La situation idéologique française est défavorable au revenu de base

l-economie-guidant-le-peupleAyant eu l’occasion de participer à la première université du revenu du base, assister à cet évènement n’a pas manqué de me faire réagir. La vérité était que j’étais vraiment dépité par la naïveté des discours. Tout se passait comme si nous n’étions pas loin de pouvoir bouleverser un système monétaire mondialisé ou encore à l’aube d’un mouvement suffisamment important pour mettre à bas le capitalisme. Non pas que ces objectifs soient insensés en soi, mais il fallait tout l’entre soi de l’évènement pour ne pas invoquer le réel et faire un peu comme si le grand soir était au coin de la rue et de toutes les lèvres.

Seul Jean Zin, lors d’une plénière a pu me rassurer un peu en déclarant « La situation politique n’est pas si bonne que ça … ces choses là [la démocratie directe, la refonte du système monétaire], on peut les réclamer dans l’absolu, mais ça ne correspond pas à la situation actuelle ». (lien – 1:15:00)

Telle était bien mon propos lorsque j’étais invité à intervenir sur le lien entre revenu de base et agriculture. Malgré mon intérêt personnel pour la création monétaire, j’avais tout de même envie de rappeler qu’à l’heure actuelle, ce qui faisait manger concrètement les gens et ce qui permet qu’on puisse aujourd’hui penser le revenu de base, c’est bien l’incroyable productivité du système actuel (donc le capitalisme et son système monétaire actuel avec bien sur leurs défauts) qui est capable de libérer du temps en économisant le travail humain notamment par la machine, l’ordinateur et bientôt le robot (voir Rifkin ou ). Telle n’a pas été ma surprise de constater que ce qui était proposé était tout le contraire, à savoir des initiatives très intensives en travail! Tout se passait comme si il ne traversait la tête de personne dans cette assemblée qu’avoir du temps libre était conditionné au fait de libérer du temps de travail justement. Si on peut certainement être plus économe en ressources avec d’autres méthodes, peut-on vraiment libérer du travail avec des technologies comme la traction équine ou une grelinette? Une technique comme la permaculture peut être plus productive à l’unité de surface, mais elle ne diminue pas le temps de travail! Des productions de niches basées sur la qualité ne peuvent non plus servir d’étalon puisque leur cout même, rendu élevé notamment par un fort investissement humain, les rend exclusifs à une minorité au fort pouvoir d’achat.

Il y a donc un paradoxe énorme qui est tenu par la majorité des personnes présentes à cette université d’été, à savoir que c’est en partie l’économie de marché qui par son dynamisme technologique rend même possible qu’ils puissent tous se poser la question d’un revenu de base alors même que la plupart vomissent en discours le marché et, encore pire, projette un monde qui détruirait potentiellement les conditions mêmes de son apparition potentielle.

Ce n’est pas, quelque part, sans rappeler d’autres ironies politiques de l’extreme gauche lorsqu’on imaginait le communisme comme l’aboutissement de l’émancipation humaine tout en se révélant être une des pires formes de totalitarisme et de soumission des individus.

Spécificité française certainement. Je me suis donc rassuré en retournant sur le site Suisse du revenu de base qui me semble beaucoup plus les pieds sur terre et correspond bien plus à ma vision de cette mesure positive.

Plus urgent que le revenu de base, résoudre une crise identitaire

Une question un peu taboue semble devoir se poser, celle de l’équilibre des forces autour du revenu de base, notamment entre l’émancipation du salariat et les tenants d’une économie de marché. Cette idée ne peut en aucun cas être instituée comme une pure utopie de gauche. C’est trop oublier que les augmentations de salaires, comme les congés payés, ont finalement été avec le recul de l’intérêt des deux parties. Une innovation sociale qui ne satisferait pas l’essentiel des parties prenantes est susceptible de devoir exercer une coercition pour contraindre ceux qui en seraient les victimes, un peu comme jadis on rééduquait tous les récalcitrant du communisme triomphant.

Un revenu de base réellement institué ne saurait être une libération définitive. Les aspects positifs qu’il apporterait généreraient également des effets négatifs. A une plus grande liberté vis à vis du travail contraint répondrait également une flexibilisation étendue des citoyens. Dans un tel monde, il ne peut notamment subsister de sécurité de l’emploi puisque l’intérêt des employeurs réside dans l’augmentation de l’ajustabilité de la masse salariale (i.e. virer/embaucher au jour le jour si il le faut). De même, le revenu de base, marque un passage notable vers l’érosion des Etats. Il sera donc moins possible de réclamer des protections de celui-ci. La liberté n’est évidemment pas le confort ni la sécurité. La liberté, c’est la liberté.

On peut véritablement douter, une fois ces quelques remarques faites que le revenu de base puisse s’établir rapidement en France, trop angoissée d’égalité, et trop méfiante vis à vis de la liberté. Il m’apparait aussi alors clairement pourquoi la Suisse est en pointe sur cette question et me semble moins entretenir les pathologies idéologiques mentionnées ci-dessus. Au delà d’une liberté plus fondamentalement ancrée dans la culture Suisse, c’est aussi une vision moins antagoniste des rapports sociaux qui se joue. Il y a en plus bien sur, ce rapport plus sain à la démocratie qui rend le dialogue social plus efficace, alors qu’au même moment en France, tout se passe comme si nous n’en finissions pas de rejouer la scène de la révolution Française avec le pouvoir.

