Mr. F

Cela faisait longtemps qu’il n’avait plus le moral. Ce n’était pas un mauvais bougre, il était même très bien éduqué. Globalement il était d’une conversation agréable, il aimait bien manger et le bon vin, même si parfois sa religion le lui interdisait.

C’était quelqu’un d’incroyable. Sa vie entière? On pourrait en faire un roman. Une jeunesse turbulente, bagarreuse avec un syndrome d’enfant roi et l’envie de soumettre tout ses petits camarades. Une adolescence tourmentée, les révoltes et les révolutions, les cheveux longs et l’opposition à un père autoritaire qui a fait une brillante carrière à l’internationale. Un héritage grandiose, surement difficile à porter. Puis rapidement, des enfants, tous très différents, la difficulté de les élever, des méthodes pédagogiques balbutiantes ou dépassées dans un monde complexe et plutôt opulent. L’envie de ne pas répéter l’autorité du père. Bon an mal an, un aîné diplômé d’une grande école, et les autres dans la moyenne, sauf un enfant métis hors mariage qui tombe dans la marginalité.

Les enfants grandissent, il y a du bonheur, mais le sens n’y est plus. Tout ça pour quoi? Le travail pour un bonheur matériel qui paraissait bien superficiel, surtout au prix d’un monde de plus en plus laid et en crise. Un fils qui part à la guerre, il revient traumatisé, apparemment mission accomplie tout de même. Le dernier dérive, le père écoutant les témoignages de ceux qui le connaîtraient encore. Petits larcins, délinquance dans la drogue, puis passage en prison et rencontres douteuses. Une crise d’identité qui ne passerait pas. Il s’est dit que ça passerait avec le temps.

C’est dans les médias qu’il l’apprend, son fils journaliste qui meurt assassiné par le benjamin. Ça n’est pas passé. Le drame enferme tout le monde dans un effroi solidaire. Bizarrement, lui, ça le ressaisit, ça lui a donné comme un sens aux choses, il veut reprendre la main sur son existence. En cherchant une issue à ce cauchemar il a fini par regarder des vieilles photos de famille dans sa cave. Des clichés solennels d’un temps qui parait bénit avec les années, des beaux costumes et des regards d’une époque qui semblait savoir où elle allait. Dans sa vieillesse qui arrive, il commence à vouloir revivre son passé. C’est l’autorité du père qui refait surface. Il achète des caméras pour se protéger, cherche à contrôler les faits et gestes de ses enfants et entreprend sur le tard de faire valoir la valeur des traditions. Il a une sorte de ligne Maginot dans sa tête. Il achète une arme pour se défendre. Tout le monde se tient à carreau et on évite de trop la ramener dans les repas de famille pour ne pas contrarier le vieux. Il prend ça pour du respect et de l’assentiment. Certains finissent un peu par souhaiter sa mort pour passer à autre chose car ça devient pénible à la longue. Mais ça n’en finit pas, la longévité fait traîner la situation, son entourage se soumet de mauvaise grâce à un passé qu’il s’est réinventé pour se rendre service. Tout le monde doit s’aligner sur les lubies sécuritaires de l’ancien. Les enfants ont peur de se rebeller, on ne leur a pas vraiment appris le courage, on préfère jouer la montre et attendre la grande faucheuse. Ils paient cher la maison de retraite et les frais médicaux de ses hospitalisations. La fin de sa vie est un naufrage qu’on visualise sciemment au ralenti et jusqu’au bout de l’absurde. Au moment de l’héritage, une fois épongé pas mal de dettes, la fratrie se déchire les restes entre ceux qui ont pris le pli de feu le patriarche et ceux qui rongeaient leur frein en la bouclant. Chacun repart avec des miettes de toute façon, en se disant que ça ne valait pas la peine d’avoir été patient pour si peu.

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Classé dans Littérature, Politique

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