Le sentiment de la mesure : Hybrisme et Panmetronisme

Le XX siècle nous a montré la démesure potentielle de l’homme. Poussé par un gargantuisme destructeur, catalysé par l’incroyable productivité industrielle, l’humanité a démontré toute l’étendue de sa puissance ; la bombe nucléaire et le camps d’extermination d’Auschwitz en sont à mes yeux les macabres chef-d’oeuvres. Nous avons alors trouvé les moyens de croire dans la réalisation de nos rêves de puissance et de domination sur ce qui nous a toujours fait peur : La nature, la mort et l’autre. A prendre conscience des conséquences d’une dévotion totale à cette cause je ne peux qu’appeler de mes voeux la leçon qui aurait dû en découler, une modestie et un respect envers ces trois limites.

L’hybrisme, l’absence de mesure

L’Hybris est un principe essentiel de la morale de la Grèce antique. C’est une allégorie de la démesure par passion, par orgueil, fortement réprouvée par les Grecs. Après l’avoir vaincu en combat singulier pour se venger de la mort de son ami Patrocle, Achille massacre le corps d’Hector au pied de la ville de Troie assiégée en le trainant sans pitié derrière son char tiré par ses chevaux Xanthos et Balios. Un tel comportement est inacceptable pour les Grecs qui respectent dans le combat le corps du brave, même vaincu. Cet épidode de la guerre de Troie permet d’illustrer ce que peux être l’hybris pour les Grecs. Une escalade de la violence, la transgression d’une limite supérieure à l’Homme, ici celle du respect de l’héroïque adversaire.

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Achille trainant Hector

Ce qui vient en réponse à cette démesure, c’est la némésis, la destruction, qui ramène le responsable de l’Hybris dans les limites de la juste mesure. Pour les Grecs, ce sont les Dieux qui en sont garants ; Achille trouve donc la mort durant cette guerre, par une flèche touchant son talon, la seul faiblesse du Héros, métaphore de l’unique hybris de son existence. Dans notre société, la menace de la némésis est parfois brandie devant les excès de nos hybris. L’inquiétante surproduction de gaz à effet de serre venant perturber l’équilibre gazeux et calorifique de notre atmosphère a ses Cassandres qui prédisent une némésis terrible. Pour Al Gore, c’est la ville de New York ou de Hong Kong, engloutis sous les flots, tels des atlantides modernes. Pour Sir Nicholas Stern, c’est l’estimation du coût de ses conséquences, 5500 milliardsde dollars, une serieuse épine.Cette idée de l’Hybris et de la némésis trouve son sens dans des champs tres divers. En biologie, le principe de l’autorégulation est essentiel pour comprendre les mécanismes qui permettent d’entretenir l’homéostasie des cellules. Le principe fondamental est qu’une action écartant d’une valeur d’équilibre provoque une réaction qui tend à la rétablir. Dans le corps humain par exemple, si vous buvez trop d’eau, votre corps va sécreter des hormones qui vont favoriser la diurèse afin de rétablir une volémie normale. En économie, de la même façon, le principe de l’offre et de la demande marche sur des principes semblables. Si la demande d’un produit augmente, alors le prix va augmenter. Comme le prix va augmenter, moins de gens pourront l’acheter et la demande va baisser,ce qui permet d’atteindre l’équilibre. Il serait possible de multiplier les exemples. L’hybrisme pourrait donc être la philosphie ou plutôt l’idéologie qui aboutit à promouvoir cette démesure comme principe directeur des actions humaines. Le productivisme, l’individualisme et le consumérisme sont trois hybris de notre temps. Le productivisme, par exemple, permet une production incroyable de produits et d’objets par unité de temps, permettant ainsi de tendre plus rapidement vers l’abondance. En réaction, nous devenons esclave de cette logique de production en mettant notamment notre corps à l’épreuve de rhytme de production plus intense et stressant. Poussés à désirer sans limite de nouveaux produits et objets, la production devient non libératrice d’heures de travail, comme pourrait a priori le supposer le fait de produire ce que l’on a besoin en moins de temps, car le temps libéré est alors une opportunité de produire autre chose que l’on ne pouvait pas produire avant, faute de temps. Il n’y a pas d’idée de bien et de mal derrière l’Hybrisme, mais bien plus celle d’un contrat qui évalue parfois le bénéfice de l’Hybris (avoir des objets en abondance) supérieur aux conséquences fâcheuses de la némésis (dédier l’essentiel de son temps à la production).

