L’architecte eco-tartuffe : Augustin Rosenstiehl

Romainville copieUn nouvel éco-tartuffe à ajouter au panthéon vert. Le grand gagnant est l’architecte Augustin Rosenstiehl qui nous propose sa vision de l’agriculture urbaine dans cette conférence TED. Son idée principale, présentée avec confusion: intégrer cette agriculture au sein même des immeubles. Malgré l’avis presque unanime en défaveur, au sein même de son laboratoire d’urbanisme agricole (LUA), il est tout de même arrivé à convaincre une collectivité de gaspiller de l’argent pour que ce projet loufoque voit le jour.

« On explique comment ces projets sont rentables à subventionner »

Le pire dans cette histoire c’est qu’il est conscient que ça ne marche pas. En 2005 déjà, il avait proposé la Tour vivante avec son cabinet d’architecte SOA, dans l’idée d’être installée près de la gare de Rennes. Il a même gagné un prix pour cela. Toutefois, de la bouche d’Augustin même, dans un petit court-métrage intitulé « Et si on vivait dans un m2 », il rappelait que cette Tour vivante était un projet stimulant l’imagination mais qui n’était pas réaliste d’un point de vue financier et ne devait pas voir le jour. Grand bien fasse à ma ville.

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Tour vivante – Chez bella

Mais que s’est-il passé depuis? En Mars 2012, un article de son propre think tank (LUA) concluait : « Seuls des sauts technologiques majeurs en terme d’éco-conception du bâti pourraient rendre la ferme verticale « compétitive » par rapport à un champ ». De fait, et comme il a déjà été démontré sur ce blog, les modes de production hyperlocaux sont à peu près toujours des gouffres à énergie. Quel retournement de pensé lui permet aujourd’hui de proposer un tel projet dans la ville des Hauts de Seine de Romainville?

FS_Romainville_aerienne_SOA

Il est assez révoltant que l’on puisse encore de nos jours laisser des collectivités financer des projets aussi écologiquement et économiquement délirants que celui de Romainville alors que dans le même temps on s’applique à déloger les jardiniers ou détruire des terres agricoles à Notre Dame des Landes. Car cette ferme verticale, c’est tout de même 2,6 millions d’Euros pour construire une seule ferme! Je rappelle à qui veut le savoir qu’en plein champ, sur un hectare, un investissement de 30 000 euros permet de lancer un maraicher! Pour quelques serres produites à très grands frais, c’est plus de 80 paysans qu’on pourrait installer. Bref, une gabegie terrifiante quand on sait le besoin de plus en plus grand exprimé par les urbains d’être approvisionnés en fruits et légumes par la première couronne de leur ville, ou encore de disposer d’un petit lopin de terre en propre.

La machine à faire germer le gaspillage

Le problème c’est l’approfondissement du projet moderne. On croit pousser la logique de Le Corbusier jusqu’au bout. Si la tour doit contenir une école, une épicerie et que sais-je encore, alors la tour doit aussi contenir la nourriture. L’ingénieur et l’architecte doivent être capables de le faire, à tout prix, et c’est ce qu’on fait. La nature ne doit pas montrer de résistance à l’idéal de maitrise. La machine à germer se greffe à la machine à habiter. Idéal un peu atroce de notre époque où l’homme urbain pourra ne plus sortir des immeubles; son toit d’immeuble ce sera un peu sa campagne? -« Tu viens, on va se promener dans la serre sur le toit? ». Un idéal dont celui qui l’habitera n’aura pas trop eu le choix.

Avec l’apparence d’une proposition originale, Rosenstiehl est un éco-tartuffe car il déclame des valeurs écologistes en développant des propositions énergivores et dispendieuses. Son projet est tellement absurde qu’il en vient même à proclamer que de tels projets sont « rentables à subventionner« . Voilà le concept économique le plus idiot qu’il m’ait été donné d’entendre depuis bien longtemps, en ligne directe d’une écologie de pacotille qui n’arrive même pas à se donner le défi de l’efficacité.

A Romainville, j’en suis sur, on aurait pu prendre des petits morceaux de parcelles publiques où végètent de bien inutiles gazonnades pour y faire des jardins familiaux pour un prix bien plus dérisoire, planter des arbres fruitiers haute-tige, etc. Au lieu de ça, on essaiera d’installer un agriculteur sur ces toits, où économiquement il luttera pour vivre, où il fera appel à la collectivité pour ses fenêtres brisées et ses légumes qu’on viendra parfois chercher entre chien et loup. Ce qu’on refuse derrière tout ça, c’est de penser l’espace public comme un lieu d’autonomie véritable. Ici, on pense le bonheur des gens par le haut. Ca n’a jamais marché.

Pages de SOA_Romainville_PARIS

Romainville – SOA Architects

L’avenir de l’architecture écologique réside dans un langage où l’individu est « maître et possesseur » du lieu où il habite. Quand on établit pour d’autres un cadre de vie, on peut imaginer tout ce qu’on veut, y compris des lubies écologiques rentables à subventionner. La ville écologique est un lieu dense et libre où se forment des réseaux complexes. Seul notre progressisme forcené nous empêche de voir que les centres anciens des villes, où il n’y avait pas cette planification bureaucratique artificielle, sont des zones d’une très grande densité tout en conservant les fonctions qui font de la ville un lieu d’épanouissement préférentiel. Pas besoin d’urbaniser en hauteur pour économiser la nature, il suffit de s’inspirer de ce qui a déjà fonctionné. Mais je comprend que ce soit moins vendeur pour notre ami Augustin, moins flamboyant pour la collectivité qui le commande et moins rémunérateur pour les bétonneurs locaux.

