Moi, Charlie, prisonnier de mon gouvernement

CharlieBombeSmallLe dernier documentaire d’Adam Curtis est l’occasion d’une plongée dans la complexité des rapports de l’occident vis à vis du terrorisme islamique. Loin des condamnations faciles qui veulent que la liberté de Charlie triomphera de l’obscurantisme barbare du levant, les attentats sont l’occasion pour moi de remettre en cause des décennies de guerre au moyen orient. L’ennemi n’est pas tant l’Etat Islamique que nos gouvernements belliqueux qui lui ont donné naissance par des décennies d’ingérence criminelle. C’est alors mon gout pour la liberté d’expression qui est pris en otage par la géopolitique de l’état français puisque les attentats de Charlie légitiment alors les interventions militaires qui alimentent la haine de l’occident.

The bitter Lake

Si vous ne le saviez pas, le nouvel opus d’Adam Curtis vient d’être diffusé et c’est pour moi l’occasion de le faire connaitre aux chanceux qui seraient anglophones. Celui-ci nous parle de la situation au moyen-orient, particulièrement en Afghanistan. Son point de vue est que l’Afghanistan est loin d’être simplement la cachette du cerveau des attentats du 11 septembre. Ce pays est au coeur des enjeux géopolitiques mondiaux depuis notamment l’accord autour du pétrole entre l’Arabie Saoudite et les Etats-unis.

L’état islamique est représenté dans les médias comme la réalisation concrète d’une menace qui pourrait presque nous rassurer car elle nous montre le monde comme un conflit entre le bien et le mal : décapitation et immolation visant un buzz médiatiques, massacres de minorités religieuses et ethniques, lois moyen-âgeuse, etc. Dans cette représentation manichéenne du monde, les occidentaux ont alors raison contre la barbarie, L’Etat Islamique serait le nouveau nazisme du XXI siècle. La messe est dite. Malheureusement, la vie est bien plus complexe que cela. Ce qui m’attriste profondément est de constater que les hommes politiques français ont intérêt à nous présenter les choses de cette façon simpliste. Seul un Dominique De Villepin est capable de faire entendre une analyse un peu divergente en essayant de faire valoir que l’Etat Islamique est relié à nos échecs en Afghanistan ou que nos politiques étrangères sont responsables avec d’autres de la naissance de celui-ci. Comme le fait Adam Curtis, il faut aller plus loin encore pour ne pas rester à la surface des attentats de Charlie.

La figure du musulman n’existe pas

On a souvent entendu dans les médias des débats fumeux pour tenter de trier le bon grain de l’ivraie au sein de l’Islam. Pour les uns, l’Islam serait fondamentalement de nature oppressive et dans cette perspective tout musulman est donc un terroriste potentiel puisqu’il peut, si les conditions sont propices, sombrer petit à petit vers ses formes les plus radicales. Pour les autres, les actes terroristes, comme les attaques contre Charlie, ne seraient pas d’inspiration musulmane et le fait de voir un lien entre ces événements et l’Islam serait alors un amalgame terrible qui ferait le jeu de ceux qui veulent y voir une religion fondamentalement incapable de cohabitation avec d’autres valeurs qu’elle-même. Dans cette alternative stérile, s’est déroulé un débat hallucinant où la question était de savoir à quel point les musulmans devaient alors prendre unilatéralement position contre les attentats. Débat stérile puisque pour les premiers, la participation des musulmans à la condamnation des attentats n’était jamais suffisante et la non participation même d’un seul démontre la nature ambiguë d’un Islam qui ne s’assimilera jamais complètement. Pour les seconds, c’est une injonction stigmatisante et inutile, puisque les musulmans n’ont rien à voir avec les attentats et qu’il n’y a donc pas à leur demander quoi que ce soit.

Ce type d’alternative démontre la profonde ignorance des réalités géo-politiques qui sont les nôtres. Il est terrible, et je pèse mes mots, qu’un tel niveau d’incompétence soit en fait la base de notre débat publique. De cette faible compréhension de ce qui se passe, et de l’hystérie collective qui s’est emparée de la France, des actes vraiment stupides se sont enchaînés, allant jusqu’à des suspicions d’éloges d’actes de terrorismes sur un enfant en école primaire. Situation ubuesque où un pouvoir qui survole (et bombarde) la complexité du monde reproche à un enfant son manque de lucidité sur les conséquences géopolitiques du moindre mot qu’il pourrait formuler… Situation d’autant plus surréaliste qu’au même moment où on condamne à tort et à travers des mots provocateurs pour montrer une image de fermeté politique contre ceux qui feraient l’éloge du terrorisme, on érige la liberté d’expression comme une des valeurs suprêmes de notre système politique.