La croissance infinie dans un monde fini

Nous pensons pouvoir nous étendre sans fin, sans limite, c’est un hybris facilement identifiable. L’Amazonie nous en parle ; l’expansion territoriale des hommes arrivent à une fin, il n’y a plus de terra incognita. En absence d’une planète à coloniser- ce que des gens imaginent dés aujourd’hui très serieusement– il n’y a plus de terres vierges à conquérir. Le XXI siècle nous forcera à apprendre à vivre avec ce que l’on a, c’est une entreprise énorme, révolutionnaire. La démonstration la plus vive de cette réalité est l’empreinte écologique, qui nous permet aujourd’hui de savoir que la planète ne pourrait pas supporter 6 milliards d’êtres humains vivant de la même façon qu’un européen. Pas assez de ressources. Pas besoin d’être grand clerc pour le remarquer, une simple experience de biologie suffit : mettez quelques bactéries dans une boîte de pétri recouverte d’une bonne couche de milieu nutritif et laissez le milieu évoluer.

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Nombre de bactéries en fonction du temps

Ce graphique montre que dans un espace limité par les ressources, la bactérie se développe exponentiellement jusqu’à atteindre les limites du milieu. Les bactéries finissent par décroître puis s’éteindre, n’ayant plus assez de substrat et ayant de plus rendu toxique leur environnement par une forte concentration d’enzymes issues de leur propre mort. La Terre n’étant pas autre chose qu’une grande boîte de pétri, isolé dans l’espace, où nous croissons de manière exponentielle, nous sommes en droit de nous interroger sur notre avenir. Serons-nous plus intelligent que les bactéries? Je me permet de répondre à cette problématique issue d’une interrogation Néo-Malthusianisme. Oui, nous serons “plus intelligent que les bactéries”. Et comment ferons nous alors? De manière tres simple et comme nous l’avons toujours fait. Si parmis les bactéries il n’a pas été démontré de relation de domination qui fasse qu’une partie de ses individus prenne le pouvoir pour s’accaparer les ressources au détriment des autres, chez les humains c’est communément le cas. Aujourd’hui, les 20% d’êtres humains les plus riches accaparent 80% des ressources du monde. La réponse humaine à la rareté des ressources sont les classes sociales. Le marxisme analysait cette situation au sein d’une nation, le néo-marxisme, qui internationalise l’analyse et épisse son analyse des dogmes marxistes, le démontre à l’échelle planétaire : Une minorité de nations disposant du pouvoir dominent la majorité des autres en s’accaparant l’essentiel des ressources. Le mot “Tiers monde”, autrefois utilisé, a été remplacé par le plus politiquement correct “pays en voie de développement”. Comme le montre Eric Hazan dans son livre “Lingua Quinta Republica”, la dérive sémantique n’est pas neutre. Tiers-monde suppose de l’inégalité, de la domination, de l’exploitation alors que “pays en voie de développement” laissent les nations responsables de leur retard économique. Pourtant, le mot “tiers-monde” exprimait bien mieux la réalité en faisant référence à la domination sociale de l’élite religieuse et aristocratique sur le tiers-état dans la France pré-révolutionnaire.

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Le tiers état accablé – Carricature du XVIII siecle

Les crises des ressources que l’on prévoit aujourd’hui pour le gaz, l’eau dans certaine région et surtout le pétrole, n’auront pas de conséquences plus dramatiques que celles observées aujourd’hui, c’est à dire l’accroissemnt des inégalités d’accès aux ressources. L’erreur est de penser qu’il va y avoir une apocalypse suite à la rarefaction des ressources et du pétrole en particulier. La rareté est déjà une réalité, et les 800 millions de personnes qui souffrent de la faim sont là pour en témoigner (FAO). J’insiste pour que vous preniez le temps de prendre conscience de la démesure de ce chiffre : presque un sixième de la population mondiale! La raréfaction des ressources accroitera simplement la pauvreté et les inégalités entre ceux qui ne pourront pas avoir les moyens de disposer de la ressource et les autres. Ceux là même, continueront comme aujourd’hui à disposer des moyens d’assurer leur domination et d’entretenir la servitude volontaire des masses dominées. Pour résoudre cette aggravation de l’état général de la planète, quelques voix se lèvent pour réclamer la décroissance. Le principe en est simple, réduire son empreinte écologique en remettant en cause la source de son niveau insoutenable (unsustainable) : la société de consommation. Bien sur, l’éffort à fournir est en raison de son niveau de consommation. Ceux qui meurent de faim doivent pouvoir consommer plus, et les riches des pays riches doivent réduire considérablement leur impact.