Le génie Français s’exprime par ses philosophes qui ont pensé la domination, des Foucault ou des Camus. C’est ce rapport de méfiance permanent au pouvoir institué qui rend la critique envers celui-ci si acérée. En réaction de quoi, tout se passe comme si tout devait être toujours à déconstruire. D’autres pays, avec d’autres traditions philosophiques,le long parfois d’une turbulente histoire, semblent comparativement avoir apaisé leur relation avec le pouvoir. Tel n’est pas le cas en France.

Mon pays semble creuser petit à petit sa propre tombe. De son héritage historique, il est peu capable de se projeter dans un monde ouvert. L’ouverture pour beaucoup de Français est une dilution voir une destruction des identités individuelles et collectives. Et cette idée est catalysée par la fragmentation des identités par le travail qui disparait ou se précarise. Le revenu de base participerait de cette déconstruction. Tout se passe comme si ce pays, sans autorité paternaliste bonapartiste, ne pouvait être que tiraillé entre la crise économique ou la crise identitaire. De quoi sans aucun doute, aller dans le sens des analyses d’Ehrenberg, auteur de La fatigue d’être soi, qui a bien perçu cette spécificité française. L’urgence est donc bien plutôt de préserver la France de sa crise identitaire que de tenter de lui construire une avancée comme le revenu de base susceptible de l’aggraver. Un projet énorme de construction identitaire alternative à celle du front national ou de Soral est à lancer pour proposer un autre narratif que celui du repli sur la nation et de la xénophobie. Il faudrait qu’à gauche nous soyons déjà capable de récupérer des symboles comme celui d’un drapeau historique qui fut jadis symbole d’émancipation universelle. De mon point de vue, c’est un retour forcé mais nécessaire vers une nation que je pensais pouvoir petit à petit mettre dans les livres d’histoire. C’est peu dire que j’y vais en trainant des pieds. C’est bien mon absence d’enthousiasme à devoir débattre sur le champs de la nation et de ce qui ferait l’identité fondamentale française qui fait qu’ils ont toutes leur chance de remporter la prochaine bataille, tant la valeur travail classique est enserrée dans le projet national français.

Squelette

(illustration en tête d’article : Nadège Dauvergne)

3 Commentaires

Classé dans Economie, Politique, Uncategorized

3 réponses à “La situation idéologique française est défavorable au revenu de base

  1. Pingback: Réflexion sur le rejet du revenu de base par le gouvernement Suisse | Jardinons la planète

  2. Brinde Lucidite

    Cher jardinons la planète… vous confondez la vérité et le vrai. La « vérité » est que l’homme possède 2 jambes et il est « vrai » que certains n’en possèdent qu’1 seule.. donc … il est donc « vrai … que vous avez été dépité… » et que ce n’est pas la vérité…. Une opinion ou un sentiment ne représente pas un argument… en tout cas je respecte votre point de vue qui rejette le RBI. Le RBI ne souffre que d’un manque de pédagogie, il ne représente ni option ni choix politique de gauche ou de droite. On peut même mixer pour pas de jalousie faire un mix de financement libéral et social (ce n’est pas incompatible -et ça fera moins de mal à chacun- plutôt que l’un contre l’autre ou au détriment de l’autre) Le RBI représente juste un projet culturel administratif civilisationnel et sociétal et …. pas du tout -mais pas du tout politique- … seules les conséquences seront politiques…. comme tout outil nouveau (I-Smartphones, applications,) Puisque la faisabilité technique économique du RBI est acquise (c’est possible de manière libérale ou sociale ou mix des 2) alors parlons de la légitimité « morale » ! Le RBI est simplement à retrouver en 1) Article 25 de la charte des peuples des Nations Unies. Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant, et en 2) Constitution fédérale de la Confédération suisse du 18 avril 1999 (Etat le 9 février 2014). ext: LA FORCE DE LA COMMUNAUTE SE MESURE AU BIEN-ETRE DU PLUS FAIBLE DE SES MEMBRES,

    • karmai

      Le revenu de base ne serait pas politique? J’ai du mal à comprendre comment cela n’est pas une affaire politique. A moins que vous résumiez la politique à une question partisane, ce que je trouve un peu court.

      Comme le dit mon autre article (que vous avez lu puisque vous avez commenté dessus🙂 ), le rapport du gouvernement suisse est clair là dessus et partage la moralité des intentions qui sont portées parce ceux qui proposent le revenu de base. Pour rappel :

      « Le conseil fédéral partage sans réserve l’objectif de l’initiative, qui est de permettre à l’ensemble des habitantes et des habitants de ce pays de mener une existence digne et de participer à la vie publique. Ces valeurs fondamentales sont d’ailleurs déjà exprimée dans la Constitution Fédérale. »

      La question est donc peu la morale, si ce n’est le moyen de rendre viable cette idée par rapport aux représentations et aux intérêts des citoyens d’une communauté politique. Je dirais d’ailleurs, heureusement que ça ne se situe pas sur un plan moral, car sinon cela pourrait être un débat infini!

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