Une des réalités fondamentales est qu’il existe des rapports à l’Islam très différents au sein de l’Islam. Les débats qu’on peut avoir en France à ce sujet ont l’air de faire à peu près complètement l’impasse sur la diversité des courants religieux. Je me souviens de notre ex-président de la république par exemple, incapable de savoir si Al-Qaïda était Sunnite ou Chiite alors même qu’il était ministre de l’intérieur! Un des intérêts du nouveau documentaire d’Adam Curtis, c’est de montrer que l’alliance des Etats-unis avec l’Arabie Saoudite pour assurer son approvisionnement en pétrole s’est faite sur la promesse d’une non intervention sur les affaires internes à l’Arabie Saoudite. Or, la famille au pouvoir fait partie d’une branche de l’Islam dite Wahhabite, qui se réclame d’une lecture de l’Islam au plus près du Coran. Celle-ci est tout à fait opposée à bon nombres de valeurs occidentales liés à l’intégrité individuelle, à l’égalité homme/femme, aux libertés politiques, etc. En sécurisant le pouvoir politique des Saouds et de part sa richesse en pétrole, l’Arabie Saoudite a les moyens de diffuser dans le monde entier son idéologie religieuse.

Mais la stabilité politique de l’Arabie Saoudite s’est également faite en « exportant » ses composants les plus révolutionnaires vers les conflits voisins. En effet, beaucoup de religieux saoudiens voient d’un mauvais oeil l’occidentalisation de l’Arabie Saoudite soumise aux pétrodollars. C’est ce qu’on voit très bien dans le documentaire, comment l’Afghanistan va être une pépinière pour le wahhabisme révolutionnaire, d’abord contre l’URSS dans les années 80, puis contre les Etats-unis.

« We’re here for your fucking freedom, so back off right now! »

Il me semble qu’une partie de l’incompréhension que nous avons vis à vis de l’Etat islamique et des attentats terroristes, est que nous ne comprenons pas comment des individus peuvent rejeter nos valeurs de liberté, de démocratie, de progrès, de modernité et préférer des pouvoirs autoritaires et religieux. Il faudrait que chaque citoyen français se mette dans la peau d’un habitant d’Afghanistan ou d’Irak. Il faudrait qu’il ait un quotidien où depuis des décennies, son expérience des nations occidentales est celle de la colonisation, de bombardements, de guerres, de familles régulièrement touchées par la mort de proches. Que feriez vous si la force politique la plus radicale contre ces évènements terribles est une organisation politico-religieuse? Admettez au moins qu’une poignée y voit là des libérateurs.

Bombing

Je ne suis pas surpris que des êtres humains au moyen-orient puissent haïr notre modèle de vie et notre liberté d’expression. Je ne suis pas surpris qu’ils nous haïssent parce qu’on prospère de leur pétrole pendant que d’autres en meurent. Je ne suis pas surpris que certains en viennent à préférer le dogme d’une lecture religieuse libératrice à l’hypocrisie violente de certaines de nos valeurs.

Les frères Kouachi et Amedy Coulibaly ne sont pas des idiots ni des barbares, ce sont des combattants d’un conflit planétaire centré au moyen-orient et qui dure depuis des dizaines d’années. Ils sont des pions d’un combat où une partie du monde musulman est le théâtre d’opérations des grandes puissances mondiales pour le contrôle du pétrole. Pour une fois, les choses sont limpides. Ces trois meurtriers sont des enfants de la république, que cela nous plaise ou non. Leur parcours est clair, celui qui traverse une société qui s’affirme égalitaire mais dont la mobilité sociale est faible et où même souvent le racisme est encore banal. Celui d’un monde où ils n’ont pas leur place. L’islam wahhabite leur propose une place dans un projet global et ambitieux où ils peuvent participer au rétablissement du califat. Cet Islam les invite à faire trembler les gouvernements occidentaux qui les ont martyrisé et déclassé depuis des décennies, voir des siècles. Cet Islam propose un idéal et de la grandeur face à une société qui délègue la quête du sens du monde à chaque individu, et où chaque individu est inégalement doté pour se le forger.

Dans ce contexte, continuer à intervenir militairement au moyen-orient est la meilleure façon de continuer à alimenter la guerre et le terrorisme. Ne pas y mettre fin, c’est s’exposer à d’autres attaques de combattants sur notre sol. Notre gouvernement voit d’un bon oeil les commandes de rafales vers le gouvernement Egyptien parce que cela stimule notre économie stagnante. Nous devrions au contraire nous désoler de voir s’accumuler les armes que nous produisons dans cette région. L’Etat Islamique utilise aujourd’hui des armes américaines prises à l’armée Irakienne. Nous générons notre propre cauchemar, nous l’alimentons. Lorsqu’il nous pète à la gueule, nous faisons mine de ne pas comprendre ce qui nous arrive.

Si nous croyons véritablement à la liberté des peuples de disposer d’eux-mêmes, de décider de leur avenir, il ne peut exister de droit d’ingérence. Il faut accepter que des peuples traversent des crises et tout tenter pour en soulager les souffrances, mais en aucun cas le maintien et le déclenchement de guerres dans d’autres nations ne peut assurer les conditions de la paix! Soyons responsables de nos actes et jugeons durement les gouvernements successifs qui nous ont amené dans cette situation. Habitant de Lybie, de Syrie, d’Irak, d’Afghanistan, sache que je n’ai rien contre toi et que je me sens prisonnier de mon gouvernement belliqueux.

2 Commentaires

Classé dans Politique

2 réponses à “Moi, Charlie, prisonnier de mon gouvernement

  1. jean

    Bonjour,

    Je trouve vos paroles d’une grande sagesse.

    Merci pour cet article.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s