Le privilège de l’expérience du monde – Retour sur Make it Work aux Amandiers

2015-05-28 09.17.21Une expérience artistique et politique a vu des centaines d’étudiants de France et du monde simuler au théâtre des amandiers de Nanterre la prochaine conférence sur le climat qui se tiendra à Paris à la fin de l’année. Au delà des discours officiels sur cet évènement, c’est le contrepoint de mon expérience individuelle et de ma réflexion que je propose ici, pour dépasser la joie sincère d’y avoir participer et ainsi proposer une analyse critique.

Je me suis glissé dans cette aventure à la dernière seconde, catapulté dans la délégation d’Australie, un Etat-nation parmi les plus réticents à faire le moindre effort sur le sujet du changement climatique. Dès la cérémonie d’ouverture, le ton est donné par cette délégation, un discours vague mais qui ne trompera pas les initiés, l’Australie veut de la croissance et il n’est pas vraiment question de faire des efforts. De la croissance durable pour faire bonne figure.

Les négociations ont été longues, parfois confuses et laborieuses pour discuter d’un simple terme. Certains ont décrochés, privilégiant la créativité hors du cadre des négociations pour faire avancer l’injonction à l’innovation qui planait dans l’air de cette expérience originale. J’avais à coeur, parce que je représentais une délégation plutôt hostile, de mener ma tâche avec rigueur tout au long de l’expérience : aboutir à un accord flou et en rester à des principes vagues sans contraintes pratiques. D’après moi, « mission réussie ».

La fin de la simulation est arrivée, les discours de clôture ont été donnés et, apparemment, de l’avis général, l’expérience a été un succès si l’on en croit le fait d’avoir un texte final signé par tout le monde et les discours enthousiastes des uns des autres. Mais comment faire rentrer ces déclarations dans mon expérience? De mon point de vue, à aucun moment des négociations les intérêts de l’Australie n’ont été mis en cause. Je tendrais à croire qu’un accord réussi vis à vis du changement climatique doive à minima demander à la délégation la moins coopérante de partir avec le sentiment d’avoir fait des efforts ou d’avoir été contrainte. Tel n’était pas le cas. Le texte est plein de bonnes intentions et de promesses qui n’engagent que ceux qui y croient.

Seul un article publié dans Libération se fait par un exemple l’écho de mes doutes en reprenant les propos d’une déléguée des Maldives, des îles au ras de l’océan promises à devenir la prochain Atlantide par la montée des eaux :

« Nous venons d’obtenir un statut légal international pour les réfugiés climatiques. Mais les Etats n’auront aucune obligation de les accueillir »

L’absence d’accord exigeant est d’autant plus étonnant que tout était fait pour limiter la casse. Des délégations représentant des écosystèmes, des ressources et des groupes humains situés en marge des négociations réelles étaient institués dès le départ de la simulation à égalité des Etats-nation. Mais dans l’ensemble, le plus « innovant » a été de valider la situation donnée dès le départ de la simulation, à savoir une existence à ces entités non étatiques.

L’innovation des créateurs de la simulation à introduire des acteurs non étatiques est tout à fait intéressante, mais finalement la question la plus fondamentale reste posée. Comment instituer de tels pouvoirs à l’origine? Par quel miracle des Etats-Nations accepteraient-elles d’inviter à la table des négociations de telles entités concurrentes si elles n’en sont pas forcées? Nous n’avons pas répondu à cette question.

On comprend d’ailleurs très vite pourquoi les Etats ne permettraient jamais ça puisque sur le mur même du théâtre des négociations un schéma fait état du brainstorming des étudiants en marge des négociations et stipule clairement : « casser les entités étatiques ».

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La réalité de ces négociations est cruelle car au delà de l’enthousiasme incroyable à se retrouver à plusieurs centaines d’étudiants à échanger, débattre et créer, et malgré le biais d’acteurs déjà concernés intimement par la question du changement climatique et donc peu enclins d’incarner trop longtemps des intérêts allant contre leur nature, je ne suis pas sur qu’on puisse si facilement dire « They made it work » comme l’a été déclaré à la fin de la simulation.

Le point le plus positif pour moi n’est pas de me faire croire que nous ayons réussi parce que ce serait plus gratifiant. Cette simulation me laisse penser que la conférence de Paris sur le climat ne sera pas un succès. Ce qui m’a interpellé, c’est toute la passion que nous avons tous mis à faire vivre cette expérience. Le plus enivrant a été cette possibilité de jouer le jeu du monde et d’avoir le sentiment d’avoir du pouvoir sur lui. Ce que révèle cette expérience par la négative, c’est qu’en tant que citoyens nous sommes donc la plupart du temps mis à l’écart de cette expérience du monde, de pouvoir prendre le destin de nos vies en main. A ce titre, l’expérience et la mise en scène du dispositif était limpide. Libération a raison de faire parler ce spectateur qui critique « l’entre soi » de la manifestation. Tout le dispositif marquait la distance entre les citoyens concernés et les responsables politiques que nous incarnions. Cela s’est exprimé par ces questions en français posées par le public répondues en anglais et dont aucune traduction n’a été effectué. c’est ce micro qui traîne dans les mains des délégations plutôt que de donner la parole au citoyen spectateur avide de questions, c’est la scène qui nous sépare, c’est le balcon où les passants pouvaient nous observer de loin, c’est cette distance qui fait qu’ils ne pouvaient pas être de l’expérience, et que nous en étions.

L’étendue de la révolution humaine à accomplir pour éventuellement changer le destin de cette planète qui chauffe tient donc peut-être à notre capacité, demain, à donner à tout le monde le pouvoir de faire partie de l’expérience. C’est finalement je crois le projet démocratique initial, faire que chaque citoyen puisse avoir un égal accès à l’expérience politique, à l’exercice du pouvoir, « savoir gouverner et être gouverné » comme disait Aristote. Notre réalité est bien plutôt celle de la professionnalisation du politique, celle d’une caste peu nombreuse, privilégiée, qui seule véritablement accède au pouvoir. Ce qui est ironique est que certaines de ces élites de demain font parti de ces étudiants de science-po Paris et d’ailleurs. Quand demain ils seront aux responsabilités, accepteront-ils de ne pas jouer le jeu de leur entreprise, de leur ministère? Par quel miracle accepteraient-ils de mettre en cause leur carrière en proposant la dissolution du pouvoir qui demain les portera au coeur de l’expérience du monde?

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Classé dans Climat, Démocratie, Politique

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