De la décroissance au panmétronisme (S’échapper de l’idéologie de la croissance par une nouvelle sémantique)

Notre problème, c’est le dogme de la croissance. Ce n’est pas que la croissance soit mauvaise en soit. La croissance du nombre d’école, des énergies renouvelables ou encore celle du Bonheur National Brut sont désirables. La question n’est donc pas croissance ou décroissance, mais bien plutôt croissance de quoi? Ou décroissance de quoi? La croissance n’est donc plus un concept explicatif en soi, mais révèle l’orientation profonde de notre société. Comme nous comptons positivement dans la comptabilité nationale uniquement la production mesurable nous limitons notre société à la sphère marchande et n’évaluons son succès qu’à la lumière de la croissance de la production. Par exemple, acheter deux boites de barbituriques pour se suicider est compté positivement par le PIB. A l’opposé, une amie qui donne des cours d’alphabétisation dans les banlieues n’est pas compté comme une richesse. Les principes de la sphère marchande deviennent donc des étalons dominants. Par conséquent, comme nous sommes dans un système capitaliste, le profit, le commerce et la marchandisation de toutes choses sont des lignes de force majeures de notre temps. Ce n’est donc pas le capitalisme en soi qui est responsable des dérives de l’économie, mais bien plus le fait que la richesse n’est évaluée que dans ce cadre étroit et que nous nous jettons démesurément dans ce type particulier de création de richesse. Dans l’impossibilité de mesurer des richesses qui nous apparaissent pourtant comme telle, nous créons un marché de l’art, de l’eau, de la biodiversité, de la qualité de l’air, nous créons des entreprises pour fabriquer des génies, des virtuoses, nous cherchons à évaluer le prix d’une baleine sauvée ou de la vie humaine dans les différents continents ou bien encore la valeur monétaire des services rendus par la nature.

La décroissance n’a donc pas de sens en soi. D’ailleurs, elle est avant toute chose un concept choc, visant à provoquer une réaction sur notre soumission au dogme de la croissance. « Vivre sans croissance? Impossible!!! ». A ce titre, la plupart des « décroissants » se réclament bien plus de »l’objection de croissance ». Le probleme de l’idéologie de l’objection de croissance, c’est sa soumission à la sémantique de la croissance, elle y fait encore référence, lui donnant donc une certaine forme de légitimité. Ce qui fait corps dans les multiples approches des objecteurs de croissance c’est la recherche de la juste mesure des choses. Il y a de l’idéal grec chez ces gens là car ils ont conscience des nombreuses limites de la planète et condamnent fermement l’hybris de la société de consommation, dénoncant la servitude volontaire envers l’objet, la manipulation de nos désirs véritables et la transmission de valeures aliénantes.

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Le corps féminin soumit aux publicitaires

