Mon commerce équitable

Photo du 58174348-08- à 16.09C’est l’histoire de mon parcours personnel et professionnel dans le commerce équitable, celle d’un espoir dont le fond est un échec mais qui s’est révélé riche d’enseignement pour moi. C’est un peu l’histoire de ce qui m’a fait grandir à côtoyer cette tentative généreuse. 

Je suis né dans les années 80, les années fric. Je suis né dans la consommation, je suis né dans le confort, je suis né privilégié. N’ayant à me plaindre de rien, ayant eu tout ce qu’un être humain peut décemment demander à l’existence, je me suis assez rapidement intéressé à tout ce qui pouvait améliorer la situation de ceux qui n’avaient pas eu les mêmes avantages que moi, et il y en a beaucoup de part le monde.

Je suivais dans cet esprit, et afin de devenir un ingénieur agronome engagé, la formation néo-marxiste de Marc Dufumier, ce qui allait par la suite me vacciner de papa Marx. Dans le fond, la guerre froide était finie et « l’utopie ou la mort » de René Dumont c’était de l’histoire ancienne. Pour moi donc, le marché n’était pas forcément un problème, mais on devait pouvoir, en tant que consommateur, avoir les moyens d’agir positivement par ses achats, d’en faire un levier du progrès social et écologique. C’est ce que proposait le commerce équitable.

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J’ai travaillé pendant ces dernières années dans ce secteur. J’y ai vu beaucoup de choses de très près, voir carrément en plein dedans: les petits arrangements avec les principes, les gros accords avec les multinationales et les raccourcis faciles. On entend à droite et à gauche des critiques du commerce équitable qui ne ferait pas ceci ou ne ferait pas cela mais au final ce n’est pas si important. Il faut se poser la question de la validité même du projet. Ce que je peux dire désormais au bout de mon expérience c’est que le commerce équitable ne marche pas. Il ne fonctionne pas car il repose fondamentalement sur la figure du consommateur. Ce dernier est fondamentalement soumis aux campagnes de communication qui, si on est un peu honnête et qu’on prend le temps de bien regarder, ne sont rien d’autre que de la propagande. Est-il possible d’insuffler un comportement politique chez les citoyens si on les soumet massivement à des messages de propagande? Je ne le crois pas. Résultat des courses, à chaque fois que je discute avec quelqu’un de ce sujet, je suis toujours assez effaré de la distance qui existe entre la représentation mentale du consommateur à propos du commerce équitable et la réalité de mon boulot. De ce grand écart entre relation publique et le terrain on arrive régulièrement à se demander avec des collègues quand est-ce que ça va s’effondrer sous le poids des contradictions.

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Finalement, je m’en rend compte aujourd’hui, si on fait confiance aux marchés pour réduire la pauvreté, on ne doit pas le faire à moitié. Au lieu de créer un marché de niche pour ceux qui veulent acheter de la bonne conscience, il serait bien plus utile de réfléchir aux conditions qui font que ces marchés ne rémunèrent pas bien les producteurs. Dans bien des domaines, les subventions et interventions des Etats et les rentes des oligopoles mondiaux suffisent à réduire l’efficacité des marchés à octroyer des revenus à qui de droit. J’en ai déjà parlé ailleurs, je n’y reviens pas.

Ainsi pour moi, le commerce équitable est le symbole de beaucoup plus de choses. Penser que l’achat comme vote pouvait aboutir était aussi le symbole du fait que les individus croyaient de moins en moins dans la force de leur vote national et dans la représentativité politique qu’ils sont censés en obtenir et que ces personnes essayaient de trouver un moyen de contourner cela. A ce titre, on pouvait légitimement se dire qu’on achète du café plus souvent que l’on élit son député. Mais le pouvoir de l’achat est conditionné au pouvoir d’achat, très inégal d’un foyer à l’autre. La consommation donne donc le pouvoir aux consommateurs solvables et rend impuissant les autres. Il n’a même pas l’élégance de l’universalité du vote. A relire le projet du commerce équitable, pas de quoi s’emballer plus que ça.

