Rien de neuf sous les pavés – Critique de « Sous les pavés, la terre » de T.Kruger

Quand les éditions montparnasse m’ont contacté pour m’offrir le DVD du documentaire « Sous les pavés, la terre » que je voulais voir depuis un petit moment, je me suis dis qu’il y avait des coïncidences qui ressemblaient à des coups du destin. Après avoir bien vérifié que ça ne m’engageait à rien de recevoir ce DVD gratuitement, je l’ai visionné. Après la déception, j’ai un peu hésité (trois secondes) avant de me lancer : Est-ce que j’écris un article dessus? Mais au fond, quitte à avoir perdu déjà prés d’une heure et demi je pouvais en perdre encore une autre à écrire un article à son sujet.

Comme beaucoup de documentaires écologistes, il y a à la base un constat catastrophiste. Le documentaire est là pour nous le rappeler dès le début dans une introduction esthétiquement réussie. Le message est lancé, on est sur un constat tacite commun, la planète est au bord du gouffre. Soit. Rapidement, Kruger aux commandes de son documentaire vole d’initiative en initiative. Un bout de toit par là, un tuyau par ci, on bricole les solutions dans les recoins du monde. Tout cela est malheureusement trop individualiste, trop centré sur un nouvel homme nouveau fondateur d’un monde durable. Cette injonction éreintante à la perfection morale et écologique, Kruger l’effleure frontalement vers la fin lorsque Claude Bourguignon dresse un constat: « l’agriculture c’est 70% de l’utilisation d’eau, l’industrie 20% ». Alors, un peu comme un enfant, le documentariste s’étonne: »ça veut dire que les injonctions à ne pas prendre de bain c’est des conneries? ». On sent derrière tout ça les petits sacrifices individuels et quotidiens patiemment accumulés noyés dans la vanité et la dérision de rapports de forces planétaires qui les surplombent. Soit être un idiot utile, soit être impuissant? Qu’on se rassure, Kruger n’explorera pas ce thème.

Car oui, au final, ce qu’on tente de critiquer fait système, structure, ensemble…et l’individu est une échelle d’analyse assez peu pertinente. Au final donc, on touche à peine à l’essentiel. Le mot « capitalisme » est dit du bout des lèvres. Seul représentant d’une alternative un petit peu systémique? Un Maire communiste fier de son tableau de Robespierre… Au final, les ruines d’une utopie dont la plupart sont contents de les laisser dans les livres d’Histoire, moi le premier. Le mot à peine labouré: « démocratie », mériterait lui aussi des développements plus longs, qu’on aurait pu tailler dans les interminables discours déjà entendus de ces figures emblématiques de la niche médiatique écologique. C’est d’autant plus dommage que ce documentaire, diffusé souvent avant un débat, fait ainsi honneur à la démocratie vivante. On se demande comment l’auteur, pourtant attiré par Chomsky, Louise Michelle et les situationistes, a pu rester autant en surface…

Quoi qu’il en soit, ce documentaire, c’est l’impasse de notre époque résumée malgré l’auteur. Faute de pouvoir mobiliser une pensée ou une idéologie articulée, il met bout à bout tout ce qui pourrait sembler former une alternative, pour créer une soupe bigarrée. Dans le final, après avoir traverser sans grande cohérence les morceaux d’un puzzle que l’auteur ne nous aide pas à bâtir, les principaux invités assènent un constat alarmiste voir limite paranoïaque fait de cancers et de contrôle des naissances, le même qu’au début en substance, mais cette fois avec des mots. La civilisation va s’effondrer, c’est presque un consensus. Ça n’a pas besoin de démonstration, dès l’introduction nous sommes entre écologistes convaincus. Peut-être que si tout s’effondre on pourra reconstruire convenablement de zéro… Bref, au final, à aucun moment nous n’entendons parler d’écologie politique. A peine peut-on le deviner pour les plus fidèles lorsque la caméra s’attarde sur la moustache d’Asterix du symbolique Bové.

Tout fan que je suis de la création documentaire, j’ai été, vous l’avez compris, extrêmement déçu, et vous déconseille « Sous les pavés, la terre ». Finalement cet article est l’occasion de finir sur une note positive en vous indiquant les quelques documentaires particulièrement remarquables et qui vont vraiment vous remuer les tripes de haut en bas si vous vous intéressez à l’écologie:

We feed the world et Let’s make money d’Erwin Wagenhofer : Des documentaires incisifs où l’auteur déroule sa démonstration sans compromis sur le système de la faim ou sur les circuits financiers qui détruisent ici et là l’environnement, entre autres.

Attention danger travail et Volem Rien foutre al Païs de Pierre Carles : Un des réalisateurs les plus percutants en France. Critique radical du travail et du capitalisme, il suit les développements les plus en pointe sur la contestation sociale, des déserteurs du marché du travail aux communautés intentionnelles qui tentent la rupture collective avec le capitalisme.

Koyaanisqatsi de Godfrey Reggio : Un ovni cinématographique et une symphonie géologique qui plonge le spectateur dans une relation nouvelle avec la planète terre. Incontournable.

The century of self d’Adam Curtis : Peut être le plus génial des documentaristes d’aujourd’hui, presque inconnu en France. Dans cette épique fresque, ce journaliste Britannique détaille avec une grande intelligence comment les idées de Freud ont permis durant le XX siecle le développement de la société de consommation, la récupération des mouvements alternatifs d’émancipation et la création d’un monde centré autour de l’égoïsme.

5 Commentaires

Classé dans Documentaire

5 réponses à “Rien de neuf sous les pavés – Critique de « Sous les pavés, la terre » de T.Kruger

  1. Il y en a un que j’ai trouvé intéressant, dont la trame est basée sur les travaux d’un photographe: Paysages manufacturés.
    Et aussi « Notre pain quotidien » avec ses longs plans sans commentaires qui laissent beaucoup de place à l’interprétation personnelle.

    • karmai

      Ils sont intéressant en effet, mais ils sont clairement plus esthétiques qu’analytiques. Le passage de la photo en film ne m’a pas paru indispensable pour les travaux de Burtynsky.

  2. loutre

    J’ai vu il n’y a pas longtemps « le temps des grâces », et j’ai vraiment bien aimé. Un film pas trop dans le jugement qui fait un état des lieux plutôt lucide de l’agriculture française, avec plus de douceur que pas mal d’autres films. Et je trouve pas ça désagréable.

    • Moulinette

      Moi aussi j’ai apprécié ce film, qui prend son temps, qui ne bouscule pas les personnes qui s’expriment. La séquence où il y a la chanson « le temps des cerises » chantée dans son intégralité (ou presque!) dans la cuisine en formica en est l’illustration. Les témoignages m’ont bouleversées.

  3. flyingdust

    Je comprends ton point de vue. Moi, je l’ai trouvé pas mal même si clairement pas à la hauteur de solutions locales pour un désordre global par exemple. Il fait un peu amateur, les collages musicaux, on dirait que c’est juste parce le réal les aime bien, ces ziq. Certains intervenants se répètent dans le contenu (surtout pour l’aspect agriculture bien moins réussi que dans d’autres docus). Sinon j’ai trouvé intéressant la division en trois parties et le volet « ta maison tu batiras » m’a donné des pistes de recherches et des informations assez intéressantes.
    Je regarderai bientôt ceux que tu conseilles en tout cas, je n’en ai quasiment vu aucun.

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