La critique du travail (2)

L’invention du concept de travail tel que nous le concevons, réalisée pendant le XVIIIe siècle a abouti à sa sacralisation en tant qu’acte à travers lequel l’homme se réalise en tant que tel. Ce fait social total est une des valeurs centrales qui permet de juger dans une grande mesure la réussite d’une vie. Notre société de précarité, de chômage et de productivisme forcené érode pourtant chaque jour cette idéologie en laissant affleurer d’énormes contradictions autour du concept du travail. Le travail et l’aspiration au bonheur qu’il transporte n’est plus qu’une illusion mise en scène.

Je travaille donc je suis

En dehors du fait qu’il accapare dans le meilleur des cas un tiers de notre temps éveillé, il est indispensable à l’existence sociale, et a d’autant plus de valeur qu’il est absent. Tout d’abord, parce que le revenu que l’on en obtient permet de subvenir à ses besoins mais finalement surtout car il est indispensable pour démontrer son utilité sociale. A ce titre, il n’est pas neutre qu’une des premières questions qui se pose entre occidentaux est « Que fais tu? » (sous-entendu, « comme travail »), alors que dans d’autres régions du monde on demandera plus souvent si l’on est marié, si l’on a des enfants ou quelle est sa religion.

Sur cette place centrale de la valeur travail, vient se greffer notre société du chômage et de la précarité. Celui-ci, en laissant de manière durable un nombre gigantesque de gens hors du travail, crée un masse d’exclus incroyable. Pour l’Europe, avec un taux moyen de 8.5% de la population qui reste sans emploi, c’est 50 millions de personnes qui n’ont pas d’existence sociale complète, considérés comme des citoyens de seconde zone. D’où le malaise réel des gens dans cette situation, même s’ils ne sont pas dans une situation précaire (conjoint gagnant bien sa vie, argent de coté…).

Le pire est que vient se greffer sur cette situation catastrophique, un développement important de la précarité tout azimuts. Dans le seul cas de la France, venant s’ajouter au neuf millions de personnes ayant un travail hautement répétitif, il y a 1.5 millions de personnes en très forte précarité (CDD, intérim, stage).

Tout inclus, et si l’on prend le cas de la France, au moins un travailleur sur deux n’a soit pas de travail soit un travail abrutissant et/ou précaire. L’étrangeté de la situation est amplifiée par le vacarme assourdissant fait autour de la promotion du travail comme agent de réalisation de soi et la popularité surréaliste d’un « travailler plus pour gagner plus ».

Perdre sa vie à la gagner

Cette exclusion massive d’un grand nombre de citoyens et la dévalorisation sociale qui est associée à cette classe précaire amènent les travailleurs à accepter des conditions de travail bien plus dégradantes qu’ils ne le feraient dans le cas d’une situation de plein emploi afin d’échapper à une telle affliction. Bon nombre d’histoires sordides cachées dans des faits divers et des suicides ou classées dans des dossiers de la médecine du travail racontent l’extrême dégradation des conditions de travail.

Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés – Marc-Antoine Roudil & Sophie Bruneau – 2005

Que ce soit par l’exclusion sociale, la précarité ou par les cruelles techniques de management, le monde du travail est de plus en plus gouverné par la peur. Cette inqiuétude est d’autant plus accentuée qu’elle n’épargne a priori personne et qu’elle est extérieur au travailleur et donc non maitrisable. Elle peut prendre la forme de la nécessité de résultats pour les actionnaires, d’efforts toujours plus grand pour garder son précieux emploi à tout prix afin de payer un crédit contracté ou encore l’exigence toujours plus forte de faire face à la rude concurrence internationale.

Le grand drame est que c’est dans ce monde du travail -où tout pousse à la déshumanisation- que l’Homme serait censé se réaliser pleinement. De plus, parce qu’il engage très souvent une production avec lequel on ne partage pas la finalité, le travail est un acte dénué de sens avec lequel il est difficile de se retrouver. Ainsi, on croit facilement un Christophe Dejours, psychanalyste qui s’est fait de la question du travail une préoccupation première, lorsqu’il nous dit que « les français souffrent mais ne le disent pas ». Le plus étonnant est que par cette peur et cette souffrance font que souvent les bourreaux d’un jour sont les victimes du lendemain et vice-versa. Chaque victime est au moins très souvent d’abord collaborateur par sa non réaction face à la violence du travail faite aux autres.

Attention danger travail – Pierre Carles

La souffrance au travail provoque en France 500 suicides par an pour milles tentatives du fait de conditions de travail insupportables. Ce phénomène est à mes yeux la conséquence de la valeur travail comme réalisation de soi et l’absence de limite (Hybris). Les proches de ces victimes du travail racontent souvent qu’ils ne savaient pas dire « non » au travail supplémentaire. Le système n’étant bien sur pas là pour « inciter à la paresse », dixit Pompidou, cette boulimie de travail est acceptée avec enthousiasme par les employeurs et même stimulé par la compétition et le carriérisme. Au Japon, le karoshi (littéralement « mort par surtravail ») est une maladie reconnue officiellement qui par surmenage tue dix milles personnes par an, parfois par suicide, et aussi par arrêt cardiaque.