Pour finir, ce dont je me suis rendu compte au final, c’est l’impossibilité de trouver une ligne commune au monde sur la question de l’équité dans le commerce. On peut être un héritier d’Aristote et de ses vertus que l’on a ou que l’on a pas, ou bien être dans la tradition Rawlsienne d’une équité maximisable. Peu importe à vrai dire. La mondialisation du commerce ne va pas de pair avec la globalisation des cultures philosophiques et morales. Sans fondements moraux absolus ou communément acceptés, fonder un commerce équitable me semble impossible. C’est d’ailleurs complètement le cas, le commerce équitable est aujourd’hui un gloubiboulga de valeurs et de cultures qui ne trouvent pas facilement de terrain d’entente entre les paysans Zapatistes de Oaxaca, les patrons de plantation au Sri Lanka en passant par les petites boutiques parisiennes d’artisanat tiersmondistes et les rayons des supermarchés au son du dernier Daft Punk.

Dans mon expérience, je vois surtout que les pays en voie de développement ont besoin d’être traités comme des pays normaux, pas comme une population à aider. Les partisans du commerce équitable mentionnent souvent le slogan « trade not aid » comme source de leur projet sans vraiment aller jusqu’au bout. Ils appliquent surtout un « trade and aid » en fait, ce qui ne change pas grand chose car ça reste de l’aide. Finalement, en quelques années les commerçants et industriels chinois semblent avoir plus apporté à l’Afrique sub-saharienne en faisant « simplement » du commerce (« just trade »), sans fausse morale ni rien. En cherchant à mélanger la morale et le commerce on n’obtient au final ni justice ni efficacité économique.

La conclusion de tout cela est la prise de conscience d’une impuissance, la mienne. Un individu certes capable de comprendre le monde qui l’entoure mais réduit à l’impuissance pour le changer en quoi que ce soit. Je me rend compte que n’avoir pas de contrôle sur le monde n’est pas une option, c’est un fait. L’avenir pour moi est au lâché prise, à la spontanéité, à l’émergence, encore faut-il vivre le monde de cette manière pour pouvoir réaliser cet avenir. Pas évident dans un monde occidental qui remplit le vide, comble l’inconnu avec ferveur et honnit l’incertitude. Pas évident également quand tant de structures semblent obtenir tant de pouvoir à contrôler le quotidien des gens. Lâcher prise c’est donc surement déjà commencer par présenter peu de points d’accroches aux maniaques du contrôle. Je me retrouve finalement assez serein avec moi-même si l’on considère cela de ce point de vue. J’ai appris ces dernières années à me nourrir de manière plus intelligente, à simplifier mes besoins, à me méfier de l’Etat, des mass médias et des grandes entreprises. Finalement, offrir peu de prises à ces institutions qui monopolisent nos vies par leurs injonctions au travail, à la consommation, à la peur et à l’exigence sur soi. Le résultat de cela est par contre de me sentir comme étranger à une grande partie du monde. Peut-être le prix à payer pour un peu de liberté.

9 Commentaires

Classé dans Economie

9 réponses à “Mon commerce équitable

  1. Mathilde D

    Intéressante réflexion Nico, mais alors que proposes-tu ? Peux-tu m’en dire plus sur cette affirmation : « Finalement, en quelques années les commerçants et industriels chinois semblent avoir plus apporté à l’Afrique sub-saharienne en faisant « simplement » du commerce (« just trade »), sans fausse morale ni rien.  » ? Je reste un peu sur ma faim …

    • karmai

      Salut Mathilde,
      Je n’ai pas étudié spécifiquement la question. Mais par exemple j’étais au Burkina Faso en Juillet dernier et j’étais abasourdi de la vitesse d’évolution de ce pays. La structure familiale évolue rapidement (moins d’enfants par femmes, une santé en augmentation, etc). Ce que j’y ai vu ce sont les deux roues chinois qui ont envahis et amélioré la vie des Burkinabés en réduisant leurs couts de transports face à un modèle de la bagnole hérité des français qui est complètement dépassé par l’efficacité économique du deux roues. Je pense également à la discussion que j’avais en Côte d’Ivoire avec un parlementaire Ivoirien qui m’expliquait qu’une partie des tensions en côte d’Ivoire prenaient leur source dans le fait que les dirigeants Ivoiriens commençaient à voir un intérêt économique à faire du Biz avec les chinois plutôt qu’avec les français. L’intervention militaire français s’est fait dans ce contexte, Gbagbo n’avait plus assez les intérets français à coeur. Nous avons semble-t-il appuyé la révolte d’origine Burkinabé (dont Ouattara est le symbole) contre un dirigeant qui voyait l’intéret d’un peu de compétition au niveau international d’un peu trop près. C’est un peu pour tout ça que je parle de « fausse morale ».
      Sinon, ce que je propose? Il faudrait que tu sois plus précise car ça peut être très vaste comme réponse.

