Le mouton et le robot

P6130020.JPGJe devais avoir cinq ans quand je l’ai reçu à Noël. Un morceau de plastique noir et orange qui semblait venir du futur. Futur étrange puisque provenant de Chine il me parlait en espagnol tout en crachant une fumée épaisse quand on lui remplissait la tête d’un liquide dont j’ignorais la composition et qu’on appuyait sur le gros bouton rouge qui trônait dessus. Il est resté à côté de moi. Le modèle de pile qui l’alimentait à disparu désormais et il reste immobile. J’ai eu plutôt de l’affection pour lui. Il ne m’a jamais fait peur.

Des années plus tard, je me prenais de passion pour le jeu de Go, sa beauté asiatique et ses combinaisons infinies. Tout récemment, une intelligence artificielle qui mime nos neurones a battu un des meilleurs joueurs au monde. Le jouet d’hier devenait un sérieux compétiteur. C’est aujourd’hui la chronique d’une révolution annoncée. L’innocent robot de mon enfance allait mettre tout le monde au chômage parce qu’il est plus intelligent et infatigable. Demain, il sera sur des champs de batailles et tuera des gens aussi. En agriculture, les robots font déjà leur rentrée. Ils désherbent déjà pour nous, et bientôt il tailleront les vignes. Peut-être bientôt nous aurons des petits robots en nuées qui effectueront comme des milliers de fourmis inépuisables les milles et un travaux répétitifs et ennuyeux que nous ne regretterons pas de déléguer.

Beaucoup ont peur de tout cela. Ce n’est pas mon cas et je suis peut-être influencé par ce premier robot inoffensif qui a accompagné mon enfance. Je crois dans le fond que nous avons peur, encore une fois, de tomber de notre piédestal. Notre cerveau si gigantesque, nos émotions si complexes, tout cela ne serait plus le propre de nos vies d’humains. Que va-t-il nous rester?

Je crois que c’est au contraire une invitation à nous poser la question de ce qui fait le sens exceptionnel de la vie humaine. Si les robots font l’essentiel du travail, n’est-ce pas l’occasion de remettre en cause enfin la centralité de la valeur travail dans nos sociétés qui en sont malades? N’est ce pas une invitation à suivre Hannah Arendt dans « la condition de l’homme moderne » et de troquer le travail qui n’est là que pour assurer notre survie  pour nous concentrer sur l’oeuvre qui nous inscris dans le temps long

La défaite du meilleur joueur de Go face à une intelligence artificielle n’est pas une défaite. En tant que joueur de Go, j’ai toujours plus apprécié la valeur poétique et philosophique de l’élégant plateau recouvert de ses pierres blanches et noires. Le robot restera pour l’éternité un objet dénué de cette quête poétique et philosophique. Pour reprendre le titre d’un célèbre roman de Philip K dick, non les robots ne rêveront pas de moutons électriques.

Encore plus que la poésie et la philosophie, les robots pourraient nous libérer de ce temps précieux qui nous manque tant pour faire de nous des citoyens, faire des nous des Hommes politiques au sens noble du terme. L’Athènes antique avait ses citoyens et sa démocratie dont une part notable de la liberté résidait certainement dans les très nombreux esclaves qui en libéraient beaucoup du labeur. C’est un nouvel âge d’or qui nous attend si nous acceptions les robots, encore faut-il vouloir le désirer. Je ne pensais jamais dire ça, mais vive les esclaves!

5 Commentaires

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5 réponses à “Le mouton et le robot

  1. flyingdust

    Faire son bois, ce n’est pas pénible.
    Faire son potager ce n’est pas pénible.
    Faire son compost ce n’est pas pénible.
    Faire la cuisine, ce n’est pas pénible…
    Effectuer toutes ces tâches quotidiennes est structurant et formateur, porteur de sens.
    Le travail acquiert de la pénibilité à partir du moment où on se spécialise dans un domaine afin d’en faire profiter 10, 100, 1000 autres!
    Passer de faire du bois de chauffe pour soi à pour 100 autres, et l’on passe de 15 min quotidiennes, à 6,7,8h de la même tâche! D’une première tâche qui met en jambe, stimule, réchauffe, se transforme en seconde qui fatigue le dos, les articulations, l’esprit.
    L’aliénation par le travail réside donc dans le travail à la chaîne, et pas dans les petites tâches de tous les jours.
    Or la technologie tend à nous débarasser des 2: du travail à la chaîne et c’est tant mieux, mais aussi d’un grand nombre de petites tâches structurantes du quotidien, et pour ce deuxième point, je n’ai pas vu de preuves probantes que ca formait des humains plus sains, plus heureux, donc plus libres finalement.

    • karmai

      Salut, le robot n’est pas là pour remplacer tes activités de vie donc c’est bien du travail rémunéré dont je parle ici. Au contraire même, je crois qu’on peut se dédier à toutes ces petites choses simples qui peuvent nous faire grandir. J’ai moi même grand plaisir à faire pousser une petite partie de mes légumes. La technologie ne me débarrasse pas du plaisir de jardiner, au contraire, elle me libère de la pression de la productivité.

  2. Pingback: Le mouton et le robot | Robotique & Intelli...

  3. Pik

    Ah, oui c’est bien quand on peut en avoir. Mais pourrons nous longtemps ? J’aurai du te faire passer une annonce de conf qui t’aurait vraiment plus de la semaine dernière, aux Houches, sur le sujet du EROI. Fin du monde, fin du monde… disons : fin du luxe énergétique et des ressources, il nous faudra nous remettre au labeur, car nos robots sont trop gourmands.

    Mais au fond, je suis parfaitement d’accord avec toi sur ce point : l’intelligence et l’homme ne se réduisent pas à cette intelligence « stratégique », un peu réductrice. C’est fou d’ailleurs à quel point les gens aiment « travailler » leur intelligence avec des tâches algorithmiques (sudoku, candy crush) très proches du travail à la chaine… que les robots font de toute façon mieux et plusieurs milliards de fois plus vite.

    • karmai

      C’est vraiment une des bonnes questions, celle de la durabilité énergétique du monde robotisé que nous sommes en train de construire à toute vitesse. Je suis assez convaincu aujourd’hui, après avoir redouté le scénario du peak oil, que nous arriverons à inventer un monde post-pétrolier avec encore une relative abondance énergétique. L’avenir nous en dira plus 🙂

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