Terra Preta, l’art de cultiver la planete

La déforestation de l’Amazonie pourrait bien nous révéler le jardin d’eden que nous aurions définitivement perdu. Quelle drôle d’idée non? Oui dans l’idée d’un paradis perdu, mais pas tellement si l’on essaye de considérer quelques pépites de la recherche dans le bassin de l’Amazone. Une terre aux étranges propriétés à été découverte sur les bords de l’Amazone et aurait été le résultat d’une civilisation qui nous était restée inconnue jusque là, ayant été engloutie par l’exubérante foret Amazonienne.

Les civilisations englouties par la jungle

La fausse idée d’une foret « primitive » que serait l’Amazonie, ne peut qu’incliner à nous laisser penser que les êtres humains qui y naissent sont aussi primitifs que leur environnement, et cela depuis toujours. Des découvertes étonnantes ont été faites au Brésil par Anna Curtenius Roosevelt venant mettre à mal cette bancale théorie. Cette chercheuse démontre qu’entre 1000 avant JC et 1000 après JC, des sociétés complexes se sont développées sur les rives des fleuves Amazone et Orénoque. Une grande richesse culturelle, des routes reliants des villes populeuses et des systèmes agricoles intensifs basés sur le Maïs (dans une moindre mesure sur le manioc). Des vestiges de routes, recouverts par des siècles de croissance d’une végétation exubérante ont été découvert au sein de la jungle amazonienne. Par avion, ce sont de vastes réseaux d’irrigation et de routes commerciales qui apparaissent au grand jour. Pas de doute possible, une civilisation s’est développée ici; C’est une question aujourd’hui qui n’est plus discutée par les experts de la région. Ces civilisations nous sont restées inconnue car ses vestiges ont rapidement disparus, des villes de plusieurs milliers d’habitants nous sont restées invisibles car faute de pierre pour réaliser des infrastructures, elles ont rapidement été détruite faute d’entretien.

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Des techniques agricoles efficaces leur ont permis d’entretenir une société hiérarchisée. Celles-ci restent encore bien mystérieuses. Découverte dès le XVIIIe siècle dans l’Amazone, sur des surfaces atteignant jusqu’à plusieurs centaines d’hectares, des sols noirs et fertiles se trouvent là où les processus pédologiques naturels inhérent à la jungle laissent normalement des sols délavés et agronomiquement pauvre. La hauteur de ces sols, appelée Tierra Preta, laisse supposer parfois des centaines d’années d’enrichissement. Des fouilles révélant dans cette terre des restes de poterie, de cendres et de maïs brulé laisse peu de doutes sur son origine anthropique, les scientifiques les appellent anthrosols. Des civilisations existaient et étaient maîtres dans l’art de faire naître l’abondance sur des sols inaptes à la culture. D’autres évidences archéologiques montrent que ces indiens déposaient également des boues fertiles prélevées sur le fleuve sur des monticules afin de créer des sols fertiles sur des zones marécageuses. Ces terres, véritable patrimoine pédologique sont parfois encore utilisé aujourd’hui par des agriculteurs. Des planteurs de manguiers atteignent des rendements trois fois supérieurs sur la Terra Preta. Une véritable leçon pour nous qui cherchons aujourd’hui à produire sans mettre en péril notre environnement. Mieux que de ne pas avoir d’impact, ils ont améliorer le sol.

Cultivons du sol

Des pratiques amérindiennes semblables nous montrent la voie. Sur leurs andenes (les fameuses terrasses andines), les Incas arrivaient également à enrichir, génération après génération les sols. De même, dans la capitale des Aztèques, Tenochtitlán, la citée construite au milieu d’un lac, les habitants avaient créés des jardins flottants en déposant des couches de boues fertiles prises dans le lac, formant des Chinampas. Ce mode de culture permettait d’alimenter et de fournir en légumes et en fruits la plus grande ville précolombienne, forte de plus d’une centaine de milliers d’habitants. Plus récemment, des tenants de l’agriculture biointensive ou de la permaculture défendent une approche novatrice de l’agriculture : avant de cultiver des plantes, cultiver du sol. Voilà une perspective soutenable de l’agriculture et un principe gouverneur : tout en produisant pour combler nos besoins, faire qu’à chaque année le sol soit plus fertile. Cette idée rend obsolète les approches actuelles du développement durable qui veulent que l’on rende la terre à nos enfants dans le même état. En jardinant la planète de cette façon, nous rendront alors une terre plus riche à ceux qui nous succéderont.

