéologies. De fait, les mouvements d’extreme droite et d’extreme gauche sentent le potentiel de captation de l’attention des électeurs par le prisme du catastrophisme écologique. En effet, la conversion récente d’un Mélenchon à la planification écologique ou l’enthousiasme d’une Marine Le Pen pour un retour au local, au terroir et à l’autonomie territoriale posent question. L’un comme l’autre marquent une regression profonde qui va de la désastreuse gestion bureaucratique des écosystèmes pour l’un à l’enfermement nationaliste de l’autre. La participation d’une Eva Joly, rare tenante d’une écologie politique crédible encore hier, au Parti de Gauche de Mélenchon serait alors la démonstration de cette soumission à cette logique. Pour moi c’est un appel à continuer à développer une écologie politique exigeante, indépendante et optimiste.

6 Commentaires

Classé dans Politique

6 réponses à “L’écologie par la peur

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  2. Xavier

    Salut Nico,

    C’est intéressant comme réflexion mais je ne vois pas bien à quoi cela mène… Sans avoir regardé les vidéos (qui sont sans doute très bien), je ne trouve que peu d’arguments dans ton texte qui parait plus descriptif que réellement critique. En fait, je ne vois pas bien ce qui pour toi est si critiquable et qui serait contraire à ce que tu appelles « une écologie politique exigeante, indépendante et optimiste. »

    Au départ, je pensais que le texte s’orienterait plus vers une critique du jusqu’au-boutisme écolo caractérisé par les agissements des éco-warriors – terroristes notoires – pour qui l’espèce humaine vaut moins que la planète Terre. Et les dérives possibles d’un possible régime politique écolo liberticide. Mais non.

    Car la question de fond que tu esquisses c’est pour moi: quelle communication des idées et pensées écologistes ? Et c’est là où je ne trouve aucune proposition de ton côté: développer des belles idées et les faire vivre c’est une chose, mais les communiquer au plus grand nombre en est une autre. L’option choisie du « catastrophisme » sur-interprétée par les médias n’est que la partie émergée de l’iceberg de l’écologie politique, qui malgré de nombreuses luttes et une histoire riche n’a jamais su mobiliser le foules, tout au moins en France.

    J’entends en substance : attention, si l’on continue dans cette voie de communication-là, cela ne nous mènera nul part, voir cela nous mènera au pire (et en cela tu utilises toi-même les arguments de la peur au passage). Alors certes ce n’est pas idéal, mais il serait juste de noter que pour l’instant c’est le moins mauvais moyen qu’on trouvé les écolos pour se faire entendre. Ce qui a mobilisé des milliers de gens dans le monde lors du sommet de Rio+20, ce n’était pas « vive l’agro-écologie » mais bien « stop au changement climatique ».

    En outre, je ne vois pas bien le rapport entre récupération des idées écolos par les extrêmes et le catastrophisme dans la communication écolo. Cela reviendrait à dire que le catastrophisme serai l’apanage des extrêmes, alors que comme tu l’écris toi-même la communication par la peur n’est pas l’apanage d’un parti ou d’une idéologie particulière : tous ont toujours su utiliser un ‘autre’ comme repoussoir pour mieux affirmer leurs idées et leurs positions. De même que la récupération d’idées et de valeurs du camp opposé est à peu près la routine du monde politique.

    A la limite je dirai presque : tant mieux si Marine et Méluche récupèrent les idées écolos ! Cela signifient qu’elles ont fait suffisamment leur chemin dans la société pour devenir une véritable ressource politique, avec des électeurs qui s’en préoccupent ! Je dirai même plus: c’est salutaire pour les écolos ! C’est enfin à leur tour de faire entendre leur différence dans les autres champs de la vie publique (social, emploi, éducation…) et de faire valoir leur vision de la société, libérés de leur ‘carcan environnementaliste’ qui leur colle de trop à la peau.

    Aux écolos de savoir gérer ce tournant et de réajuster leur communication pour enfin de devenir un vrai parti politique qui compte.

    • karmai

      Ce que je critique c’est l’utilisation de la peur par les écologistes pour convaincre. En faisant cela, ils se situent sur un champs qui est celui des extrêmes, qui sont les champions de la peur. Dans mon article il n’est pas question de faire peur à propos de la peur, mais de dire que c’est une approche contre-productive car au final ces extrêmes n’approfondissent pas les thèses de l’écologie politique, mais les instrumentalisent. La planification écologique de Mélenchon est à ce titre une ânerie sans nom dont on pourrait rigoler si il n’y avait pas les désastres (avérés ceux-là) de la gestion bureaucratique des écosystèmes (Je pense à la mer d’Aral par exemple, mais j’ai déjà aussi parlé du Venezuela ailleurs). On peut se rejouir de la diffusion de la couleure verte dans les partis, quel que soit leur articulation, ce n’est pas mon cas.

      Donc tu as très bien compris le message en effet, utiliser l’image d’une hypothétique catastrophe à venir pour convaincre fait le travail pour l’essor des extremes. Extremes, que je trouvent très inquiétantes pour la survie de la démocratie et des libertés, sans lesquels, selon moi, il n’y a pas d’écologie politique vraiment sérieuse.

      J’avais déjà mentionné plus tôt sur ce blog qu’Eva Joly était déjà l’échec d’une complexité impossible sur le champs de la communication des idées écologistes. C’est pourquoi cet article ne propose pas de solutions sauf individuelle à se vacciner contre le catastrophisme et une invitation respectueuse à ne pas utiliser les périls écologique hypothétiques comme un argument.

      En effet, l’écologie est de plus en plus pensée comme la boîte à outil capable d’éviter les catastrophes nucléaires et les risques périlleux du réchauffement climatique avant d’être un autre rapport au monde. De ce fait les écologistes ont perdu selon moi à peu près toute crédibilité pour longtemps en France. Tant et si bien qu’ils sont même hués sur le site de Notre-Dame des Landes, un comble. Que Cohn-Bendit préfère s’occuper de foot plutôt que de continuer à travailler pour europe écologie en dit long sur l’état désastreux de courant et de sa communication. Je n’ai effectivement pas de solution, je peux seulement mettre en garde.

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