  2. Bruno

    Que de démission !
    Nous avons du pouvoir ! Vous avez déjà oublié Cornélius Castoriadis ? C’est absurde de conclure à une impuissance comme un fait. Vous abdiquez face à la réalité. Il n’y a aucune raison qu’elle reste ainsi. Vous abdiquez face aux mêmes mythes que vous chercher à dénoncer. Les sociétés humaines ne sont pas des natures déterminées. L’autonomie est en combat millénaire face à l’aliénation (à des dieux, des rois, des chefs, à la peur et au conformisme). Et il est certain que les temps présents portent à un grand vertige devant la résignation, la fuite du vide, et l’insignifiance des gens. Mais même si le péril est grand, les subversions, plus ou moins sérieuses, existent et doivent nous faire espérer et travailler à un monde meilleur.

    Je pense qu’il faut redevenir « politiques ». Si nous-mêmes qui souhaitons radicalement changer un monde injuste, plongeons dans les mêmes ornières de l’individu auto-suffisant et responsable, alors en effet, nous nous privons des outils du changement. Non, la consommation n’est pas un angle d’attaque contestataire, elle reste profondément ancrée dans la vision individu-centriste de l’homme moderne.

    La politique, c’est la participation aux affaires communes. On est effectivement voués à l’échec tant qu’on ne prend pas part à la gestion des décisions, mais qu’on se contente de consommer, même différemment.

    Ceci dit, je peux me tromper.

    Si vous vous sentez étranger au monde, je le suis aussi. Les consciences qui essaient de se libérer ne sont pas légion, et c’est, j’imagine, un parcours personnel qui y conduit. Ceci doit expliquer l’isolement ressenti. Mais on est pas tout seul ! Gardons espoir, et courage surtout.

    • karmai

      Nous avons un pouvoir en effet, et Castoriadis le dit très bien : « il faut apprendre à s’auto-limiter. Savoir qu’on peut tout faire mais qu’on ne doit pas tout faire ». Ce n’est donc pas une démission absolue, au contraire, j’applique cet adage dans mon quotidien depuis des années maintenant. Le problème de l’autonomie, c’est qu’elle est individuelle et elle ne peut pas être instituée, sous peine de « forcer les gens à être libres ». Je n’ai pas le projet d’ouvrir des camps de rééducation. Je reste plus que jamais sur le terrain du progrès humain, il n’y a donc pas démission, mais je ne vais pas devenir un missionnaire non plus. Il y a démission sur un point : je ne changerai pas le monde. Par contre, je peux ME changer. Le personnel est politique.
      Je continue à me développer comme un citoyen, à participer aux affaires communes lorsqu’il y a un enjeu, à partager ce qui m’apparait comme des bonnes idées, etc.

      A ce sujet tu dis « La politique, c’est la participation aux affaires communes. On est effectivement voués à l’échec tant qu’on ne prend pas part à la gestion des décisions ». Mais que se passe-t-il pour toi si en tant qu’individu tu es hors des décisions politiques? Mes dernières années ont été très actives sur ce point et le moins qu’on puisse dire c’est que ce monde de l’action politique commune est complètement bouché et mon ressenti, basé sur l’experience est une grande impuissance. C’est pour ça que je suis très intéressé sur toutes les réflexions autour de la démocratie directe car même ce champ du commun de la chose publique n’est plus ouvert.
      Le lâché prise dont je parle n’est pas évident car il peut faire peur, ça peut vouloir dire laisser le terrain à d’autres, laisser faire les initiatives individuelles, etc. J’ai toutefois l’intuition que faire est souvent pire que de ne rien faire. Et là dessus, je ne démissionne pas de Castoriadis, c’est ma manière de comprendre son « on peut tout faire mais on ne doit pas tout faire ».