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Plusieurs contraintes apparaissent si l’on devait prendre cette orientation. Est-ce que ces systèmes n’était pas viable uniquement du fait d’une densité de population moindre? Car pour enrichir un sol, il faut retourner à la terre plus qu’on ne lui a prélevé. Une parcelle en friche augmente sa fertilité progressivement en remontant des éléments puisés profondément par les racines à la surface, là où se fabrique l’humus. Mais cultiver impose de prélever une partie importante de cette richesse sous forme de grains, de fruits, de légumes. Or nous ne retournons aujourd’hui qu’une faible partie à la parcelle. Tous ces restes organiques rejoignent soit nos ordures ménagères qui ne peuvent pas être épandus sur les parcelles pour être transformés en humus car ils contiennent aussi des métaux et des plastiques, soit nos réseaux d’égouts. De même, en utilisant des produits chimiques qui fertilisent le sol et lutte contre des agents pathogènes, on ralentit l’humification en détruisant toute la faune et les champignons qui permettent une fabrication efficace de l’humus, un agent essentiel de la structuration du sol. Aujourd’hui on maintient l’activité du sol de la même manière que l’on transfuserait tout le nécessaire à la survie d’un homme dans le coma.

Une telle approche de la production s’allie à certains changements essentiels qui peuvent être tous appliqués indépendamment, mais sont d’autant plus avantageux qu’ils sont conjoints. Réduire notre consommation de produits manufacturés (emballés, préparés, transformés…) permet d’augmenter la proportion de matière organique dans nos déchets. Par le tri sélectif, il est alors possible de former une grande quantité de compost. Réduire notre consommation de viande nous permet d’orienter une partie notable de notre surface agricole à l’enrichissement des sols tout en réduisant les conséquences sanitaires d’une alimentation trop grasse et protéinée (cancer du colon, obésité). La valorisation de nos excréments (toilettes sèches par exemple) pour le renchérissement du sol permettrait tout en augmentant le taux d’humus de limiter les énormes couts du traitement de nos déchets. humanure_handbook3_1.gifhumanure_handbook3_2.gifDe plus, l’agriculture qui en découlerait nous fournirait des produits d’un bien meilleur gout, ce qui ne gâcherait rien. La liste ne se limite certainement pas à ces quelques points mais donne un aperçu des progrès possibles si l’on réfléchissait dans cette perspective. Aujourd’hui, des personnes se sont déjà orientés dans ce sens, mais elles restent complètement marginales. Il me semble que les principales barrières sont symboliques en ce qui concerne un tel programme. Réduire certaines consommations, c’est réduire certaines habitudes de vie comme manger sur le pouce, ne pas avoir le temps de cuisiner, avoir moins de viande. Utiliser nos propres excréments pour produire de la nourriture serait vu comme de la coprophagie et va à l’encontre d’une certaine méfiance chrétienne vis-à-vis de la supposée « saleté » de notre propre corps. Enfin, même si produire du sol est une activité extrêmement payante, il faut pour cela avoir une vision à long-terme, ce qui manque cruellement au système politique actuel où les citoyens comme les politiciens sont dans un rapport de consommation rapide par rapport à l’action politique, les résultats devant se voir dans l’année sous peine d’un grand mécontentement.