19 Commentaires

Classé dans Agriculture, Alimentation, Economie, Politique, Urbanisme

19 réponses à “L’architecte eco-tartuffe : Augustin Rosenstiehl

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  4. merci pour cette brillante analyse de ce beau projet comme il s’en présente souvent depuis le pseudo-grenelle.

    Bien entendu je suppose que les riverains n’ont pas eu droit au chapitre quand à ce magnifique exercice d’intérêt général.

    Continuer dans le sens du hors-sol à une époque où le gouvernement même parle de transition énergétique (vers laquelle? hmmm), où les possibilités d’accès aux matières premières deviennent compliquées? pour diriger une politique publique d’aménagement du territoire vers des projets dispendieux, inutiles et morts-nés financés par la collectivité?
    A vouloir conserver cette mauvaise habitude de s’éloigner constamment de la nature, on en arrive à des aberrations sans queues ni tête. La ville doit de se définir actuellement : où elle évolue pour devenir plus locale, résiliente, plus lente et ce, toujours dans le sens de l’intérêt général,

    où alors ce peut être la ruée vers les campagnes…

    « Quand on a la tête en forme de marteau, on voit les problèmes sous forme de clous » Einstein

  5. rahane

    la logique de notre monde n’est pas de créer du vivant ni du durable mais du fric
    si un investissement de 2,6 millions de… permet de justifier des lignes d’investissements verts et par retour de boomerang des avantages substantiellement dédommageant alors le projet obtiendra tous les financements requis
    c’est une illustration tout à fait réaliste pour le coup de comment notre économie fonctionne et de l’état du capitalisme financier.
    et il se trouve des gens qui gagneront leur vie à réaliser ce projet en vendant les serres et construisant les batiments.
    et si on instaure le billet pour la visite touristique de l’édifice entretenu artificiellement à coup de millions à 5 euros , les touristes feront la queue et on aggrandira le parking pour le stationnement des cars.
    que reste t-il comme solution?
    dire non…?

  6. Encore une réinvention de l’eau tiède comme nos néo-écolos savent bien le faire. C’est vrai que les méthodes que l’on connait depuis fort longtemps pour cultiver écologique et rentable, ne sont pas à prendre en compte. Cela impliquerait de regarder ce que les anciens faisaient, quelle honte ! Trop simpliste ! Pas assez technologique, pas assez innovant, pas assez cher mon fils! Aujourd’hui il faut que ça claque! Et qu’il y ait de jolis dessins en 3d futuristes et des rubans à couper pour se faire mousser. J’ai bien peur que l’agrécologie de Mr LeFoll soit une nouvelle tartuffade à but carriériste, une de plus….Merci Karmai, pour cet article pertinent, une fois de plus…

  7. Ce que j’aime beaucoup, c’est la phrase « on a dimensionné la ferme pour pouvoir faire vivre de leurs salaires ; l’agriculteur et son conjoint ». Donc ce noble objectif justifie sans doute à leurs yeux d’investir des millions pour faire des serres hypertechniques pour de la culture hors-sol… Je pense qu’avec leur « laboratoire d’urbanisme agricole » ils n’ont jamais entendu parler de la Permaculture, de ses principes et de ses possibiltés de production énorme sur des surfaces réduites, et ce sans aucun système machinique et couteux, comme par exemple sur les 1800 m2 du jardin des fraternités ouvrières à Mouscrou en Belgique : http://www.bio-logiques.org/index.php?option=com_content&view=article&id=175:fraternites-ouvrieres-a-mouscron&catid=100:travail-du-sol&Itemid=518

    Ce qui est aberrant c’est que pour remplacer un système machinique dans lequel on ne tient compte, ni de la vie dans le sol, ni de la biodiversité, ni de la pérennité, ni de l’autonomie du moyen de production, ces architectes nous proposent un système similaire, mais en ville. Quelle belle avancée ! Un agriculteur devra toujours s’endetter de centaines de milliers d’euros pour pouvoir s’installer dans un système dépendant uniquement de la technique et des investissements… et encore je ne parle même pas des coûts supplémentaires générés par les contraintes existantes dans les bâtiments en France (sécurité, accessibilité…). Bref, encore une idée vaseuse, qui sera à n’en pas douter sponsorisée par Saint-Gobain et Bouygues immobilier comme une démonstration fabuleuse de développement durable…
    La seule chose ou je suis d’accord avec eux, c’est la réintroduction de la production maraîchère à l’endroit où elle consommée, et ce sous forme de petites unités, et éventuellement reliées entre elles.
    En outre dommage également qu’il n’y est aucune réflexion sur l’aspect participation de la population à la production de la nature. Ils ont juste le droit de regarder les serres… Bref, toujours la même logique : « Chers amis, restez des consommateurs… On s’occupe de tout… »

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  16. Fable

    Pourquoi ne pas jouir des toitures plates que l’architecture génere ?
    La vision hyper technique et hors sol proposée par SOA fait peur (meme si ca fonctionne, cf culture de salades a singapour), néanmoins, imaginer serres, potagers et ruches sur les espaces baignés de soleil que sont les toitures est à mon sens, une riche idée. Le sol des villes est bien souvent pollué et se réapproprier la cinquieme facade (encore trop souvent condamné pr les syndic de copro) comme lieu collectif en vue d’une production accessoire permettrait aux citadins de revégétaliser la ville et bénéficier des avantages inhérents.

    • karmai

      L’article ne remet pas en question la possibilité d’utiliser les toits pour tout un tas d’usages. Je suis tout à fait partisan pour que les riverains y fassent les activités qui leur chante dans le consentement joyeux. Le fond de l’article est de critiquer le projet présenté du fait qu’il représente une aberration économique qui coute cher aux contribuables.

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