Pâques à trac

Pourquoi jardiner le monde? Quelles raisons intimes et impérieuses pourraient nous pousser à changer notre rapport à la terre, à notre mode de production et par voie de conséquence, en tout cas on peut le supposer, modifier les rapports sociaux? Pour le savoir nous allons explorer un nouveau mythe moderne, celui de l’île de Pâques, surtout célèbre pour ses hautes statues, seules témoignages d’une civilisation éteinte. Jared Diamond, géographe à l’université de Los Angeles, nous propose d’en découvrir l’histoire dans son livre: Effondrement : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie. Pour les anglophones courageux, voici l’enregistrement d’une excellente conférence donnée à l’université de Princeton sur ce livre:

L’île de pâques est un petit bout de terre perdu au large du Chili qui a été colonisé par une population polynésienne (je vous laisse imaginer le voyage à la vue de l’île polynésienne la plus proche…) vers le premier millénaire avant Jésus Christ. Lorsque des navigateurs sont arrivés sur l’île en 1722, ils ont trouvé une société à feu et à sang, en train de mettre à bas les statues qu’ils avaient réussi à mettre debout avec tant d’efforts (Essayez de soulever une statue de 80 tonnes avec vos bras, des cordes et des rondins de bois…bonne chance). Que s’est-il passé pour en arriver là? Une crise écologique! Toute ressemblance avec des menaces existantes aujourd’hui est complètement faite exprès.

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Tout d’abord, décrivons l’environnement de ces hommes. Les paléobotanistes ont mis en évidence qu’à l’arrivée des polynésiens l’île était recouverte par une forêt tropicale qui comptait parmi elle un palmier géant, proche du palmier à vin du Chili, haut de 20 mètres et large de 2.5 mètres ainsi qu’un arbre de la famille des légumineuses (Sopohora Toromino). Quand à la faune, elle était constituée d’une riche biodiversité d’oiseaux côtiers et marins, qui servait de source de protéines pour les habitants.

Dès leur arrivée, ils se mirent à couper le bois pour le feu, fabriquer des canoës, utiliser les rondins pour monter leurs statues (Moais) et surtout pratiquer une agriculture sur abattis-brulis. En abattant puis en brûlant un morceau de foret, on peut disposer dans le sol de la fertilité contenue dans les arbres et ainsi cultiver intensivement des jardins tropicaux. Le problème principal de ce type d’agriculture est qu’il faut pour chaque parcelle abattue autant de parcelles laissées à la recrue que d’années nécessaires pour que la dite recrue contienne de nouveau autant de fertilité qu’avant d’être brûler. Le climat de l’île de RapaNui étant sec, à savoir environ 400 mm de pluie par an, la repousse des grands arbres était donc probablement très lente. On peut donc supposer qu’il fallait entre 20 et 30 ans pour qu’une foret brulée ait récupéré sa taille originale. C’est donc trente fois la surface de la parcelle cultivée qui étaient nécessaire pour que la pratique de l’abattis brulis soit soutenable sur cette étrange île.

Or très souvent, la croissance de la population, et donc le besoin de revenir plus tôt sur une parcelle pour produire plus, pousse à réduire le temps de recrue en dessous de ce seuil de soutenabilité. La fertilité n’ayant pas été entièrement renouvelée, les rendements des cultures baissent, ce qui implique d’abattre une plus grande surface, provoquant rapidement une crise. Déforestation galopante et régression de la production alimentaire entrainent un délitement total de la société.

Dans le monde, la technique de l’abattis-brulis est encore régulièrement pratiquée (Amazonie, Forêt équatoriale Africaine, Asie du Sud Est), elle ne pose pas de problème en soi en terme de soutenabilité tant que l’on ne dépasse pas ce seuil de non renouvellement de la fertilité. Dans des espaces forestiers où il reste des terres vierges, il est socialement courant dans ces sociétés qu’un événement (rite magique, lutte de pouvoir…) pousse une partie de la population à migrer sur de nouvelles terres hors du finage, ce qui permet de résoudre la crise en diminuant la pression démographique sur les terres.

Or, sur l’île de RapaNui, isolée par nature, cela est tout simplement impossible, la société est donc rentrée en crise. Sur l’île de Pâques, celle-ci a été d’autant plus grave que la destruction d’une grande partie de la forêt a eu comme conséquence la diminution des populations d’oiseaux arboricoles qui ne pouvaient alors plus nicher, ainsi que la baisse de la pêche par difficulté à renouveler les canoës. Il n’est pas très étonnant que la population ait dans ce contexte arrêté d’ériger des statues. Aujourd’hui, l’île est presque entièrement recouverte de pâturages, l’arbre est bien rare.

A Jared Diamond de conclure ironiquement : “Je ne peux pas m’empêcher de me demander ce qu’a dit l’habitant qui a abattu le dernier arbre. Est-ce qu’il disait, “Et mon travail alors? On se préoccupe plus des arbres que du travail des bûcherons!”. Ou peut-être ” Et la propriété privé? Virez moi ce grand gouvernement des chefs de mes terres”. Ou peut être qu’il disait “Votre modèle de prédiction d’un désastre écologique n’a pas été testé, il est nécessaire d’entreprendre des recherches avant d’agir”. Ou peut-être encore “Ne vous en faites pas, la technologie va résoudre le problème”.”

Quoi qu’il en soit, cette histoire nous enseigne à connaitre notre impact sur l’environnement. À l’ignorer, nous nous mettons dans la situation où nous pouvons nous enfermer dans un cercle vicieux destructif de la même manière que les RapaNuis. En effet, la planète terre, isolée dans l’univers, n’est rien d’autre qu’une île. Si comme les habitants de l’île de Pâques nous dépassons le seuil de soutenabilité du système, nous nous exposons à une régression importante, à des crises.

Ces dernières années, des chercheurs ont élaboré une méthode de calcul dite de l’empreinte écologique qui donne la quantité de terre qu’utilise chaque personne. Les résultats montrent que si toute l’humanité vivait comme un Européen, il faudrait l’équivalent de trois planètes Terre, or jusqu’à preuve du contraire nous n’en possédons qu’une. De la même manière que les RapaNuis, notre modèle de développement n’est donc pas soutenable. Le système continue du simple fait que d’autres nations, souvent dominées par celles qui consomment trop, ont une empreinte écologique très faible, équilibrant ainsi la balance.

Il est donc temps d’arrêter l’hypocrisie en voulant vendre notre modèle de développement au pays du Sud qui est basé sur une consommation insoutenable de ressources. C’est dans les pays du Nord qu’il faut changer nos modes de production et de consommation afin de réduire notre empreinte écologique. C’est à la découverte de cette voie que je vous propose de me suivre ici. En effet, les méthodes de production jardinées utilisent de manière optimal les ressources locales sur des surfaces agricoles très faibles.

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Classé dans Agriculture, Démographie, Economie, Histoire

2 réponses à “Pâques à trac

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