Chez les grecs, la némésis divine permettait de réorienter la démesure dans des limites acceptables, mais dans nos sociétés laïques il est hors de question de faire appel aux religions pour définir quelles pourraient être les limites à ne pas dépasser. Hors mis des contraintes naturelles indépassable (respirer de l’air, les cycles des saisons, les catastrophes naturelles…) nous avons donc explorer les limites de notre univers. La Shoah et la bombe atomique nous montrent que l’univers est indifférent à notre condition et nous pouvons indutrialiser la mort ou travailler conjointement afin de produire le moyen de notre auto-destruction sans qu’aucun principe supérieur ni aucune force transcendante nous en empeche. La mort de Dieu nous ramene à notre responsabilité et à nos choix individuels et collectifs. En d’autres termes, et comme nous l’ont dit Sartre ou Kant, à travers nos choix nous engageons moralement l’humanité toute entière. L’homme étant la source de la morale, ce qui dans le monde est rarement le cas de nos jours où la religion conserve un poids énorme, il se doit de fixer ses propres limites. C’est en cela que les objecteurs de croissances se retrouvent, ils cherchent à prendre en main leur responsabilité et choisir des limites raisonnables aux actions humaines dans un temps donné. Castoriadis appelle ce comportement « l’auto-limitation », c’est à dire la capacité, individuelle ou collective, de comprendre la nécessité de certaines limites et le pouvoir d’en définir la frontière. Je l’appelle Panmetronisme en référence à la morale grecque qui venait en réponse à l’Hybris par des comportements mesurés. Ce terme est d’autant plus nécessaire qu’il ne fait pas du tout référence à la croissance, tout en englobant les comportements qui la critique. On peut être panmetroniste sans être objecteur de croissance en critiquant l’omniprésence de la valeur travail dans nos existences, en mettant en lumière l’accroissement des inégalités… Le panmetronisme a des liens intimes avec la philosophie du Boudhisme. En effet, l’homme fondateur, Siddharta Gautama (qui deviendra bouddha l’éveillé), experimente ce qu’il appelera la voie du milieu. Fils du chef d’un village des contreforts himalayens, Kapilavastu, il est appelé à succéder à son père. Siddharta refuse la cage dorée de son père et en s’aventurant à l’exterieur, il découvre la souffrance de la vieillesse, de la maladie et de la mort. Il fuit le palais pour trouver une réponse. Il commence par suivre des ascètes, dont l’approche est d’atteindre de grandes vérités spirituelles en se détachant de la contrainte physique. Siddharta ne mange plus qu’un grain de riz par jour.

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Siddharta ascétique

Un jour, il observe un professeur de Sitar enseignant à ses élèves qui leur dit qu’une corde, pour sonner juste, ne doit ni être trop tendu sous peine de casser, ni trop lâche sous peine de n’obtenir aucun son. Pour Siddharta, le message est empli de vérité. Il quitte son ascèse immédiatement lorsqu’il réalise qu’il ne peut y avoir de vérité dans la démesure. La voie juste est donc celle du milieu. Cette leçon constitute le corps central de la philosophie bouddhiste, proche finalement du Pan Metron Grec. On peut lire chez Montaigne une vision analogue qui dans Les essais nous montre également la pertinence de cette voie du milieu.

Pour les courageux, l’émission de France Culture consacrée à la voie du milieu chez Montaigne

Partie 1

 » Je veux que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait »
 » Quand je danse, je danse; quand je dors, je dors; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. (…) Nous sommes de grands fous: « Il a passé sa vie en oisiveté, disons-nous; je n’ai rien fait d’aujourd’hui. – Quoi, n’avez-vous pas vécu? C’est non seulement la fondamentale, mais la plus illustre de vos occupations. – Si on m’eût mis au propre des grands maniements, j’eusse montré ce que je savais faire. – Avez-vous su méditer et manier votre vie? Vous avez fait la plus grande besogne de toutes. Notre grand et glorieux chef-d’oeuvre, c’est de vivre à propos. »
Michel Eyquem de Montaigne

Le panmetronisme est un appel à la reflexion sur la portée de nos actions. Quel sens? Quel rôle? Quel impact? Sur une planète finie, désormais parcourue d’un bout à l’autre, il n’y pas de place pour la démesure de milliards d’égos. Il y a d’après moi un réel gain de bonheur, de création et de lien social à se détacher de la démesure de notre temps. La filiation avec le mouvement de la décroissance est bien sur évident mais je souhaite qu’il dépasse certains de ses défauts, notamment sur la question de son millénarisme, de sa tendance à l’ascèse révolutionnaire (« plus décroissant que moi tu meurs »). Jardiner la planète est une oeuvre exemplaire du panmetronisme puisqu’il consiste à agir à petite échelle, de relocaliser une partie de la production, de retrouver du sens dans l’acte de produire, de créer du lien social autour du bien manger ensemble, de libérer du temps en ne travaillant que ce que l’on a besoin. Il est aussi une posture intelectuelle car qui labour la terre cultive son esprit et son jardin secret, apprend l’humilité par rapport à la Terre et développe le « penser global, agir local » essentiel à l’écologie politique.

10 Commentaires

Classé dans Economie, Histoire, Philosophie, Politique

10 réponses à “Le sentiment de la mesure : Hybrisme et Panmetronisme

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  9. Bajonski

    Bonjour,
    Qui est auteur de cet article fort intéressant ?
    Cordialement,
    Piotr Bajonski

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