Terra preta et pratiques amérindiennes

Dans un article précédent, j’introduisais cette découverte humaine majeure, la Terra Preta. Cette terre très fertile d’origine anthropique (ou anthrosol) a été façonnée par une civilisation pré-précolombienne vivant dans le bassin de l’Amazone et probablement aussi complexe que les Incas, les Mayas ou les Aztèques. Cette terre est une réponse ingénieuse à la contrainte des sols très pauvres du bassin de l’amazone. En augmentant années après année la quantité et la qualité du sol, cette civilisation a pu nourrir une population croissante, aménager des routes, construire des canaux, entretenir des élites politiques et religieuses et développer les arts et les techniques. Ce qui nous a rendu invisible cette civilisation est sa disparition rapide suite à l’arrivée anticipée des microbes européens par rapport à la découverte de ses régions par les espagnols et également du fait qu’elle ne disposait pas de ressources en pierre pour marquer son empreinte á travers les siècles comme l’Égypte des pharaons et des pyramides l’ont fait parle passé.

Oú est l’El Dorado?

Voici un reportage de la BBC (malheureusement pour les non anglophones, non sous-titré en français) sur cette passionnante investigation scientifique, archéologique, sociologique et agronomique. La question qui sous-tend ce reportage est celle de savoir si le mythe de l’El Dorado, une civilisation amérindienne couverte d’Or, pouvait être réelle. Les mythes sont souvent tissés de faits déformés et de fantasmes plausibles, ils gardent donc souvent une filiation métaphorique avec la réalité. Telle pourrait être le cas de cet El Dorado, où la richesse n’était pas l’or, fantasme des conquistadors, mais un sol incroyable, pourvoyeur de prospérité en l’apparence éternelle.

BBC – Horizon – The secret of El Dorado -2007

Ce reportage est efficace pour planter le décor de ces enthousiasmantes découvertes. Toutefois, la nécessité journalistique d’en dire toujours plus fait parfois tomber la démonstration dans l’exhibition de foire : 800% de rendement en plus! un sol vivant! Une alternative pour la planète entière! Créer du sol grâce à l’identification de l’organisme qui créé la terre!

Je fais le point sur les critiques de ce documentaire avant de passer au plus intéressant. Je dirais tout d’abord qu’un sol est toujours vivant, contrairement à ce que semble s’étonner le journaliste en voyant la terra preta active. C’est justement bien étrange que l’on trouve bizarre qu’un sol ne soit pas mort. Je pense que c’est le signe de notre civilisation qui réalise surtout une agriculture abiotique et qui a donc tué l’activité biologique des sols. Ensuite, je voudrais juste préciser que la Terra Preta n’est pas une solution universelle, mais une réponse très intéressante pour des sols tropicaux. Là encore, on observe la tendance universaliste du modèle occidental, à vouloir appliquer ses solutions partout ailleurs où il a le pouvoir de l’imposer. C’est de cette façon par exemple que, lors de la révolution verte, des nations comme l’Inde ont hérités de plantes potentiellement plus productives de Riz ou de Blé, mais sélectionnées á des milliers de kilomètres au delà de la zone où il peut être cultivé. Au delà d’un plus grande production avérée, la destruction des sols, des faillites éclairs, l’accroissement des inégalités entre ceux qui pouvaient exprimer le potentiel en achetant des pesticides et des engrais et une perte de biodiversité en ont été les conséquences. Jardiner la planète, ce n’est certainement pas l’uniformiser sous la bannière d’une unique technique mais bien au contraire d’élaborer des techniques qui découlent de l’observation attentive des cycles naturels locaux et des grands équilibres globaux.

Le fond de la richesse

José Carlos Mariátegui, un écrivain Péruvien socialiste du XX siecle démontre dans son livre siete ensayos de interpretación de la realidad nacional [Sept essais d’interprétation de la réalité péruvienne] comment la question de la misère des populations indigènes du Pérou (que j’étends sans vergogne à toutes les populations colonisées par l’empire espagnol) est liée à la question agraire. Comme il l’écrit dans son livre « le bonheur de l’amérindien c’est sa terre ». Rien d’étonnant tant l’empire Inca aurait pu se définir comme une théocratie agraire. L’essentiel de la richesse provenait de l’agriculture, qui était basé sur une organisation sociale promouvant le développement rural. Les Ayllus (les commuautés paysannes) étaient organisés de telles façons que les terres communes, dont le fruit des deux tiers revenaient au Soleil (le clergé) et à l’Inca étaient par foyer proportionnellement au nombre de personnes de la cellule familiale. La takla et la lakwash, les outils essentiellement manuels des incas, permettaient une bonne corrélation entre surface potentiellement cultivables et nombre de personnes à pouvoir travailler les champs. En effet, en absence de différence de productivité du travail entre les différents agriculteurs c’est la main d’œuvre familiale disponible qui détermine la quantité de terre et donc la richesse. Par cette ingénieuse politique, les familles des Ayllus étaient stimulés à faire le plus d’enfants possibles pour augmenter leur niveau de vie. Ce couplage très intime entre prospérité des campagnes et prolificité des familles, renforcé par une forte solidarité communuataire pour faire face au nombreux défis collectifs imposés par l’environnement difficile des Andes, du Désert ou de la Jungle et entretenu par une idéologie religieuse qui donne une place centrale au progrès agronomique (connaissance des saisons, gestion de l’irrigation…) a permis l’existence de cette civilisation d’incroyables jardiniers. Il n’est pas étonnant à la lumière de cette brève description des civilisations amérindiennes que l’ont y retrouve les pratiques agricoles soutenables les plus ingénieuses de la planète du Pérou au Mexique en passant par l’Amazonie et le Guatemala.