L’esclavage par la peur

Georges Pompidou – Juin 1967

« Nous vivrons désormais dans la préoccupation permanente ». Sans détour Pompidou nous explique que le libéralisme marche par la peur, c’est le moteur par lequel le citoyen doit tirer le meilleur de lui même dans l’acte productif. Peur du chômage, peur de manquer, peur de ne pas être reconnu dans son travail, peur de ne pas plaire à l’autre, peur de la concurrence, peur du voisin, peur du monde…De nombreux auteurs ce sont fait l’écho de ce moteur productif puissant.

Le cri – Edvard Munch

Naomi Klein dans son livre The shock doctrine analyse comment la peur et la crise sont essentiels pour faire accepter des changements majeurs aux citoyens. L’instrumentalisation de la terreur suscité par les attentats du 11 septembre à des fins de géopolitique pétrolières et de réduction des libertés individuelles sur le sol des États-unis est probablement un des exemples les plus criant.

The Shock Doctrine – Naomi Klein & Alfonso Cuaron

Le roseau plie mais ne rompt pas

Cette soumission au travail par la peur est d’autant plus forte qu’elle est accentuée par le désir de reconnaissance qui a de tout temps existé. L’économiste et sociologue Américain Thorstein Veblen décrit dans sa Théorie de la classe de loisir l’existence de cette classe oisive qui fixe la norme en matière d’honorabilité pour la société toute entière. Celle-ci servant d’étalon aux classes inférieures qui tentent par leur consommation d’atteindre cette norme. Cette classe exprime son statut par un grand nombre de consommations ostentatoires qui consistent dans le fond à exprimer sa possibilité de détachement avec le travail manuel et dégradant. Que ce soit le domestique, l’entretien d’un conjoint oisif ou des attributs comme des talons aiguilles, tous renvoient le message des moyens de sa déconnexion avec le travail.

Cette classe de loisir fixe le tempo des classes inférieures. De nos jours, cette classe se caractérise par la célébrité télévisuelle, le culte de l’apparence, l’éternelle jeunesse, l’amusement perpétuel et la grande consommation (luxe, loisirs, voyages). Ainsi se définit l’horizon de la réussite sociale dans notre société, ce qui a comme conséquence d’engranger à grande échelle des comportements de surconsommation et de souffrance si l’on est pas jeune, beau, célèbre, drôle et riche. La farce gigantesque de cette affaire est que cette classe n’existe pas, mais est rendue possible par la société du spectacle [cf Guy Debord] qui met en scène cette classe imaginaire dans des films, des séries, des émissions abrutissantes et dans les publicités.

Par conséquence, détruire cette conception dégradante du travail nécessite un gros travail de déconnexion par rapport à des blocages mentaux quand à nos besoins, nos valeurs et nos désirs. Le prochain article sera l’occasion de voir comment la remise en cause du travail sera l’occasion de découvrir des continents de notre liberté qui n’ont été que partiellement défrichés.

5 Commentaires

Classé dans Economie, Philosophie, Politique

5 réponses à “La critique du travail (2)

  1. Imago

    Joli essai, belle synthèse !

    La déclaration de Pompidou (qui sauf erreur est en introduction du film Volem rien foutre al païs de Pierre Carles) me laisse vraiment songeur. On pourrait la disséquer et écrire un livre rien que là-dessus. Le plus édifiant est que ça date de 1967, comme quoi il suffit généralement d’écouter ce que disent nos politiques, ou ce qui est écrit dans les livres blancs pour savoir à quelle sauce nous allons être mangés.

    J’hésite à lire The Shock Doctrine (j’ai pas réussi à terminer No Logo), est-ce que c’est un ‘must read’ ?

  2. karmai

    Merci de ta fidelité ca fait plaisir. 🙂

    La déclaration de Pompidou est effectivement reprise dans le début de Volem rien foutre, qui est un film boite a outil formidable (comme l’est Attention danger Travail). Ce discours est d’une honneteté incroyable et je trouve que finalement sa grande force est qu’elle résume bien toute la pensée initiale du libéralisme.

    En ce qui concerne The shock doctrine, je ne l’ai pas encore lu malheureusement je ne peux pas te le conseiller directement. Si on s’en tient a la these developpée dans le court métrage il est probablement tres interessant a lire et il approfondit probablement le mecanisme de la peur qu’on avait deja pu apercevoir dans « Bowling for Colombine » de Michael Moore. Naomi Klein reste une valeur sure a mes yeux (j’ai beaucoup aimé NO Logo meme si je dois l’avouer je ne l’ai pas lu en detail comme la plupart de ses theses m’etaient deja familieres).

  3. doudin

    éliminer la peur!!!!!! éliminer la peur!!!!!!!!!! éliminer la peur!!!!!! éliminer la peur!!!!!!

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