Apprendre des crises du passé

L’histoire de hommes nous montrent que la gestion de la fertilité des sols est essentielle afin de conserver les bienfaits d’une nature abondante, seule garante des surplus indispensables à la survie des personnes non directement productives. Si l’on veut pouvoir être libre, pour ne pas avoir à travailler douze heures par jours pour survivre, il faut prendre soin de ce qui nous nourrit. La leçon peut paraitre irréelle dans une Europe qui a longtemps croulé sous les surplus, jusqu’à même penser faire rouler des voitures avec de la nourriture. Pourtant, le niveau de productivité qui nous garantit ces niveaux de production fait largement l’impasse sur les cycles naturels de régénération du sol par humification au profit de techniques en grande partie dépendante de l’utilisation du pétrole (tracteurs, pesticides et fertilisants chimiques ou d’extraction) qui gèlent les processus naturels. Dans un monde prochain -car même une hypothèse longue comme un demi siècle de pétrole restant à consommer est une réalité très proche dans le fond- l’absence de l’or noir nous imposera de nous reposer sur une compréhension parfaite des cycles naturels de chaque agroécosystème de la planète Terre afin de garantir une production suffisante de manière soutenable et souhaitable, car nous ne pourrons plus atteindre des rendements agricoles records en dilapidant cette énergie incroyable, fruit d’une accumulation patiente de l’énergie solaire dans de la matière organique pendant des millions d’années. L’agronomie n’est pas muette devant cet incroyable défi. La permaculture défendu par cet agriculteur-agronome Japonnais Masanobu Fukuoka, l’agriculture biointensive de l’anglais Alan Chadwick ou plus simplement le génie agricole des fermiers des collines du Burundi nous montrent des voies d’exploration qu’il est essentiel de promouvoir aujourd’hui.

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Collines jardinées du Burundi

Ces trois exemples seront bien sur développés dans de prochains textes. Toutefois, pour conclure, j’aimerais affirmer le fait qu’un monde qui saurait s’autolimiter est un monde qui jardine sa Terre. En effet, une consommation modérée des ressources, imposée par une croissante population où règne encore de nombreuses inégalités, les risques encourus par la déstabilisation climatique, et l’envie de laisser à nos enfants une planète plus belle et heureuse que celle que nous avons reçu, nous imposent de faire naitre des pratiques agricoles économes et efficaces. La bonne nouvelle est que ces agricultures ne sont pas des chimères, mais des réalités historiques, actuelles et futures.

4 Commentaires

Classé dans Agriculture, Histoire

4 réponses à “Terra Preta, l’art de cultiver la planete

  1. jousseaume

    j’avais vu dans un reportage amateur au pérou ou en bolivie un site archéologique qui était un centre d’acclimatation des espéces à l’altitude conçu par les incas, leur permettant de remonter des espèces cultivées à des altitudes inférieures en les acclimatant pour les cultiver à d’autres étages montagneux et limiter ainsi le problème du transport vertical des marchandises et favoriser l’autonomie locale.
    cette ancienne technique me paraitrait importante à faire connaitre aujourd’hui pour créer des centres d’acclimatation des espèces végétales à d’autres étages + hauts ou + bas afin de nous adapter face au changements de températures et de contraintes hydriques.
    selon ce système inca on peut adapter les espèces sur un espace de temps d’une dizaine d’année ( et provoquer de façon naturelle les modifications adaptatives des plantes)

    • karmai

      Bonjour,

      Oui, le site en question est le site de Moray dans la vallée de l’Urubamba. En tant qu’agronome et amoureux de l’archéologie, je dois dire que la visite de ce site reste une expérience inoubliable. En effet, il parait assez crédible que ce site permettait de faire des expérimentations agricoles sur les micro-climats.

      Tu as tout à fait raison également sur la leçon à tirer de ce site. Il faut préciser aussi que l’autonomie locale des Ayllus (le nom d’une communauté paysanne inca) était d’autant plus nécessaire que les transports étaient rendus très complexes par le relief difficile de l’Incaïca: déserts, montagnes, jungles, steppes d’altitudes…

      Il est toutefois difficile de savoir évaluer l’efficacité de ce centre de recherche agronomique Inca. Unique en son genre, il n’est pas prouvé qu’il ait rendu des services agronomiques. Le royaume inca était surtout efficace grâce au travail décentralisé et autonomes des Ayllus quand à la création de variétés nouvelles par sélection. La création de ce site de recherche peut être vu comme intéressant, mais on pourrait aussi le voir comme un début de désappropriation de l’autonomie des populations quand à la création variétale. IL ne faut en effet pas oublié que le royaume inca était avant tout un pouvoir centralisé autocratique qui devait avoir un désir de contrôle très forts sur les populations. Comme tu l’as rappelé dans un autre de tes commentaires, la solution dominante pour contrôler les masses est de ne pas stimuler l’autonomie.

      Pour conclure et pour illustrer ton commentaire, je compte écrire un article sur la sélection participative, un mouvement paysan qui tente de se réapproprier la sélection et la création variétale. Ca me donne envie d’illustrer mon futur propos par ce site excellent qui donne à réflechir.

      Karmai

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