Les chinampas et autres bijoux agronomiques

Au Mexique, au temps des Aztèques, autour du XIVe siècle, la capitale Tenochtitlán fut construite sur une île au milieu du lac Texcoco. La vaste citée s’étendait sur le lac en lui donnant une allure de Venise parcourue de canaux qui servaient au transport des marchandises jusqu’au cœur de la cité. Les Aztèques ont progressivement construit des jardins flottants (chinampas) en remontant la terre du fond du lac. Ces jardins étaient stabilisés par des haies sur ses bords pour éviter l’érosion. A l’âge d’or de la ville, l’étendue de ces bandes fertiles extraites des fonds du lac fournissait pour plus de la moitié de tous les besoins en fruits, légumes et fleurs de la mégapole antique de 200000 habitants. Aujourd’hui, le monstre de béton Mexico a presque entièrement recouvert ces chinamaps. Xochimilco est le nom de l’ultime témoin encore cultivé de nos jours, et qui me laisse ce gout amer des beautés du passé détruites.

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Les derniers chinampas cultivés à Xochimilco (sous la brume)

La ville de Tenochtitlán avait probablement organisé de manière très rationnelle la conquête sur le lac de ces jardins vivriers puisque les recherches démontrent des « quartiers » qui semblent avoir été aménagés selon un plan d’organisation précis et une technique semblable. La complémentarité de la ville avec les jardins était organiser au point que les excréments des toilettes, publiques chez les Aztèques, étaient récoltés méthodiquement pour fertiliser les chinampas, bouclant ainsi un cycle naturel.

Quelques milliers de kilomètres plus loin, en Bolivie et au Pérou, on retrouve des techniques analogues qui ont été utilisées dans la région du lac Titicaca situé à plus de 3000 mètres d’altitude sur l’altiplano Andin. Les températures tres basses atteintes pendant la nuit dans les Andes sont un frein majeur au développement des cultures d’altitude comme la pomme de terre ou la quinoa. De plus, les sols sont assez pauvres tant les températures basses et l’humidité des sols dues à la proximité du lac ralentissent le phénomène d’humification. En creusant une tranchée d’un coté et en mettant la terre de l’autre on crée un canal et une terre plus profonde où pourront s’enfoncer les racines. De plus, du fait de la capacité calorifique de l’eau présente de part et d’autre des terres surélevées, elle stocke la chaleur du soleil intense d’altitude et la restitue lentement pendant la nuit.

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Technique des Waru Waru
Un peu plus à l’est, dans la partie amazonienne de la Bolivie, une technique analogue fut également utilisée, mais elle fut moins utilisée pour lutter contre le froid que contre les fortes inondations qui ont lieues lors de la saison des pluies. Ces terres surélevés l’ont été par cette même civilisation qui a aussi par ailleurs développé la terra preta, des génies agricoles sans aucun doute. La photo suivante a été prise dans la même région d’étude présenté dans le documentaire de la BBC ci dessus.
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Terres surélevées abandonnées dans les Llanos de mojos (Bolivie)

Toutes ces techniques, comme celle non décrites ici des terrasses andines, les andenes, dépendent de civilisations où la question agricole et la main d’œuvre disponible est suffisante tant leur réalisation demande une énergie humaine importante. A l’arrivée des espagnols et de leurs nombreuses maladies, les différentes communautés indigènes ont vécu de véritables épidémies qui ont sérieusement remis en cause la démographie sur laquelle dépendait certaines de ces techniques. Faute de suffisement de bras, beaucoup de terres et de ses infrastructures furent abandonnées.

Gigantesque sont les leçons du passé pour nous apprendre à cultiver la planète comme elle est et pour elle-même, encore faut-il prendre le temps de les tirer.

6 Commentaires

Classé dans Agriculture, Histoire

6 réponses à “Terra preta et pratiques amérindiennes

  1. Seb

    très bon article merci beaucoup, j’aime bien le net quand c’est de cette qualité. ça ouvre les yeux sur pas mal de chose et ça donne envie d’en savoir plus ! Aussi comme j’avais fais quelques recherche sur le sujet, je vous transmet un lien you tube avec une partie du film traduite en 2 parties : http://www.youtube.com/watch?v=jfARhcJiqWE
    merci pour ce site, bonne continuation !

  2. quetzal

    hm, sur quoi vous basez vous pour dire que la terra preta n’est pas une solution qui a défaut d’être universelle, est en-soi un mode d’amendement des sols pauvres et argileux, des plus prometteurs ? pour l’instant le document BBC est bien plus crédible que vos dénégations dans le vent

  3. Pingback: Terra Preta, l’art de cultiver la planete | Jardinons la planète

  4. Pingback: Le Biochar - Tera Preta : charbon actif vegetal | Pearltrees

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