      • Bruno

        Merci pour ta réponse

        Je te réponds tout de suite : le pouvoir est pour moi confisqué par des oligarques. La participation des gens est donc inexistante. Je suis moi-même impuissant, et ne pouvant renverser l’Etat pour prendre mon pouvoir, je ne peux qu’essayer de parler autour de moi pour donner mon opinion sur notre impasse. Mais comme tu le dis bien, on ne force pas les gens à être libre. Et si les 7 milliards d’habitants que nous sommes ne parviennent pas à vouloir sortir d’un modèle qui court vers un gouffre, mis à part quelques sonneurs d’alertes, il en sera ainsi. Mais, je ne serais pas si pessimiste quant aux retournements de vestes à venir. Nous avons été élevés en nous apprenant que nous vivions dans une démocratie avec un progrès technique libérateur. Qu’en aller à l’école était la seule manière d’apprendre les choses essentielles de la vie, que les médias disent la vérité, que la pub, c’est un peu embêtant, mais c’est indispensable, etc…
        Maintenant je me rends compte que pas mal de sociétés primitives, on ne bossait que quelques heures par jour, que l’état n’a rien d’absolu, que l’on apprend par l’expérience, que les élections ont toujours étés anti-démocratiques jusqu’à il y a 200 ans.
        Alors la grande différence depuis le germe athénien (et la naissance la philosophie ET de la politique, si j’ai bien compris castoriadis), c’est que nous savons que nous savons. Nous pouvons avoir un rapport au savoir lucide. En face d’une forêt nous pouvons nous demander quel gibier s’y ballade, mais également ce qu’est un gibier, ce que c’est qu’être pour un gibier, ou si le gibier existe. Enfin on peut se poser une infinité de questions.
        Je m’égare, désolé…

        Tu dis que tu ne changeras pas le monde, mais que tu changeras toi-même. Je dirais que ce n’est pas si différent. Tu postes un article de blog, qui est lu par des personnes qui commentent et débattent. Par ton engagement et ton souci d’un monde meilleur, tu critiques à partir de ton vécu (ici, le commerce équitable). De ce fait en te changeant, tu le partages et permet au lecteur de se confronter à tes arguments. Voilà un changement en puissance.

        Après, le lien qui nous fait défaut est celui d’une effectivité véritable de la pensée sur les actes, et le politique est bouché comme tu dis. Pourquoi ne débouchons-nous pas ?
        Il n’y a rien d’éternel au bal des hypocrites suffragivores. Mais ça changer par des gens qui individuellement pousseront les autres à voir leurs liens, pour pouvoir les dénouer. Ne rien faire, c’est rester dans sa sphère privée
        (Ceci dit, je suis également en difficulté d’agir réellement pour dénoncer sans détour un ordre des choses et ses pseudo-alternatives)

        « Je ne suis pas pessimiste, mais la situation est effectivement grave. Les gens veulent ce mode de consommation, ce type de vie, ils veulent passer tant d’heures par jour devant la télé et jouer sur les ordinateurs familiaux. Il y a là autre chose qu’une simple « manipulation » par le système et les industries qui en profitent. Il y a un énorme mouvement — glissement — où tout se tient : les gens se dépolitisent, se privatisent, se tournent vers leur petite sphère « privée » — et le système leur en fournit les moyens. Et ce qu’ils y trouvent, dans cette sphère « privée », les détourne encore plus de la responsabilité et de la participation politique. »

        Cornélius Castoriadis, « Une société à la dérive »

      • Bruno

        Pardon pour les fautes

  3. Pingback: Tisserands | Pearltrees

  4. Merci beaucoup pour ce témoignage « de l’intérieur ».

    Il y a quelque chose qui me gêne aussi dans cette réduction du citoyen au consommateur (avec les figures du consommateur citoyen, ‘acteur, responsable, durable, éco, etc.). On croit ainsi pouvoir compenser la perte de pouvoir politique de l’individu (d’une démocratie nationale semblant incapable de lutter contre des multinationales) par un pouvoir économique censé avoir une influence politique (ma consommation devrait ainsi influencer les stratégies des firmes). C’est lui donner la possibilité de choisir, certes, mais dans un cadre (celui par exemple qui me propose des tomates en hiver) qu’il n’aura pas fixé lui-même, comme un enfant qui serait libre de découvrir le monde, à condition qu’il ne sorte pas du bac à sable.
    Mais c’est bien le politique qui fixe le cadre, et le transformer exige autrement plus d’effort s(et de luttes) que de boycotter le pot de yaourt d’une marque pour acheter celui d’une autre qui de toute façon est la propriété du groupe qui possède déjà la première.
    De plus, pour reprendre l’argument formulé dans l’article, la démocratie, qui suppose l’égalité en droit des citoyens, ne saurait se réduire à une démocratie de consommateurs, dans la mesure ou d’un individu à un autre les capacités d’arbitrage par la consommation varient.

  5. A mettre en parallèle avec le commerce « équitable » selon Bill Mollison : voir Permaculture for Millionaires ici : http://www.permacultureproject.com/pamphlets/perm05.pdf

    Et aussi la sortie du commerce pour une production locale ou d’autoconsommation ici : http://www.ted.com/talks/willie_smits_restores_a_rainforest.html (avec comme « side effect » qui est en fait le coeur du projet la restoration de l’habitat des orangs-outans)

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